Le limogeage d’Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre, le 22 mai 2026 et son élection quatre jours plus tard à la présidence de l’Assemblée nationale ont profondément modifié la configuration politique du Sénégal. Ce qui apparaissait jusque-là comme une relation complexe entre deux alliés issus d’un même combat s’est progressivement transformé en une rivalité ouverte pour le contrôle des institutions de la République et pour le cœur et l’intelligence des Sénégalais.

Loin d’être un simple conflit de personnes, cette confrontation oppose désormais deux conceptions de l’exercice du pouvoir et deux stratégies concurrentes de construction de l’autorité politique. L’une privilégie la centralisation du pouvoir présidentiel autour de l’appareil d’État ; l’autre s’appuie sur la légitimité populaire, le parti et le Parlement.

Les élections locales de 2027 constitueront probablement le premier véritable arbitre de cette confrontation avant l’échéance décisive de l’élection présidentielle de 2029.

La stratégie de Bassirou Diomaye Faye : construire une présidence autonome

Depuis son accession à la magistrature suprême, Bassirou Diomaye Faye semble chercher à exercer pleinement les prérogatives que confère la Constitution au chef de l’État, quitte à conserver l’hyperprésidentialisme traditionnel. Les événements des derniers mois indiquent sa volonté de s’opposer frontalement à celui qui avait porté sa candidature présidentielle sous le slogan « Diomaye Moy Sonko », « Diomaye c’est Sonko ». 

Il développe pour ce faire une stratégie qui repose sur plusieurs axes. Le premier axe consiste à construire une autonomie politique propre. L’annonce publique ce 3 juillet 2026 de la création d’un nouveau parti présidentiel devant l’Assemblée des maires constitue un signal particulièrement fort. Elle marque la volonté de disposer d’un appareil politique distinct de Pastef.

Le deuxième axe vise à préserver un exécutif fortement présidentialisé. Dans cette logique s’inscrit le rejet de la proposition avancée par Ousmane Sonko d’une « cohabitation douce », laissant au président de la République la responsabilité exclusive de définir la politique de la Nation.

Le troisième axe consiste à limiter les capacités d’action de l’Assemblée nationale présidée par Ousmane Sonko. Le refus d’endosser certaines réformes institutionnelles proposées par le Parlement, notamment celles relatives au contrôle des fonds politiques ou à la déclaration de patrimoine en fin de mandat, traduit cette volonté de préserver intactes les prérogatives présidentielles.

À cela s’ajoute une politique de recomposition administrative. Plusieurs cadres réputés proches d’Ousmane Sonko ont quitté leurs fonctions ou ont étés limogés tandis que certaines personnalités associées à l’ancien régime retrouvent progressivement une place dans les institutions publiques.

Parallèlement, le pouvoir tente de faciliter une recomposition des alliances locales en attirant des élus venus notamment de l’PAR, du PDS ou de Benno Bokk Yakaar, renouant ainsi avec les pratiques traditionnelles de la transhumance politique.

Le président Bassirou Diomaye Faye engage par ailleurs une bataille symbolique autour de l’histoire même de Pastef. Il développe à travers certains intellectuels, une partie de la presse privée et les médias publics, un récit révisionniste qui cherche à le présenter comme le principal artisan de la victoire de 2024, pour réduire progressivement la centralité politique d’Ousmane Sonko.

Une stratégie tournée vers 2027 et 2029

Il s’agit de consolider un nouveau bloc présidentiel capable de remporter les élections locales de 2027 et de préparer la réélection présidentielle de 2029.

Pour atteindre cet objectif, plusieurs leviers vont apparemment être mobilisés : accord avec le FMI pour améliorer la situation économique, lancement de grands projets d’infrastructures, valorisation du rôle international du Sénégal à travers les Jeux olympiques de la jeunesse ou les grands rendez-vous diplomatiques, élargissement des alliances politiques et sociales, ainsi que mise en scène de l’autorité présidentielle.

L’objectif de Bassirou Diomaye Faye dépasse en effet désormais largement la gestion quotidienne de l’État.

Dans cette perspective, une dissolution de l’Assemblée nationale est certainement envisagée par le président de la République. 

Les atouts d’Ousmane Sonko

Face à cette stratégie, Ousmane Sonko conserve des ressources politiques considérables.

La première est institutionnelle. En tant que président de l’Assemblée nationale, il occupe désormais la deuxième fonction de l’État et dispose d’une tribune permanente lui permettant d’incarner les fonctions de contrôle de l’exécutif et de défense des principes de séparation des pouvoirs.

La seconde est partisane. Président de Pastef, il demeure le leader reconnu par une grande partie de la base militante et conserve une forte légitimité populaire issue des années de mobilisation contre le régime précédent.

Le premier congrès du parti, organisé le 6 juin 2026, ainsi que le lancement d’une vaste campagne de massification visant un million d’adhérents, montrent qu’Ousmane Sonko entend renforcer encore davantage son implantation organisationnelle au Sénégal comme au sein de la diaspora.

Son discours continue de s’articuler autour des thèmes qui ont fondé le succès de Pastef auprès des Sénégalais : souveraineté populaire, reddition des comptes, moralisation de la vie publique et fidélité aux engagements pris devant les électeurs.

Les élections locales de 2027 : premier verdict

Dans ce contexte, les élections locales prévues en 2027 revêtent une importance capitale.

Elles constitueront un test grandeur nature permettant de mesurer laquelle des deux légitimités l’une présidentielle et l’autre partisane, dispose du plus fort enracinement dans le pays et au sein de la diaspora.

Si ces élections étaient précédées d’une dissolution de l’Assemblée nationale, elles pourraient être couplées à des élections législatives anticipées, ce qui augmenterait considérablement leur portée politique.

Encore faudra-t-il qu’elles soient organisées dans des conditions garantissant pleinement leur transparence. C’est pourquoi la décision du président de la République de maintenir l’organisation des élections sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, plutôt que sous celle d’une commission électorale indépendante, est controversée.

2029 : l’enjeu décisif

Quelle que soit l’issue de ces élections locales, c’est pourtant l’élection présidentielle de 2029 qui constitue déjà l’horizon stratégique des deux camps.

L’issue de la lutte sera alors arbitrée exclusivement par les institutions et par le suffrage universel.

Pour que l’échéance de 2029 permette une véritable consolidation démocratique, plusieurs conditions apparaissent essentielles : la liberté de candidature de tous les acteurs politiques, l’égalité des candidats devant les institutions, la neutralité de l’administration électorale et l’absence d’utilisation des ressources publiques au profit du président sortant.

L’histoire politique récente du Sénégal montre que les crises naissent moins de la compétition électorale elle-même que du respect des règles du jeu.

Il faudra donc que la transparence et l’équité du cadre institutionnel organisateur de cette élection cruciale soient garantis pour assurer l’acceptation du verdict des urnes par les acteurs politiques et par les électeurs.

C’est la condition indispensable pour assurer la préservation de la paix sociale et la survie du système démocratique.

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