Le Sénégal s’enfonce dangereusement dans une hypocrisie collective insoutenable. Face à la recrudescence de discours de haine ciblant la communauté guinéenne peule, notre pays oublie sa propre identité de peuple migrant. Entre le souvenir sanglant des événements de 1989 avec la Mauritanie et le drame permanent du «Barça ou Barzakh», l’arène médiatique et politique sénégalaise joue avec un feu identitaire qui menace de consumer la Teranga.
Le Sénégal s’enfonce dangereusement dans une hypocrisie collective insoutenable. Nous assistons, dans une passivité complice, à une recrudescence de discours de haine nauséabonds ciblant la communauté guinéenne, en particulier les ressortissants d’ethnie peule. Cette hostilité est un contresens historique et une insulte à notre propre sang. L’ethnie peule n’est pas une pièce rapportée : elle est une composante historique et indissociable de notre propre tissu social, enracinée de Podor à Kédougou, bien avant le tracé absurde des frontières coloniales. S’attaquer à nos voisins de Guinée Conakry, c’est amputer notre propre arbre généalogique et fracturer un bassin de vie naturel et millénaire.
Ce rejet viscéral nie un brassage si profond qu’il est inscrit sur nos propres pièces d’identité. Qu’y a-t-il de plus grotesque que de prétendre trier la haine quand un Diallo, un Ba, un Sow ou un Barry peut être aussi bien sénégalais que guinéen ? Cette xénophobie de comptoir est d’autant plus lâche qu’elle émane d’un peuple qui fuit massivement ses propres rivages, exigeant à l’étranger les droits exacts qu’il refuse aujourd’hui sur son sol.
Le spectre de 1989 : quand l’amnésie prépare les tragédies de demain
L’histoire nous a pourtant déjà envoyé un avertissement sanglant que notre mémoire collective semble avoir effacé. Avons-nous déjà oublié le traumatisme d’avril 1989 ? A l’époque, un simple conflit frontalier entre éleveurs et agriculteurs avait dégénéré en une folie meurtrière transfrontalière entre le Sénégal et la Mauritanie. Des voisins de table, des collègues de travail s’étaient soudainement transformés en bourreaux. A Dakar comme à Nouakchott, la traque au faciès et au nom de famille avait brisé des vies.
Ceux qui attisent aujourd’hui la haine contre les Guinéens réveillent exactement les mêmes démons. En 1989, porter un nom mauritanien à Dakar ou s’appeler Fall, Djigo, Ly, Kane, Diop ou Dia en Mauritanie suffisait à faire de vous une cible, un étranger à déporter ou à lyncher. Des milliers de Sénégalais et de Mauritaniens, pourtant parfaitement intégrés, mariés et établis depuis des générations, avaient été spoliés et chassés du jour au lendemain. Si nous ne stoppons pas la dérive actuelle, la même mécanique aveugle et destructrice s’abattra sur les commerçants de Sandaga ou de Thiaroye. La haine du nom de famille ne construit rien, elle ne fait que préparer les pogroms de demain.
Le délit de faciès : l’absurdité physique d’une traque aveugle
Cette haine identitaire franchit un cap supérieur dans la bêtise à travers l’installation d’un véritable délit de faciès. Dans nos rues, la vindicte populaire ne s’embarrasse plus de vérifier des papiers d’identité : elle juge à l’apparence. Dès qu’un citoyen présente un teint clair et des cheveux frisés, la machine à exclure s’emballe. Il est immédiatement catalogué, étiqueté, assimilé de force à un «Peul Fouta» ou à un «Maure».
Cette obsession des traits physiques rappelle les heures les plus sombres des lynchages de 1989. A l’époque, être un Sénégalais de souche mais posséder ce profil morphologique spécifique suffisait à vous faire agresser par vos propres compatriotes qui vous prenaient pour un Mauritanien. Aujourd’hui, cette même ignorance crasse se retourne contre quiconque échappe aux stéréotypes physiques dominants, prouvant que la xénophobie rend aveugle. Comment peut-on prétendre purifier l’identité sénégalaise par le faciès alors que ce teint clair et ces cheveux frisés sont portés depuis des siècles par des milliers de nos compatriotes, du Fouta au Sine, en passant par le Cayor ? En ciblant ces traits, les extrémistes ne traquent pas l’étranger : ils agressent le miroir de notre propre diversité.
L’étincelle numérique et la responsabilité des médias : entre dérives web et complaisance télévisuelle
Ce venin xénophobe ne se propage pas dans le vide ; il est activement distillé, amplifié et monétisé à travers l’espace médiatique. Si la plupart des grands plateaux de télévision traditionnels s’efforcent de maintenir une ligne républicaine et d’inviter à la retenue, force est de constater que certaines émissions cèdent parfois à la tentation du sensationnalisme. Sous prétexte de débats contradictoires ou de liberté d’expression, des micros sont parfois ouverts à des discours ambigus ou des panélistes porteurs de théories d’exclusion, sans qu’un recadrage déontologique ferme ne soit systématiquement opéré en direct.
C’est cependant sur les réseaux sociaux que la digue a totalement cédé. Sur TikTok, Facebook et YouTube, une armée d’influenceurs et de créateurs de contenu sans scrupules a trouvé le filon parfait : la haine du «Guinéen». Pour gratter des mentions «J’aime», accumuler des partages et empocher des centimes de dollars de monétisation, ces entrepreneurs de la peur scénarisent la stigmatisation. Ils filment à leur insu des boutiquiers de quartier, inventent de faux complots démographiques et distillent des fake news grossières sur une prétendue «invasion silencieuse». Ces algorithmes de la haine transforment le ressentiment social en une poudrière numérique prête à exploser à la moindre étincelle dans le monde réel.
La guerre des chiffres : le mensonge comme fonds de commerce politique
Pour justifier leur haine, les démagogues locaux et les vidéastes du web s’abreuvent d’une inflation statistique délirante. Certains partis politiques et mouvements ultra-nationalistes saturent l’espace public en matraquant que 3 à 4 millions de Guinéens «envahiraient» le Sénégal. Ce chiffre, brandi comme un épouvantail démographique, se heurte pourtant de plein fouet à la rigueur des faits.
Les données officielles de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), issues du dernier Recensement général de la population (Rgph-5), recensent un peu plus de 207 000 étrangers résidant officiellement au Sénégal, soit à peine 1, 1% de la population globale. Si les ressortissants guinéens forment effectivement la première communauté avec environ 83 000 personnes enregistrées (40, 3% de ce total), nous sommes à des années-lumière du fantasme des 3 millions. Même en extrapolant les flux informels et saisonniers, l’écart reste abyssal. Ce mensonge d’Etat par omission démontre à quel point la peur de l’autre est devenue un fonds de commerce politique bon marché pour masquer notre propre incapacité à créer des emplois.
Le miroir de notre diaspora : l’indécente amnésie du «Barça ou Barzakh»
Pendant que des Sénégalais vocifèrent contre la présence guinéenne à Dakar, notre propre jeunesse déserte le pays dans un naufrage humanitaire permanent. Le Sénégal est structurellement et historiquement une terre d’émigration désespérée. Le slogan morbide «Barça ou Barzakh» (Barcelone ou la mort) n’est pas un lointain souvenir : c’est une réalité quotidienne. Des dizaines de milliers de nos enfants continuent de s’entasser dans des pirogues de fortune pour braver l’Atlantique ou s’endettent pour traverser la jungle du Nicaragua afin d’entrer clandestinement en Occident.
La réalité démographique de notre propre diaspora devrait pourtant nous forcer à l’humilité :
Un exode massif : plus d’un million de Sénégalais sont officiellement établis à l’étranger selon le ministère des Sénégalais de l’extérieur, et les estimations réalistes frôlent les 2 millions en incluant l’émigration clandestine.
Des exigences de droits absolus : une fois installés en Espagne, en Italie ou en France, nos compatriotes -souvent sans-papiers- exigent, et ils ont raison, le respect absolu de leur dignité. Ils réclament la régularisation immédiate, le droit au travail, l’accès aux hôpitaux, et hurlent au racisme au moindre contrôle de police. Comment pouvons-nous, sans vomir notre propre honneur, soutenir les collectifs de sans-papiers sénégalais à Paris ou Madrid tout en traquant le Guinéen à Sandaga ou Thiaroye ? Cette indignation à géométrie variable est une imposture morale.
Une perfusion financière vitale : ce million de Sénégalais à l’extérieur maintient notre économie sous perfusion artificielle. Leurs transferts d’argent s’élèvent à 3, 6 milliards de dollars par an, représentant près de 10% de notre Pib. Sans l’argent de nos propres émigrés, les marmites de millions de foyers sénégalais resteraient vides. Nous sommes un peuple de migrants qui insulte les migrants.
Au cœur du brassage : les complices d’une économie partagée
Sur le terrain, la schizophrénie collective est totale. La fusion entre nos deux nations se vit chaque jour à travers des alliances matrimoniales et une interdépendance économique que personne ne peut nier. Les mariages mixtes au sein de la communauté halpulaar ignorent superbement les frontières coloniales ; des milliers de familles sénégalaises ont des racines directes en Guinée.
Dans l’économie réelle, ce sont ces mêmes Guinéens stigmatisés qui tiennent à bout de bras la logistique du quotidien. Des marchés de Dakar aux boutiques de quartier, l’approvisionnement des ménages repose sur leur dévouement. Un grossiste guinéen installé au marché Tilène depuis quinze ans confie sous couvert d’anonymat : «Mon épouse est Sénégalaise, mes enfants étudient ici. Quand les politiciens ou les chroniqueurs s’enflamment, ils oublient que ce sont nos boutiques qui créditent leurs propres militants en fin de mois.» Menacer ces acteurs économiques, c’est saboter notre propre stabilité et mordre la main qui nourrit une frange de la population vivant dans des «quartiers défavorisés».
La Teranga passée au révélateur de la haine : vers une faillite morale ?
Le Sénégal ne peut pas continuer à se draper confortablement dans le mythe de la Teranga tout en fermant les yeux sur les relents de xénophobie rampante qui polluent son espace public. L’hospitalité sénégalaise, jadis célébrée comme le ciment de notre cohésion nationale et le phare de notre diplomatie africaine, est en train de devenir une marque publicitaire vide de sens. Cette crise identitaire ne menace pas seulement nos voisins guinéens, elle s’attaque aux fondements mêmes de notre pacte républicain à travers trois manquements majeurs.
Le premier manquement est l’effondrement de notre cohérence politique et morale, en totale contradiction avec les signaux envoyés par le sommet de notre Etat. Quelle terrible amnésie frappe ceux qui s’agitent aujourd’hui sur les réseaux sociaux ? Ont-ils déjà oublié le 2 avril 2024, lors de la cérémonie solennelle d’investiture du Président Bassirou Diomaye Faye au Centre des expositions de Diamniadio ? Ce jour-là, sous les yeux du Premier ministre Ousmane Sonko et devant les représentants de toutes les institutions de la République, l’apparition du Président guinéen Mamadi Doumbouya avait déclenché une salve d’applaudissements d’une ferveur inégalée dans la salle. Les dirigeants de la République et le Peuple sénégalais debout saluaient l’axe fraternel Dakar-Conakry. Comment des courants groupusculaires peuvent-ils aujourd’hui prêcher la haine et le bannissement en bas, quand l’Etat célèbre l’unité et la fraternité stratégique en haut ? C’est une capitulation éthique qui détruit la cohérence de notre Nation.
Au-delà de cette fracture politique, cette rhétorique instille un péril plus insidieux encore : le risque d’un amalgame destructeur à l’échelle nationale. En allumant l’incendie du rejet des Peuls originaires du Fouta Djallon, les apprentis sorciers de la haine oublient, ou feignent d’ignorer, qu’ils installent une menace directe sur nos propres compatriotes. Comment feront les extrémistes pour trier entre un Peul du Fouta sénégalais (du Macina au Boundou) et un Peul du Fouta guinéen ? La langue, la culture, la foi et la mémoire spirituelle sont d’une gémellité absolue. Alimenter la stigmatisation du Guinéen, c’est ouvrir la boîte de Pandore des suspicions internes et prendre le risque d’exposer les citoyens sénégalais halpulaar aux violences d’une foule incapable de distinguer une nuance de passeport au milieu d’une panique identitaire. Cet amalgame mortifère menace directement notre stabilité intérieure.
Le troisième danger réside dans l’aveuglement économique. Vouloir exclure ou fragiliser la communauté guinéenne, c’est ignorer que l’intégration régionale n’est pas un concept théorique, mais une réalité motrice. Les micro-investissements, le réseau de distribution informel et le dynamisme commercial de cette communauté ne vident pas les caisses du Sénégal : ils stabilisent les prix, approvisionnent les quartiers populaires et maintiennent le pouvoir d’achat des ménages sénégalais les plus modestes. Saboter ce moteur, c’est s’enfoncer collectivement dans la récession.
Enfin, le silence des autorités et des régulateurs sociaux face aux dérives des réseaux sociaux s’apparente à une complicité passive. Attendre qu’un drame physique se produise pour réagir relève d’une irresponsabilité coupable. Si l’Etat, le Cnra, les leaders d’opinion et les citoyens refusent de sanctionner fermement les discours incendiaires sur nos écrans, nous devrons assumer la responsabilité historique du chaos. La haine identitaire est un incendie qui ne choisit jamais ses victimes.
Pourtant, l’histoire profonde de nos deux nations contient les anticorps nécessaires pour repousser ce poison. Notre résilience réside dans la lucidité de notre jeunesse et la solidité de nos institutions coutumières et religieuses. Le Sénégal et la Guinée ne sont pas simplement liés par des traités géopolitiques, mais par une communauté de destin inébranlable. Des foyers religieux partagés du Fouta aux expressions culturelles communes qui font vibrer nos villes, les liens de sang et de foi sont infiniment plus denses que les clivages artificiels nés de la frustration sociale. L’avenir n’appartient pas aux prêcheurs de haine, mais aux bâtisseurs de ponts. Partout dans le pays, des associations de quartier, des groupements de femmes et des mouvements citoyens se lèvent déjà pour réaffirmer que la Teranga n’est pas négociable. En redonnant son sens originel à ce concept -celui d’une ouverture inconditionnelle et d’un respect mutuel-, le Sénégal peut transformer cette crise en un sursaut salvateur. En protégeant nos frères guinéens, c’est notre propre dignité, notre propre histoire et notre promesse d’avenir que nous préservons.
Bathie SOW

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