Généalogie d’une bonne intention et de ses conséquences infernales
La vision : tout commence en 2017 avec l’idée d’un accès universel à l’énergie à l’horizon 2030 en vue de l’émergence en 2035 projetée par le Pse.
Diagnostic : début de l’établissement des besoins (2018), intermède Covid ; puis besoins estimés à 700 milliards en 2021 avec l’expression de plusieurs intentions de financement de 3000 milliards à la fin de table ronde y afférente. Dans le but d’y voir plus clair, Macky Sall ordonne un audit de l’Aser, du Pudc, de la Senelec, des concessionnaires.
Apparition d’un certain Saïdou Kane, avec une offre spontanée à l’Aser dirigée à l’époque par Baba Diallo (août 2022) : signature d’un protocole d’accord puis d’un contrat commercial en décembre 2022. L’offre de Saïdou Kane est d’abord rejetée par Baba Diallo malgré sa validation par la Dcmp (pages 176-177).
Des appels du Pm Amadou Ba qui demande à Baba Diallo de négocier avec Saïdou Kane, et de Macky Sall lui-même qui, après exposé détaillé du directeur de l’Aser, semble avoir flairé un scandale, d’où sa recommandation qui sonne comme une sentence : «Il ne faut pas signer quelque chose qui se révélera demain scandaleux.» (p.178) A la suite d’âpres négociations, on passe de 928 villages à 1600 avec la même offre financière. Le contrat est signé en février 2024.
Surfacturation : un mythe ?
Un flottement de la communication de l’Aser avait suscité une certaine confusion (1500 parfois, 1600 villages d’autres fois). Jean-Michel Sène, devenu Dg, accusera Aee Power Sénégal de surfacturation d’un montant de 15 milliards et déclare avoir fait passer le contrat à 1740 villages, soit 140 villages de plus. L’auteur de l’ouvrage met en doute ce propos et ce, doublement. D’abord, l’interpellation sommative envoyée par Saïdou Kane (il faut dire qu’une surfacturation, si elle est établie, est punie par la loi) demeurée sans suite. Ensuite, par un calcul simple, 15 milliards divisés par 140, ça donne 107 millions par village. L’absurdité de ce montant tient au fait que si on fait la division de 93 milliards par 1600 villages, ça donne 58 millions par villages. Les deux résultats montrent que s’il y a surfacturation, c’est peut-être dans l’avenant qu’il faut aller la chercher (pages 180-181).
2. Le mystérieux épisode de la mission à Hambourg et le nom de Abass Fall
Dans le cadre de l’Afrika-Verein où étaient présentés les projets énergétiques depuis 2019, le nom de Abass Fall apparait dans la délégation de 2024.
Chronologie des faits : A noter que JMS, nommé le 5 juin, a effectivement pris fonction le 11 juillet 2024. Entretemps, s’est opéré le virement de l’avance de démarrage (11 juin 2024). Conflit entre Aee Power Epc et Aee Power Sénégal après le retrait de l’avance de démarrage. Mission Hambourg, détour à Paris ! Baba Diallo, Dg sortant, n’a pas fait partie des membres de la délégation ayant rallié Paris et dont on ne connaît pas l’objectif.
Dépôt de la plainte de TAS au Pool financier (octobre 2025), convocation de Baba Diallo à la Section de recherches de la gendarmerie le 22 décembre 2025 : deux récits s’opposent et on attend toujours la suite de l’enquête.
Le maintien de Saër Niang à la direction de l’Arcop bien après la fin de son mandat (2017) est une anomalie, car le principal concerné aurait saisi à plusieurs reprises les autorités pour leur signifier la fin de son mandat et son désir de partir, en vain !
Nomination du magistrat Moustapha Djitté par décret 2024-2223 comme directeur par intérim de l’Arcop. Un appel à candidatures débouchera naturellement sur la confirmation dudit magistrat (7 janvier 2026). Voilà un exemple typique du stratagème de contournement par Pastef d’un engagement électoral majeur, notamment l’appel à candidatures : nommer des directeurs, leur laisser le temps d’acquérir de l’expérience, et puis donner une forme légale à un népotisme et un clientélisme flagrants. C’est de la tricherie !
Suspension du financement ou gel des décaissements ?
C’est sur l’oscillation sémantique que repose toute l’entreprise de manipulation de Pastef. Mais face à la phraséologie, le réel est impitoyable : les villages électrifiés sont au nombre de 25 à la date du 19 décembre 2025
Dotation de 20 milliards de francs Cfa inscrits da la loi de finance 2026 au profit du projet ?
Le courriel que JMS adresse au ministre Sg du gouvernement le 19 décembre 2025 : une mine d’incohérences et d’aveux implicites.
Dans la même lettre : «il a été convenu que les décaissements seraient suspendus tant que la situation du projet n’est pas clarifiée. Cette mesure de précaution a été proposée par l’Aser même», puis quelques lignes plus loin, il dit : «Dans ce contexte, la décision unilatérale de la banque de suspendre les décaissements, sans fondement juridique ni base contractuelle, ne saurait être justifiée.» (page 232) Ça, c’est du Pastef : ils ont un narratif qui évolue en fonction des circonstances, ils sont capables de te dire que telle personne est un saint le matin pour revenir à midi la qualifier de Satan personnifié.
Mais la révélation la plus «explosive» dans cette correspondance est l’évocation qu’une «dotation de 20 milliards de francs Cfa est inscrite au budget national dans la Loi de finances 2026 pour ce projet» (p.202). Comment un projet adossé à un financement extérieur (une dette que l’Etat devra donc honorer) peut-il être encore nanti d’un financement sur le budget ? A la page 234 du livre, Bachir fait une analyse chirurgicale de la correspondance du directeur de l’Aser : «Le Directeur général enchaîne alors avec un paragraphe qui mérite une attention particulière : «… l’ensemble des études techniques déjà réalisées, une dotation de 20 milliards de F Cfa (soit un peu plus de 30 millions d’euros) est inscrite dans la Loi de finances initiale (Lfi) 2026».» Le moins que l’on puisse dire est que si cette dotation est au profit de l’Aser dans le projet en question, c’est un financement manifestement bâtard et, à la limite, suspect. (Voir page 235 les éclaircissements de l’auteur sur l’hypothèse du Milestone)
Il faut, à ce stade de la lecture, s’interroger sur les raisons de la levée de boucliers contre le député Thierno Alassane Sall qui a porté plainte contre X. Pourquoi les insulteurs de Pastef s’en prennent-ils à un député qui n’a accusé ni le gouvernement, ni le Directeur général, mais qui a tout simplement activé un levier que la République lui donne ?
L’argument (nouveau) du blocage douanier 
Maintenant que la supercherie de la vérité alternative ne suffit plus pour nier le retard ou la suspension du projet, une autre version est proposée par le gouvernement qui impute ce retard à des difficultés douanières. Il faut admettre que c’est très amusant comme esquive. Comment un Pm sérieux peut-il à la fois accuser la Douane (Conseil des ministres du 12 mars 2026) et, dans une conférence de presse le lendemain, affirmer que des renégociations ont permis de récupérer 11 milliards 588 millions ? Voilà ce qui arrive quand l’alpha et l’oméga du mode de gouvernance proposé est le mensonge ! Cette allégation semble aller dans le sens de prouver une surfacturation, or celle-ci est punie par la loi et est, au minimum, une cause de nullité d’un marché. Cet argument ne tient donc pas la route. Pourquoi renégocier avec une entreprise mêlée à une affaire de surfacturation ? N’était-ce pas plus simple d’annuler le contrat ? Quelles sont les clauses de la prétendue renégociation ? Quel organe de contrôle a validé les négociations ?
Mise en branle de la Justice (chapitre XIV)
Après la plainte déposée par le député TAS au Pjf le 16 octobre 2026, c’est d’abord l’auteur de la plainte qui est entendu, puis l’ancien directeur de l’Arcop, Saër Niang, Baba Diallo, ancien directeur de l’Aser, le 22 décembre 2025, et Antonio Sala, Directeur exécutif au sein de Banco Santander. Para­do­xalement les autorités actuelles de l’Arcop ont préféré, se réfugiant derrière des dispositions réglementaires (cf. l’article 7 du décret 2023-832), ne pas répondre à l’invitation des enquêteurs ! Plus curieux encore, JMS, lors de sa conférence de presse du 1er avril 2026, affirme avoir appris la plainte de TAS dans la presse, ce qui suggère que, jusque-là, il n’a pas été entendu !
Fait encore suspect, la réapparition du recours de l’Aser contre la décision de l’Arcop (déposé pourtant depuis le 21 octobre 2024) : il est enrôlé pour décembre 2025 en pleines investigations pénales. Brouillage ou diversion ? A noter que ce différend avec l’Arcop ne peut aucunement justifier le retard du projet, car la suspension n’a duré que trois mois et 19 jours. Toujours est-il qu’en fin 2025, seuls 33 villages ont été électrifiés malgré les 37 milliards. La conclusion du chapitre XIV résume le scandale Aser : «Le dossier Aser-Aee Power révèle un système dans l’urgence politique. Un système dans lequel la complexité contractuelle et la fragmentation des responsabilités créent un angle mort. Un système où l’argent public peut disparaître sans imputabilité immédiate.» (p.272)
Le talent littéraire de l’auteur à travers l’esquisse de solutions
Le chapitre XV du livre de Bachir est une démonstration de qualités artistique. L’auteur a recours à une figure de style très prisée par le wolof et le français : la paralipse ou prétérition (figure de style consistant à dire une chose tout en feignant ne pas vouloir en parler). Les affaires Onas, la loi d’amnistie, etc. sont greffées à l’affaire Aser, sans doute pour montrer la tradition de scandales dans laquelle s’est inscrit le régime Pastef.
Réformes proposées par l’auteur (chapitre XVI) au nombre de neuf : il s’agit en réalité de garde-fous pour prémunir l’administration de scandales facilités, la plupart du temps, par un déficit de contrôle strict et une dilution des responsabilités. Il s’agit, entre autres réformes, de sécuriser les projets en appliquant le principe de «preuve avant paiement», de rendre les garanties financières inviolables, de mieux encadrer le recours aux offres spontanées, d’instaurer une Raci (matrice de responsabilité normative), d’instaurer une tradition de seuils d’alerte prédéfinis, etc.
Récit au style romanesque
Le chapitre XVII intitulé «Au bout de l’ombre, la lumière» est à la fois un résumé des aveux et documents, et un bel exercice de talent littéraire. L’auteur semble rattraper la liberté créatrice que l’analyse technique des données lui avait confisquée dans les chapitres précédents. Quelques passages lumineux :
F «Nous avons beaucoup répété les montants comme on martèle un verdict : des milliards, des avances, des garanties, des contentieux. A force d’être évoqués, ces chiffres finissent par perdre leur texture réelle. Or, un chiffre n’est jamais seulement une somme, il est du temps, des vies, des gestes, des possibilités, des projets, des opportunités, un programme, une vision.» (p.308)
F «Les dérives les plus coûteuses ne naissent pas toujours de la malveillance. Elles naissent très souvent de l’acceptation progressive de l’approximation. Elles naissent au moment où l’on cesse de poser certaines questions parce qu’elles dérangent. Elles naissent du moment où l’on préfère préserver un récit plutôt que de confronter un fait. Du moment où l’on se persuade qu’une promesse politiquement désirable est nécessairement réalisable, et que la grandeur d’un projet se mesure d’abord à la taille de ses annonces et à l’envergure de sa communication.» (pp.310-311)
F «Ce livre montre que l’inaction, lorsqu’elle devient stratégie, n’est jamais neutre. Elle est un choix. Et comme tout choix public, elle produit des conséquences. Et des conséquences fâcheuses pour la crédibilité du pays, sur nos deniers publics et sur les populations.» (p.311)
F «Dans les affaires sensibles, le silence est parfois présenté comme une vertu, une retenue, de la maturité ou un sens de l’Etat. Mais le silence prolongé, lorsqu’il remplace l’explication, devient une forme de désertion. Dans ce dossier, le silence a occupé trop d’espace. Il a permis aux rumeurs de circuler, aux interprétations de se substituer aux faits, aux citoyens de se sentir tenus à distance d’un débat qui les concernait pourtant directement.» (p.312)
F «Ce livre a longuement exploré l’ombre, les chemins tortueux et zones grises, les silences et les angles morts. Non par fascination pour l’échec, mais parce que l’on ne construit rien de solide sur l’oubli. Regarder l’ombre en face est une condition pour mériter la lumière.» (p.315)
Le scandale devient un film
FLe chapitre XVIII, intitulé «La prolongation à Madrid», est la représentation (artistiquement parlant) d’une histoire qui pourrait inspirer un excellent film d’enquête intriguant. Une fois son enquête bouclée, l’auteur adopte le style du récit romanesque. Le chapitre, bien que récapitulant l’odyssée sinistre du projet Aser dans ses différentes phases, c’est comme si l’auteur avait transformé chaque fait, chaque manquement en personnage.
9. L’épilogue du livre (pages 331-342) «Poisson d’avril ou scandale d’Etat» nous invite à relire le livre à rebours pour mieux appréhender le concubinage dangereux entre affaires commerciales et politiques (avec un Premier ministre qui croit que le baratin suffit pour gouverner les âmes humaines). L’auteur dé­monte la communication mensongère de la direction de l’Aser, de Pastef. Mais à la fin, la sempiternelle question revient : «Où sont passés les 37 milliards de F Cfa ?»
Alassane K. KITANE

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