e referme ce livre avec une émotion que je n’attendais pas d’un ouvrage qui parle de cautions bancaires, de courriels administratifs et de procédures de passation de marchés. C’est sans doute la première réussite de Bachir Fofana : il a pris un sujet réputé aride et en a fait le récit d’une promesse trahie envers des centaines de milliers de Sénégalais.
L’affaire est désormais de notoriété publique. Trente-sept milliards de francs Cfa décaissés, soit 40% d’un contrat d’électrification rurale destiné à près de 1740 villages. Dix-huit mois plus tard, à la date du 19 décembre 2025, vingt-cinq villages seulement alimentés. Un taux de réalisation de 1, 43%. Bachir fait parler les chiffres et refuse de les transformer en arme partisane. Sa ligne, tenue d’un bout à l’autre, tient en une formule qu’il assume : il n’accuse pas, il examine des aveux contenus dans des documents signés, datés et envoyés.
C’est cette retenue qui fait la force du livre. Là où le débat public s’est enflammé, où Pastef choisit de prêter des connivences et des intérêts privés à tous ceux qui s’intéressent au sujet, Bachir revient à la matière stable : les actes, les pièces, les correspondances, les chronologies. Il s’appuie exclusivement sur des documents administratifs, des décisions de Justice, des avis d’organes de régulation et des déclarations publiques vérifiables. Je peux discuter telle ou telle de ses interprétations, je ne peux pas lui reprocher d’avancer sans preuves. C’est la marque d’un journaliste qui suit ces questions de transparence et de commande publique depuis longtemps, et qui connaît de l’intérieur le secteur de l’énergie.
Je tiens aussi à saluer la place qu’il réserve aux populations. Plutôt que dans un bureau ministériel, le livre s’ouvre dans ces villages où l’électricité est une condition de vie plus qu’un confort de citadin : un poste de santé qui peut conserver ses médicaments, une maternité qui fonctionne la nuit, une école qui éclaire ses élèves autrement qu’à la lampe à pétrole. Fofana relie sans cesse les milliards engagés à ces vies concrètes, et rappelle que derrière une ligne budgétaire, c’est une dignité qui se joue. Cette empathie, jamais larmoyante, traverse tout l’ouvrage et l’empêche de se réduire à un dossier technique.
Enfant de Fimela, je me sens concerné : ce livre me rappelle mon enfance, ou plutôt mon quotidien, encore à l’aube de la quarantaine. Notre cour familiale ne désemplit pas. Nos voisins y viennent chaque jour pour profiter de l’installation solaire. Ainsi, mon propre village me rappelle la disparité sociale que l’auteur décrit si éloquemment.
Le titre, enfin, est trouvé. L’aveu est déjà là, signé et envoyé. Le récit institutionnel qui se voulait rassurant finit par se contredire et révéler ce qu’il cherchait à couvrir. C’est ce retournement que le livre met patiemment au jour, du courriel d’origine jusqu’aux derniers rebondissements.
Tout le monde reconnaît qu’en deux ans, aucune exécution significative n’a été constatée, mais demander des comptes semble devenu plus criminel que la disparition des ressources. Par déformation professionnelle, je ne peux m’empêcher d’estimer le préjudice par des chiffres, au-delà de la dimension sociale intrinsèque. Trente-sept milliards immobilisés pendant deux ans représentent un coût d’opportunité inestimable. De ce point de vue, Aee Power nous doit bien plus que 37 milliards. Bachir, lui, avance une hypothèse et aboutit à un montant qui ne me semble pas assez ambitieux.
Reste un ouvrage exigeant, porté par une ambition civique claire : redonner au citoyen les moyens de contrôler l’usage de l’argent public, là où les contre-pouvoirs institutionnels ont montré leurs limites. La préface de Elimane H. Kane (Legs Africa) et la postface de Babacar Ba, ancien vice-président de l’Ofnac, disent assez le sérieux de la démarche.
Je souhaite à ce livre d’être lu largement, et surtout d’être entendu. Car l’affaire qu’il documente n’a pas connu son épilogue, et la lumière qu’il réclame, celle des villages comme celle des deniers publics, reste à venir.
Puisse cette lumière, celle des comptes comme celle des villages et hameaux, finir par arriver.
Dr Samba FAYE
République des valeurs
