Au lendemain du FORA’ESS Dakar 2026, le Sénégal est appelé à faire un choix stratégique pour l’avenir de son modèle de développement

Alors que Dakar vient d’accueillir, du 7 au 9 juillet 2026, plus de 2 500 acteurs venus d’une trentaine de pays à l’occasion du deuxième forum africain de l’économie sociale et solidaire (FORA’ESS 2026), le Sénégal doit désormais répondre à une question plus fondamentale que l’organisation réussie d’un forum : voulons-nous faire de l’économie sociale et solidaire un moteur de transformation nationale ou un secteur administratif de plus ?

La question peut paraître institutionnelle. Elle est en réalité profondément politique. à l’heure où notre pays s’engage dans la mise en œuvre de l’agenda national de transformation Sénégal 2050, il devient indispensable de clarifier la place que l’économie sociale et solidaire est appelée à occuper dans cette trajectoire historique. S’agit-il d’un véritable levier de transformation systémique ou d’une politique publique supplémentaire appelée à évoluer dans les limites de son propre périmètre administratif ? Le Sénégal a fait le choix d’ériger l’économie sociale et solidaire en département ministériel autonome. Cette décision présente l’avantage de la visibilité politique et traduit une volonté de reconnaissance de la contribution des coopératives, mutuelles, associations, groupements communautaires et entreprises sociales au développement national

Mais cette option comporte également un risque majeur : celui d’enfermer l’économie sociale et solidaire dans les frontières d’un ministère alors que sa principale force réside précisément dans sa capacité à dépasser les frontières sectorielles. car l’économie sociale et solidaire n’est ni un secteur économique parmi d’autres ni un simple compartiment de l’administration publique. Elle irrigue l’agriculture, la pêche, l’élevage, l’artisanat, la finance inclusive, l’habitat, les services, la culture, l’économie numérique et le développement territorial. elle concerne aussi bien les femmes transformatrices des zones rurales que les coopératives agricoles, les mutuelles de santé, les organisations de producteurs, les initiatives communautaires ou les nouvelles formes d’entrepreneuriat social.

Comment alors prétendre piloter une telle réalité depuis un silo institutionnel ? La rupture systémique portée par les nouvelles autorités du pays ne peut se limiter à des changements de discours ou à une succession de réformes administratives classiques. Une rupture véritable suppose également de repenser les architectures institutionnelles héritées d’une vision sectorielle de l’action publique

L’économie sociale et solidaire appelle précisément cette audace plutôt qu’un ministère sectoriel, le Sénégal gagnerait à inscrire l’ESS au cœur même du pilotage économique national, à travers la création d’une direction générale de l’économie sociale et solidaire au sein du ministère chargé de l’économie.

Certains y verront un déclassement institutionnel

Ce serait exactement l’inverse. il s’agirait enfin de reconnaître que l’économie sociale et solidaire n’est pas une politique sociale destinée à corriger les insuffisances du marché, mais une composante à part entière de la stratégie économique nationale.

Une telle configuration favoriserait son intégration dans les politiques industrielles, agricoles, territoriales, financières, commerciales et d’emploi, là où se jouent véritablement les transformations structurelles.

Le véritable danger pour l’économie sociale et solidaire n’est pas son manque de visibilité. c’est sa marginalisation par excès de spécialisation institutionnelle. Le Sénégal doit également éviter d’expérimentation de politiques publiques sans clarification préalable de son contenu, de ses finalités et de son périmètre d’intervention.

De quoi parlons-nous exactement lorsque nous parlons d’économie sociale et solidaire ? Le débat demeure ouvert au niveau international. Les définitions varient selon les continents, les traditions économiques et les trajectoires historiques des nations. Entre la vision européenne centrée sur les coopératives et les mutuelles, les approches latino-américaines davantage orientées vers l’économie populaire et communautaire, ou encore les expériences africaines fondées sur les solidarités traditionnelles, aucun modèle universel ne s’impose.

Pourquoi le Sénégal devrait-il alors se contenter d’importer des concepts élaborés ailleurs ? L’agenda national de transformation Sénégal 2050 offre au contraire une occasion historique de construire une définition sénégalaise de l’économie sociale et solidaire, ancrée dans nos réalités économiques, nos pratiques communautaires, nos territoires et notre ambition de souveraineté.

Une telle démarche constituerait bien davantage qu’un exercice académique. Elle représenterait une contribution scientifique, intellectuelle et politique du Sénégal à un débat international qui demeure largement ouvert

L’économie sociale et solidaire sénégalaise ne doit ni devenir un simple instrument de lutte contre la pauvreté ni être réduite à un dispositif d’accompagnement des populations vulnérables. Elle peut être un levier de souveraineté économique, de territorialisation du développement, de création d’emplois décents, de valorisation des ressources locales et de réappropriation collective des chaînes de valeur. C’est précisément pour cette raison qu’elle doit sortir des logiques administratives classiques. La question n’est donc plus de savoir quel Ministère doit porter l’économie sociale et solidaire. La véritable interrogation est la suivante : avons-nous l’ambition d’en faire le moteur transversal de la transformation du Sénégal ou acceptons nous qu’elle demeure un secteur parmi d’autres dans l’organigramme de l’état ?

Le choix que nous ferons aujourd’hui déterminera largement la place que l’économie sociale et solidaire occupera dans l’agenda Sénégal 2050. Une économie transversale ne peut prospérer dans une vision sectorielle. si nous voulons véritablement la rupture, commençons par refuser les cadres institutionnels qui reproduisent les logiques du passé.

L’économie sociale et solidaire mérite mieux qu’un ministère. elle mérite d’être l’un des moteurs de la transformation du Sénégal.

Mouhamed Ndiaye 
Economiste-Financier 
Membre du Laboratoire de recherche économique et monétaire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar

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