La situation politique actuelle oblige à la relecture du fameux discours académique du juge Kéba Mbaye, l’un des illustres fils du Sénégal.
Le 14 décembre 2005, à l’Université Cheikh Anta Diop, il donna une leçon sur «l’éthique, aujourd’hui». Il n’était ni professeur ni homme d’Etat, et s’en réjouissait : l’un est le serviteur du vrai, l’autre l’otage de ses promesses, lui n’était lié ni à l’un ni aux autres. Je la relis, et le malaise vient de ce qu’elle ressemble moins à un discours d’hier qu’à un constat d’huissier sur ce que nous sommes devenus.
Il demandait que l’éthique soit «la mesure obligatoire de l’exercice de tout droit, de toute liberté et de tout pouvoir». Voyez ce que nous en avons fait. Chacun brandit la légalité comme un blindage, la Constitution en bandoulière, le texte à la bouche, et nul ne se demande plus si l’usage qu’il fait de son droit est digne du droit lui-même. On gagne par la procédure ce que l’on n’obtiendrait pas par la persuasion, on bloque par le règlement ce que l’on ne peut empêcher par la raison. Kéba Mbaye avait prévenu : l’éthique n’est pas le droit, elle est ce qui l’empêche de devenir une arme.
C’est l’Assemblée nationale qui illustre le mieux cette dérive. Un député n’est pas le mandataire d’un camp, il est le représentant de la Nation tout entière, et l’Hémicycle n’a de sens que s’il sert de caisse de résonance au pays plutôt qu’à une fraction de celui-ci. Or l’on a trop souvent le sentiment, et je pèse le mot, que l’institution aspire à devenir l’instrument politique d’une frange : un lieu où l’on mesure les textes à l’aune de ses alliances, où l’on retarde ou précipite selon l’intérêt du moment, où le contrôle de l’action gouvernementale cesse d’être un devoir pour devenir une tactique. Kéba Mbaye disait, en 1981, que la sortie de crise «ne peut être l’affaire d’un seul homme, ni même l’affaire d’un seul parti». Une Assemblée qui se met au service d’un seul bloc, quelle que soit la cause qu’elle prétend défendre, trahit ce précepte avant même d’avoir trahi ses électeurs.
Il rappelait lui-même que les parlementaires, réunis alors en séminaire sur l’éthique dans la gestion des affaires publiques, étaient censés donner l’exemple. Voilà qui ouvre une question : où est passé l’exemple ? Un contre-pouvoir qui n’équilibre plus rien, et qui sert d’abord d’arme, n’est plus un contre-pouvoir, c’est un pouvoir concurrent. Et la concurrence de deux pouvoirs qui se disputent la légitimité n’a jamais produit autre chose qu’un pays suspendu.
Kéba Mbaye, dans cette même leçon, plaçait parmi les hommes de bien qui nous ont montré le chemin, son guide Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh. Or ce guide demandait aux députés deux choses, et il les demandait ensemble : étudier avec soin les lois qui leur sont soumises, et agir, en leur âme et conscience, dans la crainte de Dieu. La compétence et la conscience. Rien de décoratif dans cette double exigence : c’est une règle de conduite, la plus élémentaire qui soit pour un législateur. Celui qui vote un texte qu’il n’a pas lu manque à la rigueur. Celui qui le vote, ou le rejette, parce que son camp l’ordonne, manque à la conscience. Dans les deux cas, il a cessé de représenter la Nation pour n’être plus qu’un bulletin dans la main d’un autre. La crainte de Dieu, dans cette bouche, est le contraire de la peur du chef de parti : elle place au-dessus de la discipline de groupe, le jugement de chacun devant plus haut que lui. Une Assemblée qui voudrait n’être que l’instrument d’une frange aurait précisément oublié cela.
Il dénonçait le règne de la fin sur les moyens, ce monde gouverné par quatre maîtres : l’argent, le pouvoir, la force et la «place». Ce dernier mot, il le prenait au sens wolof, celui du rang qu’on occupe et qu’on craint de perdre. Nous y sommes. On ne défend plus une idée, on défend un siège. On ne combat plus un adversaire pour une politique, on le combat pour une place, et l’on appelle principe ce qui n’est que position. Le mot «légitimité» est devenu le déguisement préféré de l’appétit.
Il opposait le respect, ce bien «éternel et sans limite», à la crainte et à la courtisanerie, qui durent autant que la force qui les nourrit. Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous avons des cohortes pour qui la nuance est trahison, des plateaux et des réseaux où l’on applaudit son chef quel qu’il soit, où l’on insulte l’adversaire quoi qu’il dise. L’éloge est devenu un réflexe, l’injure un métier. Le respect, lui, se fait rare, parce qu’il suppose d’écouter, et que plus personne n’écoute que pour répondre.
Il redisait que les affaires de l’Etat ne sont le bien de personne, qu’elles appartiennent au Peuple, qui les confie à un serviteur et non à un maître. Il suppliait que chacun enterre ses ambitions et oublie les vieilles querelles. Or nos querelles ne vieillissent pas, on les entretient. Nous traitons l’alternance en butin, alors qu’elle devait être, disait-il, répétée sans fin, comme preuve que la démocratie est entrée dans les mœurs.
Il plaçait la Justice en tête des conditions de l’éthique : des juges indépendants du pouvoir, des parties, et du public. Ce dernier terme est le plus ignoré de nous. Une Justice qui juge sous la clameur n’est pas plus libre que celle qui juge sous la consigne. Il en va de même de ces instances d’enquête que Kéba Mbaye voulait vigilantes, chargées d’informer, de prévenir, de proposer aux organes compétents remèdes ou sanctions. Quand elles n’exposent que certains, quand l’exposition précède le jugement, quand la rumeur fait office de verdict, la mesure boite, et avec elle la confiance.
Il observait enfin que, interrogé sur son pays, le Sénégalais parle de remaniements, de limogeages, de querelles, là où d’autres parlent d’éducation, de santé et de discipline. Rien n’a changé, sinon l’ampleur. Nous parlons de nous, jamais de l’enfant qui apprend mal, de l’hôpital qui manque de tout, du quartier qui se noie.
Je sais la réserve que l’honnêteté commande. Sa leçon est plus morale que structurelle, elle compte sur la vertu des hommes sans dire comment bâtir des contre-pouvoirs quand elle flanche. Et chaque camp peut se proclamer le gardien de l’éthique contre l’autre, ce que Kéba Mbaye savait, lui qui confiait le jugement au seul droit. Mais cette réserve ne nous absout pas. Elle nous oblige à lire le texte en entier.
Il s’était imaginé mort, entendant ses compatriotes murmurer : «Le père Kéba, avant de partir, nous avait avertis.» Le jour est venu. Il nous reste la question qu’il empruntait à Kant avant chaque choix : que serait ce pays si chacun faisait comme moi ? Demandons-la à ceux qui gouvernent comme à ceux qui s’opposent, aux députés d’abord, à ceux qui jugent comme à ceux qui commentent, et à nous-mêmes. «Sénégalais, debout», chantons-nous. Il serait temps de ne plus le chanter seulement.
Moustapha DIAO

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