Derrière la dette publique sénégalaise (eurobonds, bons du Trésor, emprunts bancaires), méticuleusement chiffrée et commentée par les agences de notation, une dette intérieure que le FMI (Fonds Monétaire International) chiffre à environ 4 % du PIB, et qui ne fait l’objet d’aucun bulletin régulier, d’aucune notation, d’aucune cartographie sectorielle publique. Depuis deux ans, cette ardoise que secteur privé national évalue à 1400 milliards de FCFA, agit comme un mécanisme qui étouffe silencieusement le tissu économique privé et anéantit l’économie réelle.

La dette publique n’épuise pas la réalité des engagements impayés de l’État sénégalais. La seconde catégorie de dette, structurellement différente dans sa nature, mais tout aussi réelle dans ses effets se traduit par des arriérés de paiement dus par l’État à ses fournisseurs, prestataires et entreprises titulaires de marchés publics. 
 
Le chiffre central qui circule désormais est celui de près de 1 400 milliards de FCFA de dette intérieure globale de l’État envers les entreprises privées. C’est du moins le chiffre annoncé par la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES) dont les responsables ont fait une sortie (conférence de presse) ce 18 juin 2026 à Dakar.   
 
Ce chiffre mérite d’être précisé, car deux périmètres différents circulent dans le débat public et ne doivent pas être confondus. Le premier (1 400 milliards) couvre l’ensemble de la dette intérieure de l’État envers les entreprises, tous secteurs confondus : BTP, fournitures, prestations de services, marchés publics divers. Le second (300 à 350 milliards selon les sources, citées respectivement par Bara Tall et par un communiqué antérieur de la CNES) concerne spécifiquement le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics (BTP), sous-ensemble particulièrement exposé du premier. 
 
Vide statistique
 
Déjà fragile structurellement, les arriérés de l’État fragilisent davantage les entreprises privées. « Nous allons au 30 juin qui est une échéance cruciale pour les institutions financières. La plupart de nos entreprises vont être mises en défaut. » Cette phrase de Bara Tall, PDG du Groupe Talix et de Jean Lefebvre Sénégal, prononcée le 18 juin 2026 lors d’une conférence de presse de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES), n’a rien d’une figure de style. Elle décrit un mécanisme précis : des entreprises qui doivent provisionner, auprès de leurs banques, de l’argent qu’elles n’ont jamais reçu, parce que l’État, leur principal client sur de nombreux marchés publics, ne les a pas payées. 
 
Cette dette-là n’a pas de notation. Elle n’apparaît dans aucun ratio commenté à l’international, encore moins dans les agrégats que les agences de notation, le FMI ou Coface commentent.   
 
Pourtant, les arriérés de paiement aux fournisseurs et prestataires privés ne sont pas une composante isolée des statistiques. Ils sont noyés dans la gestion courante de la trésorerie de l’État, et leur ampleur réelle n’est documentée que par les organisations patronales elles-mêmes, pas par une publication officielle régulière du Trésor. 
 
Ce vide statistique a une conséquence directe : le risque que ces arriérés font peser sur le tissu économique sénégalais n’a jamais été quantifié dans un cadre macroprudentiel. Le bulletin de la dette publique sénégalaise n’a pas été publié depuis 2023. Aucun rapport n’a établi, à notre connaissance, une cartographie sectorielle des arriérés intérieurs, ni évalué leur effet de second tour sur le système bancaire qui finance ces mêmes entreprises en attente de paiement. 
 
Et c’est précisément cette invisibilité statistique qui constitue le cœur du problème qu’elle pose. 
Le Fonds Monétaire International (FMI), dans son communiqué officiel de novembre 2025, évalue cette composante à environ 4 % du PIB, encore en attente d’audit complet par l’Inspection générale des finances. 
 
 
Une catégorie de dette à part
 
Pour comprendre la nature des arriérés intérieurs, il faut revenir à la mécanique de l’exécution budgétaire. Lorsqu’un État engage une dépense (un marché de travaux publics, une prestation de services, une fourniture de biens), il s’engage juridiquement à payer son cocontractant selon des délais réglementaires. Lorsque la trésorerie de l’État est sous tension, ces paiements peuvent être différés. Le délai de retard accumulé constitue alors un arriéré : une dette certaine, exigible, mais non honorée à l’échéance prévue. 
 
Cette catégorie de dette se distingue de la dette financière classique par un trait essentiel : elle ne résulte pas d’un emprunt contractuel négocié avec un prêteur, mais d’un choix (explicite ou de facto) de différer une dépense déjà engagée. Elle constitue, en ce sens, une forme de financement non rémunéré et non négocié de l’État par le secteur privé : l’entreprise qui a exécuté la prestation a, sans le vouloir, accordé un crédit gratuit à la puissance publique. 
 
Le mécanisme décrit par Bara Tall est limpide et redoutable. Une entreprise de BTP exécute un marché public. Elle avance des fonds (souvent empruntés à sa banque, ou dus à ses fournisseurs et sous-traitants). L’État, en tension de trésorerie, retarde le paiement ou suspend le chantier. L’entreprise se retrouve avec une créance non recouvrée, mais avec des dettes bien réelles envers sa banque et ses partenaires. « On va provisionner l’argent que nous devons à ces banques, qui n’est pas notre propre argent », a résumé Bara Tall. « C’est de l’argent de nos fournisseurs, de nos banques, que nous avons mis dans les projets que l’État a bloqués.» 
 
Cette chaîne de contagion ne s’arrête pas à l’entreprise. Elle touche, par ricochet, ses fournisseurs, ses sous-traitants, et finalement les établissements bancaires qui ont financé ses besoins de trésorerie. Le 30 juin 2026, échéance identifiée par plusieurs acteurs du secteur, n’est pas une date arbitraire : c’est le moment où de nombreuses entreprises devront, faute de recouvrement, déclarer un défaut technique envers leurs créanciers financiers. 
 
Birane Yaya Wane, président du Conseil national des dirigeants d’entreprises du Sénégal (CNDES), a formulé le risque en termes plus larges encore, lors d’une conférence de presse distincte : un risque de crise de liquidité généralisée pour le second semestre 2026, où « un État en tension de trésorerie, c’est des commandes publiques gelées, des délais de paiement allongés et des carnets de commandes qui se vident ». 
 
L’arriéré public devient ainsi, indirectement, un facteur de durcissement des conditions de crédit pour l’ensemble du tissu économique exposé, même les entreprises qui n’ont aucune créance directe sur l’État. 
Le secteur privé sénégalais (composé à 90 % de PME et d’activités informelles, représentant plus de 40 % des emplois salariés et près de 37 % de la valeur ajoutée nationale), est en première ligne. 
 
Cette crise des arriérés intérieurs n’est pas un phénomène isolé. Elle est la conséquence directe de la stratégie de financement actuelle qui fait que, faute d’accord avec le FMI, l’État sénégalais consacre une part croissante de ses ressources au service de sa dette financière (banques, marché régional UEMOA, eurobonds) au détriment du paiement de ses fournisseurs et prestataires. Le projet de loi de finances 2026 évalue d’ailleurs explicitement l’apurement des arriérés intérieurs à 300 milliards de FCFA (une ligne budgétaire qui, par sa seule existence, confirme que l’État reconnaît officiellement ce passif, même s’il ne le documente pas dans le détail). 
 
Pour le président de la CNES, Abdel Kader Ndiaye, la formule est sans détour : « Les retards de paiement de l’État et l’accumulation des arriérés asphyxient les entreprises locales, exercent une forte pression sur leur trésorerie et compromettent leur capacité d’investissement. » Dans une tribune publiée une semaine avant la conférence, il était allé plus loin encore : « Le Sénégal parle souveraineté. Le Sénégal parle refondation. Mais le Sénégal oublie ses entreprises. » 
 
Cette déclaration, qui pourrait sembler une simple passe d’armes entre patronat et gouvernement, révèle en réalité une fracture plus profonde : celle entre la gestion du risque souverain (orientée vers les marchés financiers internationaux et régionaux, sous le regard des agences de notation et du FMI) et la gestion du risque économique réel, celui qui se joue dans la trésorerie quotidienne des entreprises sénégalaises. 
 
Une accumulation structurelle
 
En réalité, l’accumulation des arriérés intérieurs n’est pas un accident isolé. Elle découle d’une logique budgétaire de moyen terme que plusieurs analyses ont documentée. Le Plan Sénégal émergent, déployé durant la décennie 2010, reposait sur l’hypothèse que le déficit d’infrastructures constituait le principal frein au développement économique. Cette doctrine a conduit l’État à privilégier la réalisation rapide de grands projets (transports, énergie, aménagement urbain) en mobilisant des financements multilatéraux, bilatéraux et de marché, souvent à un rythme d’engagement budgétaire supérieur à la capacité réelle de trésorerie disponible. 
 
Cette stratégie d’investissement a soutenu la croissance durant la seconde moitié des années 2010. Mais elle s’est accompagnée d’une hausse progressive de l’endettement, et d’une pratique récurrente consistant à engager des dépenses d’investissement, sans toujours sécuriser en amont le financement effectif et le calendrier de paiement correspondants. Les arriérés intérieurs constituent, en quelque sorte, la trace comptable différée de cette pratique : des engagements pris sans que la trésorerie nécessaire à leur règlement immédiat ait été pleinement sécurisée. 
 
Le besoin de financement budgétaire total de l’État pour 2026, estimé à environ 6 075 milliards de FCFA, intègre explicitement une ligne de 300 milliards de FCFA consacrée à l’apurement des arriérés sur ressources intérieures (aux côtés de l’amortissement de la dette financière (4 307 milliards), du financement du déficit budgétaire (1 245 milliards), des rétrocessions d’emprunts (172,8 milliards) et des opérations extérieures (50 milliards)). Cette ligne budgétaire confirme, par sa seule existence, que l’État reconnaît un passif réel envers le secteur privé (même si son ampleur totale, au-delà de cette enveloppe d’apurement annuel, reste documentée de façon incomplète dans les comptes publics). 
 
 
 
Une dette qui échappe aux cadres prudentiels existants
 
La Stratégie de Dette à Moyen Terme (SDMT) que l’État sénégalais a élaborée pour la période 2026-2028 illustre, par ses propres limites, le déficit de couverture statistique des arriérés intérieurs. Le champ de cette stratégie demeure circonscrit à la dette de l’administration centrale, excluant les dettes parapubliques et locales (une faiblesse structurelle explicitement relevée dans l’analyse de la couverture du risque consolidé de l’État). Les arriérés aux fournisseurs privés, par nature transversaux à de multiples ministères et établissements publics, échappent largement à ce périmètre de suivi centralisé. 
 
Cette absence de cadre de suivi consolidé a une conséquence directe : il n’existe, à notre connaissance, aucune publication régulière qui retrace l’évolution du stock d’arriérés intérieurs dans le temps, ni leur répartition par secteur d’activité ou par ministère engageant. Le bulletin statistique de la dette publique sénégalaise, qui aurait pu constituer le support naturel d’une telle publication, n’a pas été diffusé depuis 2023. Cette opacité statistique ne facilite ni l’anticipation par les entreprises concernées, ni l’évaluation par les analystes du risque systémique que cette dette parallèle peut représenter pour le système bancaire qui finance les entreprises en attente de paiement. 
 
Le FMI a explicitement inscrit la finalisation de l’audit des arriérés intérieurs parmi les conditions structurelles accompagnant le dialogue avec les autorités sénégalaises, aux côtés du renforcement de la gestion de la dette (centralisation des fonctions, transparence, contrôle). Cette condition traduit, de la part de l’institution, une reconnaissance implicite du fait que les arriérés intérieurs constituent un angle mort significatif de l’analyse de viabilité de la dette sénégalaise, tant que leur périmètre exact n’est pas établi avec certitude. 
 
Une dette qui mérite un nom et un cadre
 
Traiter les arriérés intérieurs comme une simple ligne d’apurement annuel, comme c’est actuellement le cas dans la loi de finances, revient à traiter le symptôme sans s’attaquer au mécanisme qui le produit. Trois orientations structurelles permettraient de sortir de cette logique de gestion au cas par cas. 
 
La première consisterait à intégrer formellement le suivi des arriérés intérieurs dans le périmètre de la Stratégie de Dette à Moyen Terme, avec une publication régulière de leur encours, de leur ancienneté moyenne et de leur répartition sectorielle. Un passif que l’on ne mesure pas régulièrement est un passif que l’on ne peut pas gérer activement. 

La deuxième consisterait à plafonner réglementairement le délai maximal de paiement de l’État sur les marchés publics, à l’image des dispositifs de délais de paiement qui existent dans de nombreuses juridictions pour les rapports interentreprises, avec un mécanisme automatique de pénalités de retard qui responsabiliserait la gestion de trésorerie des ministères engageants. 

La troisième consisterait à étudier des instruments financiers spécifiquement dédiés à l’apurement structuré de ce stock (titrisation des créances, ou conversion en instruments de dette négociables) sur le modèle des opérations de gestion active de la dette déjà mobilisées par les autorités pour d’autres catégories d’engagements bancaires non budgétisés. Une telle solution permettrait de transformer une créance illiquide et invisible en un instrument que le système financier peut effectivement valoriser, négocier ou refinancer. 

Nommer cette dette, la mesurer régulièrement, et l’intégrer dans un cadre de gestion structuré ne résoudrait pas, à lui seul, les tensions budgétaires qui la produisent. Mais ce serait une condition nécessaire pour que les acteurs économiques puissent l’anticiper, la provisionner, et la négocier (plutôt que de la découvrir, année après année, comme une réalité dont l’ampleur exacte reste à établir). 

30 JUIN 2026 : Le dangereux défaut de l’Etat

Le défaut que l’État sénégalais s’efforce d’éviter sur sa dette extérieure pourrait bien lui venir de l’intérieur. Ainsi que l’a annoncé Bara Tall, PDG du Groupe Talix et de Jean Lefebvre Sénégal, « Nous allons au 30 juin qui est une échéance cruciale pour les institutions financières. La plupart de nos entreprises vont être mises en défaut. » 

Il est vrai, le 30 juin marque la fin du premier semestre, une échéance comptable et bancaire classique où plusieurs mécanismes se superposent : 

Les entreprises du BTP, comme la plupart des grandes structures, ont des engagements de trésorerie envers leurs banques qui se vérifient à des dates butoirs (souvent fin de semestre). Si une entreprise ne peut pas honorer ses échéances de remboursement à cette date, elle bascule techniquement en défaut de paiement, même si le problème de fond est une créance impayée par l’État, pas un manque de viabilité de l’entreprise elle-même ; 

Le raisonnement de Bara Tall est direct : les entreprises de BTP ont financé l’exécution de marchés publics avec de l’argent emprunté (banques, fournisseurs, sous-traitants). L’État n’a pas payé sa part. À la date où les banques font leurs comptes (le 30 juin), ces entreprises devront « provisionner » (c’est-à-dire couvrir) des dettes qu’elles ont contractées pour le compte de l’État, sans avoir reçu l’argent correspondant ; 

C’est aussi une période où l’État lui-même est sous tension de trésorerie maximale, et qand l’État est lui-même contraint sur sa trésorerie, le paiement des fournisseurs privés devient la variable d’ajustement la plus facile à différer (contrairement au service de la dette financière, dont le retard déclencherait une crise de confiance immédiate sur les marchés) ; 

La conséquence en cascade : si les entreprises de BTP basculent en défaut envers leurs banques le 30 juin, ce ne sont plus seulement elles qui sont en difficulté, ce sont les bilans bancaires sénégalais qui devraient, à leur tour, déclasser et provisionner ces créances. Ce qui les fragilise. 

Le 30 juin est une date réelle, pas une dramatisation médiatique (même si, comme souvent, le calendrier précis de « qui bascule exactement et à quelle hauteur » reste flou faute des données consolidées). 

Le 30 juin n’est cependant pas une fatalité. Mais chaque jour sans réponse claire de l’État rapproche un nombre croissant d’entreprises sénégalaises du point où elles n’auront plus le choix. Et derrière chaque entreprise en défaut, il y a des emplois, des salaires, et des banques qui devront, à leur tour, en assumer les conséquences.

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