Après plusieurs projets vitaux réalisés pour les siens, le grand sportif veut concrétiser une idée qui pourra résister au temps de sa carrière et qui va permettre aux ruraux d’avoir un emploi stable et de penser à l’autonomie financière
Le footballeur Sadio Mané a concocté un nouveau projet ambitieux pour son village : des terres arables, ces terres qui pullulent dans tout le pays et pour lesquelles les pouvoirs publics et le secteur privé ne font pas grand-chose, seront mises en valeur dans le cadre d’une vaste ambition de production et de transformation. Après plusieurs projets vitaux réalisés pour les siens, le grand sportif veut concrétiser une idée qui pourra résister au temps de sa carrière et qui va permettre aux ruraux d’avoir un emploi stable et de penser à l’autonomie financière. Il va de soi que Sadio est une exception dans le monde luxueux et extravagant du football, où les footballeurs, qui ne sont pas les plus utiles dans nos sociétés mais auxquels on accorde hélas beaucoup plus d’importance que les ingénieurs ou les écrivains par exemple, rivalisent de dépenses faramineuses et de vies princières (mais, si l’on sait les milieux sociaux auxquels ils appartiennent en grande partie et la dépossession économique et culturelle dont ils ont été victimes des années durant, peut-on leur reprocher leur désir légitime de profiter enfin des immenses avantages auxquels ils ont accès grâce au football et à leur niaque ?). Par-delà son immense talent et le plaisir de gagner auquel nous avons eu droit sous sa férule, Sadio est un homme dont le savoir-vivre est proverbial.
Une armée de politiques a accompagné le joueur pour poser la première pierre du projet SM10 Agro dans une ambiance festive, dans la solennité et tout le tralala. Le projet doit participer davantage à la visibilisation et au développement de Bambali. Mais derrière la cérémonie et les discours (dont celui du nouveau chantre de la glasnost, auquel j’ai accordé de l’attention la mort dans l’âme, car la critique, comme le dit Maurice Blanchot, demande présence, attention et générosité) surgit une question à laquelle on peut répondre facilement : les pouvoirs publics ont-ils fait grand-chose pour améliorer la vie des habitants de cette bourgade avant la réussite salvatrice de Sadio Mané ? La réponse va de soi : non. On me pardonnera donc cette lapalissade : tout ce que Sadio a fait pour les siens exhume (exhumer : mettre au jour, tirer de l’oubli) tous les droits -droit à l’éducation, droit à la santé, droit à l’emploi, que sais-je encore- auxquels ces derniers n’avaient pas accès. Le grand footballeur est venu exposer en plein jour tout ce que l’Etat a refusé aux siens, en jetant une lumière sur des gens qui, depuis toujours, ont été invisibilisés par la privation. Et leur destin est celui du monde rural de notre pays.
Vie et mort des «gens du peuple»
Ce n’est pas difficile pour moi d’imaginer la vie des habitants de Bambali avant Sadio Mané : car leur vie hors des politiques publiques est sans doute celle des miens et des «hommes et femmes durs à des tâches qui les [font] mourir tôt» (ce sont les mots déchirants qu’utilise Annie Ernaux devant l’Académie suédoise pour «venger sa race»). Sans doute est-il superfétatoire de lister tous les droits qui ont été déniés aux «gens du peuple», puisque nous savons, hormis bien sûr quelques «intellectuels» et gardiens de l’économie de la dignité, les conditions difficiles dans lesquelles ils vivent. Même si le Président Macky Sall a fait des efforts considérables pour «changer la vie» dans ces milieux déshérités. J’ai imaginé dans ces colonnes la manière dont les ruraux vont vivre le scandale Aser. Sans doute leur courroux est-il mâtiné de résignation et de fatalité et d’imprécations, puisqu’ils n’ont plus grand-chose à attendre de la République, la République des autres. Le journaliste et chroniqueur Bachir Fofana commence d’ailleurs son livre, Aveux signés, datés et envoyés, par écrire : «Dans de nombreux villages sénégalais, la promesse républicaine ressemble à une lettre jamais parvenue. Elle est invoquée dans les discours, exhibée sur les affiches officielles, mais au quotidien elle s’évapore comme l’eau que l’on attend au bout d’un robinet défaillant [si tant est qu’il existe]. A l’aube, la terre colle encore aux doigts, l’école ouvre ses portes, et pourtant l’avenir reste introuvable. A force d’observer les grandes villes scintiller au loin, sur leurs écrans, dans les récits, dans les rêves des autres, les jeunes ruraux en viennent à croire que la vie se joue ailleurs, que la Nation s’est déplacée sans les avertir.» On ne peut qu’admirer la justesse de son propos et sa force évocatrice : la vie se joue ailleurs, dans les villes, dans la ville. La privation engendre de fait un malaise dans le rapport des ruraux à la République et ses utopies et sa langue (combien de fois ai-je entendu les miens insulter celles et ceux qui apparaissent à la télévision parce qu’ils parlent la langue française, langue qu’ils ne maîtrisent pas, cela va de soi, et à partir de laquelle ils mesurent la cassure avec la République ! Ma mère par exemple, est peu amène devant un locuteur du français car, je le crois bien, elle se sent agressée et même humiliée. Dans le livre de Thomas Picketty et Michael J. Sandel, Ce que l’égalité veut dire, le philosophe américain exprime à merveille ce sentiment de dépossession culturelle et de mépris que l’on trouve dans les classes populaires, en racontant une expérience qu’il a vécue. Il était en vacances en Floride avec sa famille et à un moment, alors qu’il entrait dans l’ascenseur de l’établissement où ils logeaient, une dame âgée lui a demandé d’où ils venaient. Ce à quoi il a répondu : «De Boston.» Ce sont les seuls mots qu’il a prononcés. Et la dame lui a alors dit : «Je viens de l’Iowa [un Etat situé au centre des Etats-Unis, dans une région agricole du Midwest].» Puis elle a ajouté : «Et dans l’Iowa, nous savons lire.» Car ne pas accéder à un droit crée, par-delà le manque, une «morale du minoritaire» et une indifférence. On pourrait ajouter : un art de tabler sur la dignité et sur la résilience pour faire de nécessité vertu.
En lisant les Mémoires de Richard Hoggart, 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, et surtout la préface du sociologue Bernard Lahire, «Richard Hoggart : la force du déplacé», j’ai compris que cette résilience et cette dignité se fondent sur un souci de respectabilité. L’idée que développe Hoggart dans son grand livre d’auto-analyse (il est allé plus loin que Bourdieu dans l’art de dire «je» !) est intéressante pour deux raisons fondamentales : d’abord, dans les classes déshéritées, il existe un souci de soi qui se manifeste par une résignation en dépit du manque ; puis, insiste-t-il, le désir de respectabilité engendre à l’intérieur même de ces classes un «eux» et un «nous» dont les frontières sont plus ou moins poreuses.
Puisque tous les bourgs et toutes les bourgades n’ont pas un Sadio Mané pour se battre contre l’indigence économique et culturelle, nous devons nous interroger sur que l’Etat propose à ces milieux. Bambali, ce bourg que les pouvoirs publics connaissaient à peine et où la vie était impossible il y a quelques années, est de fait le théâtre de l’invisibilisation des ruraux. Sadio Mané est venu nous rappeler que les siens, comme beaucoup de nos compatriotes, n’avaient rien et vivaient hors du temps intéressant de la République, et que nous devons travailler davantage pour la justice sociale, pour l’accès aux ressources vitales.
