Il est des heures dans la vie d’une Nation où le silence cesse d’être une prudence pour devenir une démission. En cette heure cruciale de notre existence en tant qu’Etat et en tant que Nation, se taire devant ce que subit le Sénégal n’est plus préserver sa tranquillité : c’est être dans une complicité qui pèse sur les consciences.
En cette période cruciale de notre existence, alors que tant d’urgences assaillent notre Peuple, se taire risquerait de ressembler à de la résignation, à de la trahison.
Notre pays, en ces jours sombres et maussades, est balafré par des discours égotiques, par des querelles de pouvoir et par une manière de faire de la politique qui semble trop souvent perdre de vue l’essentiel : le Sénégal et les Sénégalais.
Il faut donc se ceindre les reins et lever sa voix non pour ajouter du tumulte au tumulte mais pour parler, avec gravité et responsabilité, lorsque l’intérêt supérieur du pays paraît relégué derrière la bruyante logorrhée creuse, les calculs, les ambitions et les affrontements de personnes.
Après soixante-six années de souveraineté, le Sénégal se trouve à un tournant décisif. Des générations de femmes et d’hommes ont patiemment construit un Etat, consolidé des institutions, préservé une tradition de dialogue et fait de l’alternance démocratique non plus un accident de notre histoire, mais l’une des expressions de notre maturité politique, avec à la clé, des avancées significatives et un bilan de réalisations incontestables qui constituent un héritage précieux. Et un héritage n’est jamais définitivement acquis, il peut être enrichi et doit être transmis. Mais il peut aussi être dilapidé.
Or que voyons-nous aujourd’hui ? Alors que notre économie demeure soumise à de fortes tensions, que les vulnérabilités liées à la dette et au financement pèsent lourdement sur l’action publique, que notre secteur privé souffre, que l’école sénégalaise attend une véritable refondation, que notre système de santé qui a bien avancé demeure encore confronté à d’immenses be­soins et que tant de familles vivent douloureusement la précarité, une part considérable du débat public semble désormais tourner autour d’un même mot : l’argent (fonds politiques, crédits spéciaux, fonds secrets, dotations discrétionnaires. Encore et toujours l’argent, rien que l’argent.
Ces fonds ne sont certes pas nés aujourd’hui. Ils ont existé sous d’autres régimes et sous d’autres présidences, ici et partout ailleurs dans le monde. Il serait intellectuellement malhonnête de le nier. Mieux, il faut dire que leur principe même peut d’ailleurs répondre, dans certaines circonstances, à des nécessités particulières de tout Etat qui se respecte et veut se faire respecter.
Mais jamais, de mémoire de Sénégalais, ces fonds n’avaient à ce point envahi la place publique, suscité autant de controverses et occupé une telle part du débat national, jusqu’à devenir aujourd’hui l’un des centres de gravité de la confrontation entre deux hommes dont les liens, un temps, avaient pu nous faire songer à cette amitié absolue que Michel de Montaigne résumait, parlant de Etienne de La Boétie, dans une formule passée à la postérité : «Parce que c’est lui, parce que c’est moi.»
Et puisqu’il est toujours bon, en politique comme ailleurs, de convoquer la mémoire lorsque le présent devient oublieux, rappelons que celui qui se préoccupe aujourd’hui avec tant d’ardeur de ces fonds, après en avoir lui-même grassement bénéficié lorsqu’il était Premier ministre, était aussi celui qui, avant d’accéder au pouvoir, les fustigeait bruyamment et les présentait comme fonds illicites de corruption. Les temps changent, les fonctions aussi, mais les principes devraient avoir meilleure mémoire.
Celui-là, le voici désormais, du haut du Perchoir, engagé dans une bataille politique et institutionnelle pour encadrer les crédits spéciaux et autres fonds laissés à la disposition des plus hautes autorités de l’Etat.
Sur le principe, que certains fonds publics soient encadrés, contrôlés et soumis aux exigences de transparence ne devrait effrayer aucun démocrate. Bien au contraire.
Mais la question qui se pose est pourquoi maintenant ? Pourquoi de cette manière ? Et surtout pourquoi cette question semble-t-elle prendre une telle place alors que le pays croule sous tant d’autres urgences ?
Sessions parlementaires, propositions de loi, initiatives institutionnelles, déclarations et contre-déclarations : nous assistons progressivement à une succession de coups et de contre-coups qui donnent le sentiment que le Législatif et l’Exécutif ne regardent déjà plus dans la même direction, tout en ayant tous les deux l’œil rivé sur un même objectif : la Présidentielle de 2029.
Mais derrière la querelle des fonds, se joue désormais quelque chose de plus grave : l’affrontement entre deux pouvoirs de l’Etat. D’un côté l’Exécutif et de l’autre une Assemblée nationale dominée par une majorité écrasante et désormais présidée par l’ancien Premier ministre, devenu le principal contradicteur politique du président de la République. Les initiatives parlementaires, les résistances de l’Exécutif, les saisines du Conseil constitutionnel, les coups et contre-coups qui se succèdent donnent le sentiment préoccupant que nos institutions deviennent progressivement le champ clos d’une rivalité politique entre deux camps, entre deux hommes, et cette situation ne peut durablement servir le Sénégal.
Lorsque les conditions constitutionnelles d’une dissolution seront réunies, le Peuple souverain sera appelé à se prononcer de nouveau. Lorsque cette heure viendra, au regard de nos difficultés actuelles, souhaitons qu’elle établisse un véritable équilibre des forces politiques. Une majorité doit pouvoir gouverner mais, à ce stade de notre nécessaire redressement et l’impérieuse reconstruction de notre vie parlementaire, elle ne devrait pas pouvoir disposer de nos institutions au gré des seuls intérêts d’un parti ou du destin d’un homme. Je pense sincèrement que notre démocratie a besoin de retrouver ce qui fut longtemps l’une des forces du génie politique sénégalais : la culture du dialogue et de ce que Léopold Sédar Senghor nommait le compromis dynamique. Non pas la compromission, non pas les petites combines d’appareils, mais cet «accord conciliant», si cher au poète sérère, cette capacité à se parler par-delà les divergences, à rechercher ensemble ce qui peut préserver l’essentiel lorsque la situation du pays l’exige. C’est ainsi que nous pourrons renouer les fils aujourd’hui distendus de notre communauté nationale, réconcilier les Séné­galais et rendre à la politique sa véritable finalité : non pas assurer la victoire d’un camp sur l’autre, mais permettre à une Nation de continuer à consolider son «vivre-ensemble».
Le Sénégal n’a pas besoin qu’un camp écrase l’autre, il a juste besoin que ses enfants recommencent à se parler.
Mais derrière la question des fonds, se profile déjà une autre échéance : 2029, il serait naïf de ne pas la voir. La prochaine élection présidentielle semble déjà hanter les esprits, structurer des positionnements et inspirer des stratégies. L’argent devient alors, dans cette perspective, ce que l’on a toujours appelé le nerf de la guerre. Mais pendant que certains pensent à 2029, qui pense à 2026 et 2027 ?
Qui pense au Sénégal d’aujourd’hui ? Qui pense à cette jeunesse à laquelle on avait tant promis et dont une partie attend toujours que l’espérance politique se traduise dans la réalité quotidienne ? Qui pense aux entreprises sénégalaises confrontées à l’asphyxie financière, aux créances qui s’accumulent, aux investissements qui ralentissent, aux emplois menacés ? Qui pense à l’école sénégalaise, à ses enseignants, à ses élèves, à ses universités, à cette immense bataille du savoir sans laquelle aucune souveraineté véritable n’est possible ? Qui pense à nos structures sanitaires, à nos hôpitaux, à nos familles confrontées chaque jour au prix de la maladie ? Qui pense au pays réel, le pays profond ?
Voilà, au fond, la grande question, car il y a quelque chose de profondément préoccupant dans le spectacle d’un pays aux prises avec de graves difficultés économiques et sociales, mais dont une partie, et pas la moindre, de son personnel politique paraît absorbée par des querelles de pouvoir et d’argent. Le Sénégal mérite mieux que cela. Il mérite que l’on revienne aux fondamentaux de l’action publique : gouverner, prévoir, protéger, éduquer, soigner, produire, créer de la richesse, donner du travail et préparer l’avenir, désenclaver, construire des routes, des ponts, des autoponts, éclairer les zones rurales.
Je reste convaincu que la politique n’est pas l’art de préparer indéfiniment la prochaine élection, mais d’abord la charge du présent. Gouverner, c’est répondre de la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui.
Voilà pourquoi nous devons tous ensemble, nous les voix du silence en retrait de la scène politique, de loin mille fois plus nombreux que les groupes qui nous tiennent en otage et qui prospèrent de notre immobilisme, devons impérativement, dans un élan nouveau sans précédent, rompre avec ce que Aimé Césaire appelait «l’attitude stérile du spectateur».
Regarder sans parler serait plus confortable. Se taire éviterait sans doute bien des controverses. Mais il arrive un moment où le confort du silence devient incompatible avec l’exigence de la conscience.
Je ne crois pas davantage que notre avenir doive être abandonné aux populismes, surtout lorsque l’épreuve du pouvoir commence à révéler la distance qui peut séparer la facilité des proclamations de la difficulté de gouverner. Il est toujours plus aisé de promettre que de bâtir. Plus facile de dénoncer que de réparer. Plus facile de désigner des coupables que de produire des résultats. Et il arrive toujours, inéluctablement, le temps où les slogans doivent comparaître devant le tribunal du réel. Et ce temps est venu. Il appartient donc aux Sénégalaises et aux Sénégalais de toutes sensibilités, au-delà des appartenances partisanes, des fidélités personnelles et des passions du moment, de reprendre possession du débat national. Non pour dresser une moitié du pays contre l’autre, non pour remplacer une intolérance par une autre mais pour rappeler une vérité simple : le Sénégal est plus grand que chacun de ceux qui prétendent le servir, plus grand que leurs ambitions, plus grand que leurs querelles, plus grand que leurs échéances électorales et plus grand que l’argent autour duquel semble aujourd’hui s’enrouler une part démesurée de notre vie politique.
Notre responsabilité collective est immense, et nous ne pouvons plus nous taire devant cette étrange obsession de l’argent au moment même où tant de Sénégalais en manquent cruellement. Nous taire jusqu’à quand ?
Elhadji Hamidou SALL
Ecrivain

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