À peine avait-elle franchi les portes du ministère de la Jeunesse et des Sports que Mme Djireye Clotilde Coly, la nouvelle ministre se retrouve convoquée devant un tribunal aussi bruyant qu’illégitime. Son crime n’est ni une faute de gestion, ni une décision contestable, encore moins une déclaration maladroite.

Il tient plutôt à sa coiffure, à son style vestimentaire, à son allure générale, à cette manière singulière d’habiter l’espace public sans solliciter l’approbation préalable des gardien(ne)s autoproclamé(e)s du bon goût.

À peine nommée, elle a été examinée comme un mannequin de vitrine plutôt que comme une responsable publique. Son apparence est devenue un sujet national pour celles et ceux qui sont incapables de distinguer une fonction d’une silhouette. Les défis du sport sénégalais, les enjeux de la jeunesse, les infrastructures à construire, les politiques à définir, les ambitions à porter passent soudain au second plan. Une coiffure a été aperçue. Le procès a commencé.

Le plus troublant dans cette séquence ne réside pas dans la violence des critiques. Les femmes qui accèdent à des responsabilités savent depuis longtemps qu’elles sont condamnées à subir une surveillance permanente de leurs visages, de leurs vêtements, de leurs gestes et parfois même de leurs cheveux. Le plus troublant réside dans l’identité des procureurs. Une part importante des attaques est venue de femmes. De femmes qui connaissent pourtant le prix des discriminations. De femmes qui ont elles-mêmes affronté le mépris, les stéréotypes et les jugements expéditifs. De femmes qui devraient être les premières à comprendre ce que signifie être réduite à son apparence. Tout cela en dit long sur la puissance pernicieuse de l’aliénation. En reproduisant les mécanismes de dénigrement, elles se font les auxiliaires volontaires d’un ordre qui les a longtemps reléguées aux marges. Le plus tragique est sans doute de voir l’oppression triompher lorsqu’elle parvient à emprunter le visage même de celles qui en sont les victimes.

C’est là que se niche l’un des paradoxes les plus navrants de notre époque. Alors que des générations entières se sont battues pour élargir les libertés féminines, une femme publique a consacré son énergie à les rétrécir, décrétant l’interdiction de la différence en tentant d’humilier celle qui ne lui ressemble pas. Heureusement d’ailleurs !

De nombreuses réactions ont dénoncé les attaques visant la nouvelle ministre des Sports, estimant qu’elles réduisaient une responsable publique à son apparence plutôt qu’à ses compétences. Plusieurs internautes, et observateurs ont jugé choquant qu’une femme soit critiquée par une femme politique, y voyant la persistance d’une véritable police des apparences. Nombre d’entre eux ont également souligné qu’aucun ministre homme n’aurait été ainsi exposé au ridicule pour des considérations esthétiques. Enfin, beaucoup ont rappelé que le débat public gagnerait à se concentrer sur les résultats et l’action de la ministre plutôt que sur son apparence physique, dénonçant la volonté implicite d’imposer un modèle unique de féminité dans l’espace public

Il y a quelques années déjà, cette même femme politique, député à l’époque, auto-proclamée distributrice de visa esthétique, avait donné un aperçu saisissant de cette vision du monde. Dans l’arène parlementaire, au lieu d’élever le débat vers les idées, elle avait préféré le rabattre vers les tissus, les coupes et les couleurs. Une scène presque surréaliste avait alors transformé la représentation nationale en cours de chromatique vestimentaire. Le bleu était devenu à la fois, son argument, la nuance de son étendard, la couleur d’un instrument de hiérarchisation sociale. Dans l’hémicycle, en philosophant sur le camaïeu du bleu, elle endossait dans son inculture, toutes les nuances de cette couleur, sans en appréhender la face cachée. Le bleu roi des certitudes arrogantes qui se prennent pour des vérités révélées et qui prétendent gouverner les apparences. Le bleu marine des préjugés profonds qui reposent au fond des consciences. Le bleu ciel des raisonnements légers qui flottent au-dessus du réel sans jamais toucher terre. Le bleu azur des jugements éclatants qui brillent davantage par leur assurance que par leur intelligence. Le bleu cobalt des condamnations métalliques qui frappent avant même d’écouter. Le bleu électrique de ses critiques qui crépitent sur les réseaux sociaux mais restent silencieuses devant les véritables enjeux. Le bleu pétrole lourd et opaque comme son regard qui ausculte les femmes au lieu d’écouter ce qu’elles ont à dire. Le bleu turquoise des apparences séduisantes qui cachent souvent la pauvreté de l’argument. Le bleu nuit où disparaissent les débats sérieux lorsqu’une société préfère commenter une coiffure plutôt qu’une politique publique.

Derrière les moqueries sur une coiffure se cache en réalité un projet beaucoup plus vaste. Il s’agit d’imposer un modèle unique de respectabilité féminine. Une femme devrait porter ceci, éviter cela, sourire de cette manière, marcher de cette autre, adopter cette coiffure et surtout ne jamais sortir du cadre tracé par les surveillant(e)s de la conformité sociale. Toute singularité devient suspecte, assimilée à une faute, vécue comme une provocation. Or la démocratie n’est pas un nuancier. Une République n’est pas un défilé de mode. La police des apparences révèle une pauvreté intellectuelle préoccupante. Il remplace l’analyse par le commérage. Il substitue l’inspection du tissu à l’examen des idées. Il transforme la citoyenne en objet décoratif dont la valeur serait déterminée par la conformité à des codes arbitraires. L’histoire, d’ailleurs, n’a jamais été tendre avec les gardiens du conformisme. Toutes les femmes qui ont marqué leur époque ont commencé par déranger. Toutes ont été jugées trop audacieuses, trop visibles, trop différentes. Toutes ont été accusées de ne pas correspondre au modèle attendu. Puis elles ont fini par transformer la société tandis que leurs détracteurs sombraient dans l’oubli. Car la véritable élégance n’a jamais consisté à ressembler aux autres. Elle réside dans la capacité d’assumer ce que l’on est et la véritable distinction ne naît pas de la conformité mais de l’authenticité. Quant à la grandeur, elle se mesure à l’aptitude à accepter que d’autres femmes puissent emprunter un chemin différent sans être soumises à l’humiliation publique.

Au fond, ceux qui passent leur temps à juger les coiffures, les tenues et les silhouettes commettent toujours la même erreur. Ils pensent examiner les autres alors qu’ils s’exposent eux-mêmes.

Et c’est peut-être là l’ironie la plus féroce. Pendant que certaines personnes consacrent leur énergie à surveiller la couleur des tissus, la longueur des robes ou la disposition des cheveux, celles qu’elles attaquent continuent d’avancer, de travailler, de décider et d’écrire leur place dans les institutions. L’Histoire possède un sens de l’humour cruel. Elle conserve le souvenir de ceux et celles qui construisent et efface presque toujours ceux qui inspectent. Les unes restent dans les archives de la République. Les autres sont prisonnières de leur nuancier. Et lorsqu’arrive le moment du bilan, il ne reste plus qu’une seule couleur visible. Celle de la réussite. Une couleur que les gardiennes de l’uniformité n’ont jamais réussi à reproduire.

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