Nous avons inventé une forme de courant alternatif national. Un courant qui circule entre les annonces et les réalités, entre les ambitions et les moyens, entre les promesses et les contraintes

La Senelec a un talent singulier. Depuis quelques semaines, elle a réussi l’exploit de rappeler aux Sénégalais que l’électricité n’est pas seulement une énergie, mais une philosophie de l’existence. Ça va, ça vient, ça repart, ça revient, ça hésite, ça vacille, ça clignote. De temps en temps, elle disparaît avec une régularité qui donne à l’obscurité des allures de politique publique. Alors qu’on nous promet depuis des années de grands éclairages sur l’avenir, la lumière elle-même a décidé d’être discrète.

Le directeur général de la Senelec, Papa Toby Gaye, a pris la parole lundi 21 septembre pour expliquer les raisons de ces délestages qui plongent des quartiers entiers dans une pénombre devenue presque familière. Il a parlé de pannes, de contraintes financières et techniques, de difficultés logistiques, de combustible, de demande plus forte que prévu et d’équipements indisponibles. Bref, tout ce qu’il faut pour comprendre pourquoi l’électricité ne circule plus très bien, sauf dans les explications qui, elles, ont admirablement circulé.

Le citoyen a donc appris que le courant peut manquer pour une foule de raisons. Une turbine peut s’arrêter, une pompe peut tomber en panne, un système peut connaître une défaillance, un combustible peut arriver avec des impuretés et le matériel destiné à examiner la machine défaillante peut, dans un retournement de situation, tomber lui-même malade. Est-ce que nos équipements électriques n’ont pas développé une conscience professionnelle à rebours ? Ils savent exactement quand le pays a le plus besoin d’eux pour choisir le moment où ils se mettent en grève.

Il faut pourtant saluer la précision du diagnostic. Nous savons désormais pourquoi la lumière s’éteint. Le directeur général a évoqué la chaleur et l’augmentation de la demande. Rien de plus logique. On découvre chaque année que le soleil existe et que les Sénégalais ont chaud. Le soleil, avec son insolence coutumière, se lève tous les matins sans demander l’autorisation à personne. Les climatiseurs tournent, les ventilateurs tournent, les réfrigérateurs tournent, les entreprises tournent et, manifestement, le réseau doit lui aussi tourner. Sauf que depuis quelque temps, c’est lui qui ne tourne plus rond.

Il y a une touche délicieusement sénégalaise dans cette situation. Notre pays est baigné de soleil, mais nous manquons de lumière. Nous possédons un potentiel énergétique considérable, mais nous sommes capables de passer une soirée à attendre que l’ampoule accomplisse son devoir. Nous parlons de transformation, mais pour de nombreux villages, et foyers, la priorité absolue est tout simplement d’accéder à l’électricité et de passer du noir au clair

Car le Sénégal ne souffre pas seulement d’un déficit de courant. Il souffre, à bien des égards, d’un déficit de visibilité. Beaucoup de choses sont difficiles à voir dès que les promesses cessent d’être éclairées par les discours. On distingue mal la route lorsque les infrastructures vieillissent dans l’indifférence, et l’on discerne mal l’horizon lorsque les urgences économiques brouillent les perspectives. On cherche la lumière au bout du tunnel alors que personne ne semble tout à fait certain de savoir où il se trouve. Les délestages sont le miroir des dysfonctionnements du pays.

Nous avons les coupures de courant, et des coupures de confiance. Les baisses de tension, sont des tensions qui montent. Les réseaux saturés, et les réseaux sociaux saturés de polémiques. Les courts-circuits techniques, et les courts-circuits institutionnels. Les surcharges, et la surcharge des ménages, des entreprises et des finances publiques. Les branchements précaires, et les raccordements hasardeux entre les grandes ambitions et les moyens disponibles.

Et lorsque tout cela disjoncte, on cherche naturellement le fusible qui est une figure nationale. Il suffit qu’une difficulté apparaisse pour que chacun cherche celui qui devra encaisser la surtension. La panne devient un exercice de recherche de responsabilité, chacun se demandant à quel endroit le courant s’est interrompu.

Parce que derrière chaque coupure, il y a un commerce qui perd des produits, une famille qui suffoque dans la chaleur, un étudiant qui révise dans la pénombre, un artisan qui suspend son activité, une entreprise qui voit sa production interrompue. Il y a surtout cette sensation de retour en arrière. On organise sa journée en fonction de la disponibilité du courant, parce que l’électricité est redevenue un luxe et non une infrastructure élémentaire d’une économie moderne.

Il faudra un jour expliquer cette passion nationale pour les mots lumineux. On nous rebat les oreilles avec la vision, la transformation, l’accélération, la rupture, la souveraineté, la trajectoire, la projection et l’horizon. Des mots qui respirent la lumière. Mais dès qu’un quartier est plongé dans le noir, la grande vision devient plus difficile à lire. Peut-être faudrait-il commencer par installer quelques ampoules dans les discours.

Le problème ne se résume pas seulement à la Senelec. L’entreprise fait face à des contraintes techniques, financières et logistiques réelles. La demande augmente. Les équipements vieillissent. Les combustibles coûtent cher. Les incidents industriels existent. Aucun réseau électrique au monde n’est à l’abri d’une panne. Mais lorsqu’une société entière commence à vivre dans l’attente de la prochaine coupure, la question dépasse nécessairement le seul périmètre d’une entreprise.

Panne de courant, donc. Mais aussi panne de maintenance, panne d’anticipation, panne de financement, panne de confiance, panne de patience. Et parfois, plus gravement encore, panne de clarté.

C’est peut-être cela qui rend la situation si révélatrice. Le Sénégal ne manque pas seulement d’électricité. Il manque de visibilité sur la manière dont ses ambitions pourront être financées, entretenues et transformées en résultats tangibles. Il ne manque pas de plans. Il manque du courant nécessaire pour les faire fonctionner.

Nous avons inventé une forme de courant alternatif national. Un courant qui circule entre les annonces et les réalités, entre les ambitions et les moyens, entre les promesses et les contraintes. Il monte lorsque les discours commencent, baisse lorsque les factures arrivent et disparaît complètement lorsqu’il faut passer à l’exécution. Peut-être faudrait-il installer un stabilisateur à l’entrée du débat public. Le citoyen, est le seul appareil qui fonctionne sans interruption. Il paie. Il attend. Il s’adapte. Il recharge ses téléphones dès que le courant revient. Il débranche ses appareils pour les protéger. Il conserve de l’eau au cas où. Il achète des lampes rechargeables. Il apprend à vivre avec les horaires de l’obscurité. Il développe une expertise domestique du délestage que personne ne lui avait demandée, devenant malgré lui, ingénieur en pénombre.

Alors, lorsque la Senelec annonce que le courant devrait progressivement revenir à la normale, on ne peut que souhaiter que cette promesse ne soit pas une nouvelle ampoule basse consommation dans une pièce sans installation électrique. Parce que le pays a besoin de lumière, certes, mais pas seulement celle qui sort des prises.

Il a besoin de lumière sur ses comptes, sur ses choix, sur ses priorités, sur ses infrastructures, sur ses finances, sur ses responsabilités et sur les résultats attendus. Il a besoin de voir clair. De savoir où il va. De comprendre ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas et pourquoi. Il a surtout besoin que la lumière cesse d’être une promesse intermittente. Après tout, il ne suffit pas d’éclairer le salon pour prétendre avoir illuminé la maison.

Pour que le Sénégal s’ancre réellement dans l’avenir, il doit cesser de s’effondrer à chaque délestage, perdant à la fois son réseau, sa lumière et ses repères. Le courant finira toujours par revenir, mais d’ici là, n’aurons-nous pas perdu le fil électrique de notre propre marche en avant ?

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