Le Sénégal a raison de faire de la formation professionnelle un levier majeur de l’emploi et de la transformation économique. Mais une politique publique ne peut pas être jugée uniquement au nombre de personnes formées. Elle doit surtout être évaluée à partir de ce que deviennent les bénéficiaires après leur formation.
Le lancement de 5000 nouveaux bons de formation initiale pour l’année 2026-2027, portant à 12 168 le nombre de bénéficiaires annoncés pour la période, constitue un effort important. Il traduit une volonté de renforcer l’employabilité des jeunes et de rapprocher la formation des besoins de l’économie. Mais cet effort ne produira pleinement ses effets que si la formation s’inscrit dans un véritable parcours allant de l’orientation à l’insertion.
La première responsabilité revient à l’Etat. Le ministère chargé de la Formation professionnelle doit définir les priorités nationales, anticiper les besoins en compétences et veiller à la cohérence entre les politiques de formation, d’emploi, d’industrialisation et de transformation numérique. Il ne devrait plus être possible de former massivement dans un secteur sans disposer d’une connaissance suffisamment précise des débouchés réels.
Le 3Fpt doit, pour sa part, renforcer son rôle de financeur et d’outil de pilotage par les résultats. Chaque programme financé devrait être associé à des objectifs précis en matière de certification, d’immersion professionnelle, d’insertion et, lorsque cela est pertinent, de création d’activité. Le financement public doit progressivement être davantage lié aux résultats obtenus qu’au seul nombre de personnes inscrites en formation.
Les établissements de formation ont également une responsabilité déterminante. Leur mission ne devrait pas s’arrêter à la délivrance d’une attestation ou d’un diplôme. Ils doivent développer les compétences techniques attendues par les entreprises, renforcer les compétences numériques et transversales, organiser des périodes d’immersion et maintenir un lien avec les anciens apprenants. La qualité d’un établissement devrait aussi être appréciée à partir du devenir professionnel de ses diplômés.
Les entreprises doivent être davantage associées en amont. Elles connaissent l’évolution des métiers et les compétences dont elles auront besoin. Elles doivent donc participer à la définition des curricula, accueillir des stagiaires et des apprentis, et contribuer à l’évaluation des compétences. Cette coopération doit devenir une composante normale de la politique nationale de formation professionnelle.
Mais il faut aller plus loin en donnant aux municipalités une véritable place dans cette politique. La commune est souvent le premier niveau institutionnel au contact des jeunes, des familles, des artisans, des petites entreprises et des acteurs économiques locaux. Elle dispose d’une connaissance fine des besoins de son territoire. Elle peut donc contribuer à l’identification des jeunes sans qualification, au recensement des métiers en tension, à l’orientation vers les dispositifs existants et à la mise en relation entre les centres de formation et le tissu économique local.
Les municipalités ne doivent pas se substituer au 3Fpt ou au ministère. Elles doivent agir en complémentarité avec eux. Le 3Fpt pourrait ainsi contractualiser avec les collectivités volontaires pour identifier les besoins locaux, sélectionner certaines filières prioritaires et évaluer les résultats obtenus sur le territoire. Une commune pourrait, par exemple, mettre à disposition un espace, faciliter l’accès à certains équipements, accompagner l’organisation de stages ou soutenir l’information et l’orientation des jeunes. Le financement et la responsabilité pédagogique resteraient clairement rattachés aux structures compétentes.
Cette territorialisation permettrait également de mieux adapter les formations aux réalités économiques. Les besoins de Rufisque ne sont pas nécessairement ceux de Saint-Louis, de Thiès, de Kolda ou de Ziguinchor. Une commune industrielle pourrait privilégier la maintenance, l’électricité, la mécanique ou les métiers liés aux nouvelles technologies. Une commune à vocation agricole pourrait soutenir les formations liées à la transformation agroalimentaire, à l’irrigation, à la mécanisation ou à la commercialisation. Une commune confrontée à un fort développement urbain pourrait davantage investir dans les métiers du bâtiment, de l’énergie, de l’assainissement ou des services numériques.
Il serait donc pertinent de créer, au niveau local, des cadres de concertation associant municipalités, services déconcentrés de l’Etat, 3Fpt, établissements de formation, entreprises, organisations professionnelles et représentants des jeunes. Leur mission serait simple : identifier les besoins, définir les priorités, faciliter les parcours et suivre les résultats.
L’accompagnement doit également dépasser la formation elle-même. Un jeune qui possède une compétence mais ne dispose ni d’un équipement, ni d’un financement, ni d’un réseau professionnel, ni d’un accompagnement à la création d’activité reste exposé au chômage. Les dispositifs de formation doivent donc être articulés avec les mécanismes de financement, d’entrepreneuriat, d’accompagnement et d’accès aux marchés. L’Adepme, l’Anpej, les structures de financement, les collectivités et les dispositifs d’appui à l’entrepreneuriat doivent davantage travailler dans une logique de parcours.
Le Sénégal devrait également mettre en place un véritable système national de suivi de l’insertion des personnes formées. Pour chaque cohorte, il faudrait savoir combien de bénéficiaires ont obtenu leur certification, combien ont effectué une immersion, combien ont trouvé un emploi à six mois, à douze mois et à trois ans, combien ont créé une activité et combien ont abandonné leur parcours.
Les municipalités pourraient contribuer à ce suivi en transmettant les informations dont elles disposent sur les parcours professionnels locaux, sans se substituer au système national de suivi et dans le respect des règles applicables aux données personnelles. Cette dimension territoriale permettrait de mieux comprendre pourquoi certaines formations débou-chent sur l’emploi dans un territoire et beaucoup moins dans un autre. Ces données permettraient d’identifier les formations efficaces, de corriger celles qui produisent peu de résultats et de mieux orienter les financements publics. Une formation qui affiche beaucoup d’inscrits mais peu d’insertion ne devrait pas être évaluée comme une formation qui débouche rapidement sur un emploi ou une activité viable.
Cette logique suppose aussi une meilleure anticipation. Le Sénégal doit former pour les emplois d’aujourd’hui, mais surtout pour ceux de demain. L’Intelligence artificielle, l’automatisation, les énergies renouvelables, l’agriculture moderne, la transformation industrielle, la maintenance et les métiers du numérique vont modifier profondément le marché du travail. La formation professionnelle doit intégrer cette évolution au lieu de la subir.
Il faut également accorder une attention particulière aux jeunes femmes et aux territoires où l’offre de formation reste insuffisante. L’égalité d’accès suppose de réduire les obstacles liés à la mobilité, au financement, aux équipe-ments, à l’information et aux représentations sociales qui éloignent les filles de certaines filières techniques. Les municipalités peuvent contribuer concrètement à cette démarche en facilitant l’information, la mobilisation des familles et l’accès aux dispositifs locaux.
La question essentielle n’est donc plus seulement de savoir combien de jeunes nous avons formés. Elle est de savoir combien ont transformé cette formation en compétence reconnue, en emploi durable ou en activité économique viable.
Cette nouvelle exigence appelle un changement de méthode et une clarification des responsabilités. L’Etat fixe les orientations nationales et coordonne la politique publique. Le 3Fpt finance et évalue les dispositifs selon des objectifs de résultats. Les établissements forment et accompagnent. Les entreprises participent à la définition des besoins et à l’insertion. Les municipalités identifient les besoins locaux, facilitent l’orientation et la mise en relation des acteurs, et contribuent au suivi territorial. Les structures d’appui facilitent le financement, l’entrepreneuriat et l’accès aux marchés. Enfin, un dispositif national de suivi mesure régulièrement les résultats obtenus.
Cette organisation permettrait de passer d’une logique de distribution de formations à une véritable politique territoriale de développement des compétences. Elle donnerait aussi aux municipalités la possibilité de jouer pleinement leur rôle de proximité, sans brouiller les responsabilités entre les différents niveaux de décision.
C’est à cette condition que l’argent public consacré à la formation deviendra un véritable investissement productif. La réussite ne devra plus être mesurée principalement par le nombre de bons distribués, de salles ouvertes ou de certificats délivrés, mais par les parcours professionnels qu’ils auront permis de construire.
Former les jeunes ne suffit plus. Il faut les orienter, les former, les accompagner, les insérer et suivre leur parcours. Il faut aussi rapprocher la politique de formation des territoires et donner aux municipalités les moyens de contribuer efficacement à cette dynamique. C’est à cette condition que la formation professionnelle pourra devenir non seulement une réponse au chômage, mais un véritable instrument de transformation économique et sociale du Sénégal.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
