Tribune politique sur les enjeux de la gouvernance et de la responsabilité démocratique au Sénégal
Le conte de Ndoumbelane du 17 septembre 2026 voudrait nous entraîner dans une nouvelle fable politique : un récit simpliste où les bons seraient d’un côté, les mauvais de l’autre, les patriotes ici et les collabos là-bas, avec un parapluie devenu le symbole d’une prétendue dérive du pouvoir. Mais l’histoire politique récente de notre pays mérite mieux que cette lecture manichéenne. Elle exige que chacun accepte de regarder son propre camp dans le miroir. L’homme est un champ d’ombre ; lorsque l’on prétend éclairer les autres, il faut d’abord accepter de faire entrer la lumière chez soi.
Cette exigence de lucidité s’impose d’autant plus que le décor institutionnel a changé. Le récit d’hier ne peut plus prospérer comme avant, parce que celui qui était présenté comme le compagnon indispensable du Président Bassirou Diomaye Faye est désormais trop visible pour que ses propres responsabilités restent dissimulées derrière celles des autres. Monsieur Ousmane Sonko n’est plus l’opposant qui pouvait expliquer tous les maux du Sénégal par les seuls errements du régime précédent, ni le leader qui attendait aux portes du pouvoir en promettant une rupture radicale. Il a été pendant plus de deux ans, le Premier ministre du Sénégal. Il a dirigé le gouvernement, participé directement à la définition de la politique de la Nation, et demeure aujourd’hui président de l’Assemblée nationale ainsi que chef de Pastef, parti disposant d’une majorité parlementaire considérable.
C’est précisément ce fait politique essentiel que le conte de Ndoumbelane cherche à contourner. Certes, Pastef a puissamment contribué à l’accession de Monsieur Bassirou Diomaye Faye à la Magistrature suprême, et Monsieur Ousmane Sonko a apporté un soutien déterminant à cette candidature après avoir été ou s’être empêché de se présenter, selon le camp où l’on se situe. Mais cette réalité historique ne donne à personne le droit de transformer la République en propriété exclusive d’un parti ou d’un homme.
Pendant près de deux ans, le Sénégal a ainsi expérimenté un tandem exécutif d’un genre particulier : le chef de l’Etat disposait à la Primature, du chef politique du parti qui avait porté sa candidature. Cette configuration pouvait fonctionner, à la condition stricte que les deux légitimités restent articulées autour d’une même conception de l’Etat et d’une même hiérarchie des responsabilités.
Malheureusement, cet équilibre n’a pas tenu, fragilisé par l’égo surdimensionné de l’ancien Premier ministre.
La rupture est devenue officielle le 22 mai 2026, lorsque le Président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions de Monsieur Ousmane Sonko avant de former un nouveau gouvernement. Et lorsque Pastef a annoncé qu’il ne participerait pas à cette nouvelle équipe, Monsieur Ousmane Sonko a lui-même reconnu que les discussions avaient achoppé sur la place et le rôle de la majorité dans le dispositif exécutif.
Dès lors, il faut avoir le courage de poser les questions que le conteur évite soigneusement par posture partisane : si le différend était exclusivement doctrinaire, où se trouve aujourd’hui la différence fondamentale entre les deux projets qui justifierait une telle confrontation entre d’anciens alliés ?
Si le problème était exclusivement programmatique, pourquoi les divergences les plus visibles apparaissent-elles précisément autour de la composition de l’Exécutif, de la maîtrise des appareils politiques et de la préparation de la prochaine séquence électorale ?
Si la rupture était exclusivement principielle, pourquoi intervient-elle seulement après que les deux hommes ont gouverné ensemble sous la bannière d’une même promesse de transformation ?
La réponse appartient aux acteurs, mais le constat s’impose : nous assistons au classique «ôte-toi que je m’y mette», dicté par la conviction de l’ancien Premier ministre que le fauteuil lui était personnellement destiné.
Face à ces querelles de sommet, le Peuple a le droit d’observer, mais surtout de s’interroger. La grande bataille qui se déroule aujourd’hui entre les deux pôles du pouvoir ne porte-t-elle pas avant tout sur la maîtrise de la majorité et, en toile de fond, sur l’échéance présidentielle de 2029 ? Ce débat est d’autant plus légitime que Monsieur Bassirou Diomaye Faye s’emploie désormais à bâtir sa propre formation politique, tandis que Pastef poursuit son propre chemin organisationnel.
Cependant, le Sénégal ne peut pas devenir le terrain d’une compétition permanente entre deux appareils occupés à contrôler l’administration et l’avenir électoral. Car pendant que les structures se consolident, les urgences populaires demeurent : le Peuple attend du travail, des revenus, une école qui fonctionne, une université qui forme et insère, des soins accessibles, une agriculture garantissant la souveraineté alimentaire et une industrie créatrice de valeur. En somme, il attend que la souveraineté proclamée se traduise concrètement dans son quotidien.
C’est là que le discours de rupture doit affronter l’épreuve du réel. La promesse de transformation portée par Pastef était immense et ne saurait se mesurer à la ferveur militante ou à la popularité de son dirigeant. Car, de plus, un projet politique se juge à ce qu’il transforme réellement.
Or, le Sénégal reste confronté à une situation financière extrêmement difficile. Les rapports du Fmi rappellent que les vulnérabilités budgétaires et l’endettement demeurent élevés, tout en soulignant la nécessité de poursuivre les réformes pour assainir les finances publiques. Certes, la croissance a montré une certaine résilience en 2025 grâce au secteur des hydrocarbures, mais cette performance sectorielle ne suffit pas à effacer les fragilités structurelles du pays.
Il serait donc intellectuellement dangereux de réduire les difficultés actuelles du Sénégal à un simple héritage du passé. Le pouvoir actuel doit assumer sa part de responsabilité. A cet égard, Monsieur Ousmane Sonko, qui a été au cœur de l’Executif pendant plus de deux ans, ne peut plus demander à être jugé comme un opposant lorsqu’il doit répondre de ses actes comme un gouvernant. Il ne peut plus dénoncer le système tout en dirigeant la majorité qui anime ses institutions, ni réclamer la reddition des comptes sans soumettre son propre bilan à cette même exigence.
Pendant des années, le discours «sonkiste» a construit sa légitimité sur la dénonciation des dérives du régime précédent et l’incarnation de la colère populaire, notamment celle de la jeunesse. Le Peuple lui ayant confié les rênes du pouvoir, le temps des postures doit céder la place aux preuves. Le Sénégal n’a pas besoin d’un pouvoir qui excelle dans les batailles narratives ou la mobilisation de rue ; il a besoin d’une stratégie économique et sociale capable de générer de l’investissement, de la production et des emplois durables.
Cette exigence de lucidité doit s’appliquer à l’ensemble du parcours de Monsieur Ousmane Sonko. En effet, son histoire politique est marquée par des épisodes judiciaires majeurs qu’il convient de rappeler avec rigueur : une condamnation pour diffamation dans l’affaire Mame Mbaye Niang, et une condamnation pour corruption de la jeunesse dans l’affaire Sweet Beauté, assortie d’un acquittement pour les accusations de viol. De même, les violences politiques de la période 2021-2024 ont laissé des cicatrices profondes et des familles meurtries. D’ailleurs, la fameuse loi d’amnistie de 2024 a pu apaiser le climat légal, mais elle n’a pas effacé les interrogations politiques et morales. Une nouvelle majorité ne saurait imposer une amnésie nationale, car les faits restent et la responsabilité demeure.
Pour autant, refuser les dérives du discours de Pastef ne signifie pas faire du rassemblement Kiiraay et, non un parti politique, un chèque en blanc. Réduire l’avenir du Sénégal à un duel exclusif entre Pastef et Kiiraay serait une erreur politique majeure. Un parapluie politique peut abriter des trajectoires diverses et élargir rapidement une base militante, mais la quantité ne fait ni une doctrine, ni un programme économique, ni une politique sociale. Kiiraay devra donc, lui aussi, faire ses preuves et se muer en vrai parti politique.
Le Peuple sénégalais doit appliquer la même exigence à l’ensemble de l’échiquier politique : demander à Kiiraay la précision de son projet ; à Pastef le bilan de son action gouvernementale ; au Président Bassirou Diomaye Faye la direction qu’il entend donner à son mandat ; à Monsieur Ousmane Sonko l’usage qu’il fait de sa majorité parlementaire, et enfin demander à l’opposition ses propositions pour sortir le pays de la crise.
Voilà pourquoi la fable de Ndoumbelane ne convainc personne, parce qu’elle cherche un coupable sous le parapluie quand il faut traiter les problèmes structurels derrière le rideau ; elle divise entre «patriotes» et «collabos» quand le pays exige des résultats.
Le Sénégal ne sortira pas de l’ornière en remplaçant une clientèle politique par une autre, ni en faisant passer les calculs électoraux de 2029 avant les urgences vitales de 2026. L’heure exige que chacun accepte la reddition des comptes. Le temps du héros exempt de responsabilité est révolu pour Monsieur Ousmane Sonko comme pour le Président Bassirou Diomaye Faye, pour Pastef comme pour Kiiraay.
L’enjeu n’est pas de déterminer quel appareil sera le mieux protégé sous son parapluie, mais de bâtir une maison institutionnelle et économique assez solide pour abriter les Sénégalais contre la précarité, le chômage et la vie chère. Le Sénégal, pays de la «Teranga», observe, compare et attend. Et sous ce soleil désormais bien haut, aucune ombre ne pourra plus dissimuler la réalité des actes.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
