Rarement un projet d’infrastructure aura suscité autant de controverses, de procédures administratives, de batailles judiciaires, d’interventions politiques et de questionnements sur la gouvernance publique
Depuis plusieurs mois, l’Agence sénégalaise d’électrification rurale, plus connue sous l’acronyme ASER, occupe une grande place dans le débat public. Rarement un projet d’infrastructure aura suscité autant de controverses, de procédures administratives, de batailles judiciaires, d’interventions politiques et de questionnements sur la gouvernance publique. Ce qui, à l’origine, devait être un ambitieux programme d’électrification de centaines de villages s’est progressivement transformé en l’un des dossiers les plus sensibles de la période récente.
Le contrat de tous les espoirs
L’affaire trouve son origine dans un vaste projet d’électrification rurale destiné à raccorder plus d’un millier de villages à l’électricité. Le marché, évalué à plus de 91 milliards de francs CFA, repose sur un mécanisme de financement impliquant des partenaires espagnols et des garanties publiques. Signé au début de l’année 2024, il devait permettre d’accélérer considérablement l’accès à l’énergie dans les zones rurales. L’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante à la tête de l’ASER après l’alternance politique de mars 2024 va ouvrir une période de remise en question du dispositif contractuel et marquer le début d’un contentieux dont les ramifications continuent encore de se déployer.
Au départ, le projet répond à un objectif consensuel. L’électrification rurale est en effet, l’un des principaux défis du Sénégal en matière d’aménagement du territoire et de réduction des inégalités. Le contrat conclu avec la société espagnole AEE Power EPC devait permettre l’électrification de 928 localités avec une extension potentielle à près de 1 500 villages. Le montage financier reposait sur un crédit acheteur adossé à des institutions financières espagnoles et à des mécanismes de garantie destinés à sécuriser les investissements.
Les difficultés apparaissent quelques mois après le lancement du projet. La nouvelle direction de l’ASER entreprend une réévaluation du dossier. Dans le même temps, des tensions naissent entre AEE Power EPC et AEE Power Sénégal, le partenaire essentiel de l’opération. Cette dernière estime avoir été écartée du projet à la suite d’une renégociation intervenue après le changement de direction de l’agence. Le différend prend alors une dimension juridique et administrative.
La bataille des procédures et le mystère des 37 milliards
L’Autorité de régulation de la commande publique entre en scène. Saisie du litige, elle prononce plusieurs décisions qui contribueront à complexifier la situation. La suspension de certaines procédures et de l’exécution du marché provoque une succession de recours et de contre-recours. L’ASER conteste ces décisions devant les juridictions compétentes tandis que les différents protagonistes multiplient les démarches pour défendre leurs intérêts respectifs.
Très vite, la question juridique déborde du cadre strictement contractuel. Les débats portent désormais sur la régularité des procédures, sur le statut des différents intervenants et sur les responsabilités de chacun dans l’exécution du projet. Les juridictions sont appelées à trancher des questions particulièrement techniques relatives à la compétence de l’ARCOP, à la nature des contrats en cause et aux recours ouverts aux parties concernées.
Au cœur des polémiques apparaît un chiffre qui va marquer l’opinion publique. Il s’agit des 37 milliards de francs CFA versés au titre d’avance de démarrage. La destination et l’utilisation de cette somme deviennent l’objet principal des interrogations. Des zones d’ombre sont évoquées quant à l’emploi de ces ressources financières. Les débats prennent une tournure nouvelle, dépassant le simple cadre contractuel pour toucher aux questions de transparence et de reddition des comptes.
Le directeur général de l’ASER, Jean-Michel Sène, va occuper une place de premier plan. Multipliant les prises de parole publiques, il défend la gestion actuelle de l’agence et affirme avoir découvert des irrégularités justifiant les démarches entreprises par sa direction. Lors d’une conférence de presse particulièrement suivie, il évoque l’existence d’éléments susceptibles de démontrer des anomalies dans la conduite du projet et annonce avoir saisi la justice sur la base d’audits internes et externes.
Ces déclarations provoquent des réactions immédiates. Les défenseurs du projet initial dénoncent ce qu’ils considèrent comme une instrumentalisation politique du dossier. Les avocats d’AEE Power Sénégal organisent à leur tour une conférence de presse pour exposer leur lecture des faits et contester les accusations formulées contre leur client. Ils soutiennent notamment que leur société jouait un rôle central dans le projet et que son éviction serait à l’origine de l’essentiel du contentieux actuel.
La controverse quitte alors les seuls prétoires pour s’installer dans l’espace public. Des responsables politiques s’emparent du sujet. Parmi eux figure le député Thierno Alassane Sall, qui se montre particulièrement actif dans le suivi du dossier. Ancien ministre de l’Énergie, il multiplie les interventions et réclame davantage de clarté sur la gestion du projet ainsi que sur le sort des sommes déjà décaissées. Ses prises de position contribuent à maintenir l’affaire au premier rang de l’actualité nationale.
Face à ces critiques, le Premier ministre d’alors, Ousmane Sonko prend publiquement la défense de la nouvelle direction de l’ASER. Dès les premières polémiques, il affirme qu’il n’existe aucun scandale au sein de l’agence et présente son directeur général comme un responsable engagé dans une démarche de transparence. Cette intervention contribue à donner au dossier une portée politique encore plus marquée.
Thierno Alassane Sall en première ligne
Depuis qu’il s’est saisi du dossier ASER-AEE Power, Thierno Alassane Sall a multiplié les initiatives pour obtenir des explications sur le décaissement de 37 milliards de francs CFA destinés à l’électrification rurale. Il a interpellé le gouvernement à l’Assemblée nationale, effectué une visite en Espagne et une tournée dans plusieurs localités censées être électrifiées, déposé plainte et organisé des conférences de presse afin d’alerter l’opinion sur ce qu’il considère comme un grave scandale financier.
Parallèlement aux affrontements médiatiques, les procédures judiciaires suivent leur cours. L’ASER saisit à plusieurs reprises les juridictions afin de contester certaines décisions de l’ARCOP. Après des rebondissements procéduraux complexes, la Cour suprême finit par rendre une décision particulièrement importante en janvier 2026. Elle estime que l’ARCOP avait outrepassé son champ de compétence en intervenant dans un différend relevant essentiellement de l’exécution contractuelle entre sociétés privées. Cette décision constitue un tournant majeur dans l’évolution du dossier.
Pour autant, l’arrêt de la Cour suprême ne met pas fin à l’ensemble des contentieux. D’autres procédures restent pendantes. Les différentes parties continuent de s’affronter devant les juridictions compétentes tandis que les débats sur les responsabilités financières restent ouverts. Le feuilleton judiciaire se poursuit donc.
Au-delà des aspects strictement juridiques, l’affaire soulève une question fondamentale. Qu’en est-il réellement de l’avancement du programme d’électrification pour lequel ces financements ont été mobilisés ? Plusieurs sources indiquent que les réalisations effectives sont limitées au regard des objectifs initiaux. Alors que le projet devait permettre une transformation rapide de l’accès à l’électricité dans les zones rurales, les bilans disponibles apparaissent encore partiels et parfois contradictoires. Cette situation nourrit les interrogations de l’opinion publique et renforce les demandes de clarification adressées aux différents acteurs.
Les derniers développements témoignent d’ailleurs de cette persistance des incertitudes. L’ASER a de nouveau communiqué sur ce dossier en mettant en avant des éléments issus de vérifications internes et en annonçant de nouvelles initiatives judiciaires. Dans le même temps, les représentants d’AEE Power Sénégal poursuivent leur contre-offensive médiatique et juridique. Chaque camp affirme disposer d’arguments solides et de documents susceptibles de conforter sa position.
Le livre qui relance le débat
La publication du livre du journaliste Bachir Fofana, intitulé Aveux signés, datés et envoyés. Lumière sur 37 milliards dans les ténèbres, a relancé avec force le débat autour de l’affaire ASER-AEE Power. Présenté à Dakar le 11 juin 2026, l’ouvrage revient sur les zones d’ombre entourant le versement des 37 milliards de francs CFA dans le cadre dudit projet et rassemble documents, témoignages et éléments d’enquête sur ce dossier devenu hautement politique.
Dans le même sillage, le député Thierno Alassane Sall dès le lendemain a organisé une sortie médiatique, affirmant avoir reconstitué le circuit de circulation des fonds et en divulguant les différentes destinations de l’argent versé dans le cadre du projet. Ses révélations ont nourri une vive controverse et ravivé les interrogations sur la traçabilité des décaissements effectués.
L’étape de la Sureté urbaine
L’affaire a pris une nouvelle tournure avec la convocation de Thierno Alassane Sall à la Sûreté urbaine de Dakar. Cette audition, a été perçue par ses partisans comme la conséquence directe de ses dénonciations publiques, tandis que les autorités mettent en avant la nécessité de vérifier certains éléments portés à la connaissance de l’opinion.
Entre enquête journalistique, bataille politique et procédures judiciaires, le dossier ASER illustre la complexité des grands projets publics financés à travers des montages internationaux. Elle révèle également les difficultés qui peuvent surgir lorsqu’un changement politique intervient au cours de l’exécution d’un contrat de grande ampleur. Entre considérations techniques, enjeux financiers, rivalités économiques et affrontements politiques, le dossier est devenu un véritable laboratoire des tensions contemporaines autour de la gouvernance publique.
Aujourd’hui, une certitude s’impose. Malgré les nombreuses décisions déjà rendues, le dossier est loin d’avoir livré tous ses enseignements. Les procédures en cours, les enquêtes annoncées et les interrogations persistantes sur l’utilisation des fonds continuent d’alimenter l’actualité. Pour l’ASER comme pour l’ensemble des parties concernées, l’enjeu dépasse désormais la seule exécution d’un marché public. Il touche à la confiance dans les institutions, à la transparence de l’action publique et à la capacité de l’État à conduire sereinement de grands projets au service du développement.
