On change de place, puis on change de récit. On change d’alliance, puis on change de vérité. On change de fonction, puis on découvre les vertus de la République. Ainsi va le bal des courtisans
Lorsque Emmanuel Macron a été réélu en avril 2022, un membre de son équipe avait lâché, à propos des pratiques de cour qui entouraient le pouvoir : « J’ai connu les courtisans de Giscard, Chirac, Sarkozy. À ce point, je n’avais jamais vu ça. » On pourrait faire le parallèle avec certains courtisans du pouvoir de Bassirou Diomaye Faye. Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la manière dont certains hommes politiques découvrent soudain les travers de ceux avec lesquels ils ont pourtant longtemps cheminé.
Hier, ils étaient des camarades. Ils partageaient les mêmes combats, les mêmes réseaux, les mêmes espérances. Aujourd’hui, les voilà devenus des « gourous », des « sectaires », des hommes qu’il faudrait regarder avec suspicion. Mary Teuw Niane semble s’être installé dans cette curieuse posture. Chacun est évidemment libre de rompre avec ses anciens compagnons. La politique est faite de désaccords, de ruptures et de recompositions. Mais une rupture politique ne devrait pas autoriser la réécriture du passé. Celui qui change d’alliance ne change pas pour autant les faits auxquels il a lui-même participé.
C’est ici que commence la petite politique. Elle consiste à découvrir la secte après avoir quitté le temple, à dénoncer le gourou lorsque l’on n’a plus besoin de sa protection, puis à transformer en faute morale ce que l’on a longtemps accepté, accompagné ou défendu. La mécanique est ancienne. Lorsqu’on change de camp, on réécrit souvent l’histoire du camp que l’on vient de quitter. Le procédé serait seulement pittoresque s’il ne concernait pas des hommes politiques investis de responsabilités publiques majeures. Car Mary Teuw Niane n’est pas un simple commentateur de la vie politique. Il exerce les fonctions de directeur de cabinet du président de la République. Une telle responsabilité devrait imposer une certaine retenue. Elle devrait rappeler que l’Etat n’est pas le prolongement d’une querelle de chapelle, encore moins l’instrument des inimitiés personnelles. La fonction exige de la hauteur. Elle impose de comprendre que chaque parole publique peut engager, directement ou indirectement, l’autorité de l’Etat.
La République exige aussi une vertu devenue rare dans notre vie politique : savoir se taire lorsque le silence sert mieux l’intérêt général que l’exposition permanente sur les réseaux sociaux. Le problème n’est donc pas que Mary Teuw Niane critique ses anciens compagnons. Il en a parfaitement le droit. Le problème réside dans la prétention à distribuer, depuis une position de pouvoir, des brevets de respectabilité politique à ceux dont il partageait hier les combats. Où sont les principes lorsqu’ils deviennent variables selon les circonstances ? Où est le sens de l’Etat lorsque l’espace public devient le prolongement des querelles personnelles ?
Ces questions prennent une résonance particulière dans un pays confronté à une situation économique et financière extrêmement difficile. Le Sénégal doit restaurer la crédibilité de ses finances publiques, maîtriser son endettement, préserver ses capacités d’investissement et répondre à des attentes sociales considérables. Dans ce contexte, les agences de notation ont successivement sanctionné la dégradation de la situation financière du Sénégal. Le 28 août 2026, Moody’s a abaissé la note souveraine du pays de Caa1 à Caa2, assortie d’une perspective négative. Quelques jours plus tard, le 4 septembre, S&P Global Ratings a à son tour dégradé la note à long terme en devises étrangères, de CCC+ à CC, ainsi que celle en monnaie locale, de CCC+ à CCC. Les deux notations sont désormais assorties d’une perspective négative.
Ces décisions ne sont pas de simples péripéties techniques. Elles traduisent une dégradation de la perception du risque souverain et interviennent alors que le pays doit faire face à de fortes contraintes de financement et à la question du traitement de sa dette. Dans un tel moment, les responsables qui exercent les plus hautes fonctions de l’Etat devraient consacrer leur énergie aux problèmes qui concernent la collectivité.
La fonction de directeur de cabinet n’est pas une tribune personnelle. Elle est au cœur de l’appareil présidentiel. Elle appelle donc davantage de discipline, de discrétion et de sens de l’Etat que d’exposition dans les querelles numériques et les affrontements politiques. La parole d’un collaborateur direct du chef de l’Etat n’est jamais tout à fait une parole privée. Elle peut être interprétée comme le reflet d’une culture politique, d’une méthode de gouvernement, voire d’une conception de l’Etat. Dans un contexte de forte tension financière, cette responsabilité devrait conduire à mesurer davantage ses prises de parole publiques.
Avant de distribuer les brevets de républicanisme, encore faudrait-il accepter d’en respecter les exigences.
La politique devrait être un renoncement à soi au service de quelque chose de plus grand que soi : la République. La République n’est pas un costume que l’on revêt lorsqu’on entre dans un cabinet présidentiel. Elle ne commence pas avec une nomination. Elle ne dépend pas d’une fonction. Elle exige une certaine continuité entre les principes que l’on proclame et la manière dont on se comporte lorsque les circonstances politiques changent.
Les cinq dernières années de la vie politique sénégalaise appartiennent désormais à notre histoire politique. Elles ne peuvent être réécrites au gré des fonctions, des alliances et des intérêts du moment. Ceux qui y ont participé doivent assumer leur part de cette histoire, y compris lorsqu’ils ont changé de camp. On change de place, puis on change de récit. On change d’alliance, puis on change de vérité. On change de fonction, puis on découvre les vertus de la République.
Ainsi va le bal des courtisans. Mais la République ne demande pas des courtisans. Elle demande des serviteurs. Et le premier devoir d’un serviteur de l’Etat est peut-être de se souvenir d’où il vient, de ce qu’il a défendu et de ce qu’il doit désormais au pays tout entier.
