Il y a des hommes qui ne gouvernent pas, ils tiennent. Il y a des hommes qui ne décrètent pas, ils relient. El Hadji Mansour Mbaye est de cette race rare. Pour le tissu social, il est ce que Bruno Diatta fut pour l’Administration, la charnière centrale invisible sans laquelle tout grince. Bruno Diatta était le protocole de la République, Mansour Mbaye est le protocole du cœur national. L’un ordonnait le temps présidentiel, l’autre ordonne le temps humain. L’un veillait sur la majesté de l’Etat, l’autre veille sur la dignité du vivre-ensemble. On ne voyait pas Bruno Diatta, mais tout tenait parce qu’il était là. On ne mesure pas toujours Mansour Mbaye, mais rien ne se défait tout à fait parce qu’il demeure. Bruno était l’homme des coulisses où se joue le destin des devantures, El Hadji est la discrétion qui rend possible l’éclat des autres. Le premier n’a jamais cherché le fauteuil, il a offert l’appui ; le second n’a jamais revendiqué le micro, il a tendu la voix des autres. Dans un pays bruyant d’ambitions, tous deux, ils incarnent la conscience muette du service.
L’Administration avait son horloger, la société, quant à elle, tient son tisserand. Mansour connaît le prénom des humbles et le silence des puissants. Il sait quand il faut s’avancer, et surtout quand il faut s’effacer. Son art est un art d’équilibriste, tenir ensemble ce que les vents veulent séparer ; il ne fabrique pas des décrets, il fabrique de la continuité. Mansoor° (pour qui l’aiment) ne signe pas des circulaires, mais il scelle des réconciliations que tout le monde voyait impossibles. Certes, Bruno avait fait de sa fonction une vertu, Mansour, quant à lui, fait de la vertu une fonction nationale.
Une Nation sans mémoire est un corps sans ombre. Une culture sans gardien est un livre ouvert au vent. Mansour Mbaye est le gardien : il ne garde pas des objets, il sécurise des âmes. Il porte en lui la mémoire, l’archive vivante de nos griots, de nos Xasida°, de nos proverbes oubliés. Il sait d’où vient le souffle qui a bercé nos enfances : il connaît la généalogie d’une parole, la cartographie d’un chant. Chez lui, le passé n’est pas nostalgie, il est boussole. Mansoor ne muséifie pas la culture, il a passé sa vie à la faire respirer : depuis, il la transmet comme on transmet une flamme, sans la figer. Sa voix frappante débite le wolof, son beau wolof des racines séculaires comme on cisèle, il prie arabe comme on élève. Bref, il comprend la modernité sans la singer.
Mansour est cette oreille qui a écouté Serigne Babacar Sy, Serigne Fallou, Senghor, Birago, mais aussi le petit enfant qui fredonne (au coin de la rue) une heurtée litanie pour mendier sa pitance. Il a vu les modes passer, il est resté fidèle à l’essence, car chez lui, la culture n’est jamais (au plus grand jamais) simple folklore pour touristes, mais plutôt une colonne vertébrale. Sans lui, bien des noms seraient effacés, bien des rites seraient orphelins. Bibliothèque qui marche debout, musée qui salue les mondes, université sans murs, il rappelle à tous (surtout à la jeunesse pressée) que l’avenir n’a de sens que s’il a des racines solides. La mémoire culturelle d’une Nation ne tient pas dans des coffres, mais auprès des icônes comme Hadji Mansour, avec qui -tant qu’il encore est là- notre Sénégal se souviendra toujours de ce qu’il est.
La fidélité est devenue une monnaie rare dans le marché des intérêts. Lui en a fait une religion dans la religion. El Hadji Mansour ne change pas de famille comme on change de chemise ; il ne change pas d’ami comme on peut changer d’adresse (ana mang kat yi waay°) : son ancrage est tellurique, il vient de la terre de ses pères et ne la renie point ! Griot (d’une noblesse hors série) par le sang, Lébou par adoption, Sénégalais de souche, musulman dans et par l’âme, il est universel par l’esprit. Mansour s’assoit à Touba avec la même sincérité que chez les Tijaan° (dont il se réclame) ; il entre chez les Layéeen°, à Ndiassane, à Médina Baay°, à Thiénaba Seck, chez Maam Seex Ibra° ou au clergé avec la même humilité que chez les Xaadir° : il ne hiérarchise pas les bénédictions, il les collecte. Mansour ne commerce pas avec la foi, il la sert avec éloquence et sérieux : tous les hommes de Dieu le reconnaissent comme un fils, non comme un courtisan. Les amis, ses amis le considèrent comme un frère qui ne trahit pas, et non comme un profiteur. Oui, il a traversé les régimes sans trahir un seul compagnon ; il a traversé les épreuves sans vendre une seule amitié. Il est de ces hommes dont la parole (une fois donnée) vaut plus qu’un contrat. Le pays tout entier l’a vu visiter la veuve, l’orphelin, le pauvre comme il rend visite au ministre ou au prince ; on le connaît comme un serviteur qui honore le plus petit talibé comme il le ferait pour un chef d’Etat. Chez lui, la fidélité n’est pas stratégie, mais plutôt structure indéboulonnable. En lui, rien n’est calcul, tout est culture. C’est pourquoi toutes les portes s’ouvrent devant lui quand d’autres trouvent les serrures changées. Car les hommes passent, les pouvoirs tombent, mais les fidèles restent debout tels des phares.
Nous sommes une société couturée de cicatrices. Chaque crise y laisse une déchirure. Il y a des uns qui arrivent avec des couteaux pour agrandir la plaie, d’autres apportent promptement des aiguilles pour la refermer. El Hadji Mansour Mbaye est cette aiguille : il ne coupe pas, il coud ; il ne déchire point, il raccommode. Il n’est pas (et il ne sera jamais) de ceux qui jettent de l’huile sur le feu, mais il jette, il étale une natte immaculée pour que les «ennemis» s’assoient. Sa position sociale est une leçon digne de nos universités, car elle est une leçon de géométrie morale. Cet homme se place au milieu, non pour être vu, mais pour que les bords se rejoignent. Jamais il n’a pris parti, son crédo est de prendre soin ; il ne prend pas position parce qu’il sait prendre de la hauteur. Dans les conflits familiaux, il est le mot qui apaise ; dans les conflits politiques, il devient le silence qui apaise ; dans les conflits religieux, il tient le rôle de la passerelle qui rassure. On fait appel à lui quand les avocats ont échoué et quand la haine, les malentendus et les heurts verbaux parlent fort. Mansour n’humilie pas pour réconcilier, il n’abaisse jamais pour élever : son art est de faire que chacun sorte grandi sans que l’autre ne soit diminué. Aucun citoyen de ce pays ne l’a jamais vu chercher à avoir raison car, depuis toujours, il cherche à ce que la raison revienne. Le couteau sépare pour régner, l’aiguille unit pour curer. Et, le Sénégal a plus besoin d’aiguilles que de couteaux.
Nous avons une coutume morbide : célébrer les icônes quand elles ne peuvent plus entendre. Nous attendons la mort pour dire l’amour, le tombeau pour dire le «merci». Cette hypocrisie collective doit cesser. El Hadji Mansour Mbaye mérite des éloges nationaux de son vivant. Non par complaisance, mais par justice. Non par flatterie, mais par lucidité. Car que vaut un bouquet posé sur un cercueil quand on a refusé une fleur à une main vivante ? Que vaut un jour de deuil national quand on a refusé une heure de célébration à un homme encore debout ?
Mansour ne demande rien, c’est pourquoi les pouvoirs publics doivent tout lui donner en honneur. Il ne réclame pas de médaille, c’est pourquoi la République doit le médailler de son regard. Il ne quête pas de titre, c’est pourquoi l’histoire doit lui offrir le plus beau des titres, celui d’homme utile. Le célébrer vivant, c’est apprendre à nos enfants à apprendre que la bonté n’est pas une faiblesse, que la discrétion n’est en rien un effacement, mais plutôt une élégance, que l’on peut servir sans se servir, que l’on peut durer sans trahir.
Cet homme multidimensionnel a donné sa vie, a passé sa vie à coudre, à garder, à relier, à aimer. Qu’on lui rende en éloges ce que lui a donné en actes : qu’il soit honoré ici et maintenant ! Les grands baobabs se saluent quand ils sont encore debout. Et Hadji Mansour est un baobab, un baobab humain, un immense baobab ombrageux où le Sénégal entier peut encore s’abriter des douloureux rayons du soleil.
Amadou FALL
Inspecteur de l’enseignement à la retraite à Guinguinéo

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