Il y a des déclarations politiques qui méritent une réponse politique. Il y en a d’autres qui méritent surtout une réponse mathématique.
Lorsque Monsieur Serigne Mbacké Ndiaye affirme que Monsieur Ousmane Sonko aurait «perdu du terrain» tout en soutenant que si une élection se tenait «avant midi», il la gagnerait, une question élémentaire s’impose : sur quelles données électorales précises repose une telle affirmation ?
La politique peut produire des convictions. Elle ne dispense pourtant pas de la réalité des chiffres.
Commençons par le rappel le plus simple. Lors de la Présidentielle du 24 mars 2024, Ousmane Sonko n’était pas candidat. Le candidat soutenu par Pastef était Monsieur Bassirou Diomaye Diakhar Faye. Celui-ci a obtenu 2 434 751 voix, soit 54, 28% des suffrages valablement exprimés, devant Monsieur Amadou Ba avec 1 605 086 voix, soit 35, 79%. Le fichier électoral comptait alors 7 371 890 inscrits et la participation s’était établie à 61, 30%.
Cette précision n’est pas secondaire. Elle interdit de transformer mécaniquement le score de Monsieur Bassirou Diomaye Faye en un capital électoral personnel et permanent de Monsieur Ousmane Sonko. Une élection est toujours la rencontre entre un candidat, une offre politique, une configuration électorale, des alliances, une campagne et un contexte précis.
Or, le contexte de 2024 était exceptionnel. De plus, le Parti démocratique sénégalais (Pds) de Me Abdoulaye Wade avait officiellement appelé ses militants et sympathisants à voter pour Monsieur Bassirou Diomaye Faye. Ce soutien a incontestablement participé à la configuration politique de cette élection. Mais rien ne permet scientifiquement de considérer que cet apport serait automatiquement reconduit lors d’une prochaine confrontation électorale.
C’est ici que le raisonnement devient particulièrement fragile. Si, demain, le Pastef et la formation Kiiraay se présentent séparément, et ce qui est très fort probable, une partie de l’électorat aujourd’hui regroupé derrière le pouvoir pourrait se répartir entre plusieurs offres politiques. Le score obtenu par une coalition ou dans une configuration donnée ne peut donc pas être simplement reconduit sur un autre scrutin.
Les Législatives anticipées du 17 novembre 2024 constituent d’ailleurs un autre point de comparaison intéressant. Pastef y a obtenu 54, 96% des suffrages valablement exprimés, tandis que Takku Wallu Sénégal a obtenu 14, 66%. Le fichier électoral était toujours de 7 371 891 inscrits, mais la participation n’était que de 49, 51%.
Ces résultats montrent une chose essentielle : le comportement électoral varie selon le type de scrutin et la configuration des candidatures. Il serait donc méthodologiquement aventureux de prendre un résultat antérieur, de lui ajouter ou retrancher quelques catégories d’électeurs, puis d’en déduire automatiquement le résultat d’une future Présidentielle.
La référence à la jeunesse appelle elle aussi davantage de précision.
On entend souvent que la jeunesse constituerait le réservoir électoral décisif qui garantirait mécaniquement la victoire de tel ou tel candidat. Les données disponibles invitent pourtant à beaucoup plus de prudence.
Selon la Cena, les électeurs âgés de 18 à 24 ans ne représentaient que 6% du fichier électoral, alors qu’ils représentaient 26% de la population en âge de voter. Plus spectaculaire encore, les 18-20 ans représentaient 13% des personnes en âge de voter mais seulement 1% du fichier électoral.
La Direction générale des élections (Dge) avait par ailleurs établi que les 18-25 ans représentaient environ 11% du fichier, tandis que les 26-35 ans en représentaient 27%. Les électeurs de 36 à 45 ans représentaient 24%, ceux de 46 à 60 ans 23%, et les plus de 60 ans 15%.
Autrement dit, parler de «la jeunesse» comme d’un bloc électoral homogène est déjà une simplification. Et faire de cette jeunesse un réservoir automatiquement acquis à une personnalité politique relève davantage de l’hypothèse que de la démonstration.
La Cena apporte d’ailleurs une donnée encore plus importante. Dans son rapport sur les Législatives de 2024, elle souligne que les électeurs âgés de 21 à 50 ans constituent 71% du fichier électoral, tandis que les électeurs âgés de 20 ans ou moins n’en représentent qu’environ 1%.
Voilà pourquoi la prudence scientifique s’impose.
On peut soutenir politiquement que Monsieur Ousmane Sonko conserve une forte capacité de mobilisation. On peut également soutenir l’hypothèse inverse et considérer qu’il a perdu une partie de son capital électoral. Mais aucune de ces deux propositions ne peut être transformée en certitude mathématique sans disposer d’un sondage électoral sérieux, récent, représentatif, avec une méthodologie transparente et une mesure distincte des intentions de vote selon les différentes configurations de candidatures.
Quant à l’idée selon laquelle une élection tenue «avant midi» donnerait la victoire à un candidat, elle pose un problème encore plus élémentaire. L’heure du scrutin n’est pas une variable électorale suffisante pour déterminer le vainqueur. Le résultat dépend du nombre d’électeurs qui votent, de leur répartition territoriale, des reports de voix, de la participation, des abstentions, de la mobilisation des différentes catégories sociales et surtout de l’offre politique effectivement soumise au suffrage.
En mathématiques comme en sciences sociales, on ne peut pas conclure à partir de variables que l’on n’a pas mesurées.
La véritable question n’est donc pas de savoir qui dispose aujourd’hui du plus grand nombre de supporters sur les réseaux sociaux, qui remplit davantage les salles ou qui affirme être en avance dans les sondages imaginaires. La vraie question est de savoir ce que disent les données disponibles sur le corps électoral et ce qu’elles permettent réellement d’inférer.
Or, les données disponibles disent au moins trois choses : le fichier électoral consolidé compte environ 7, 37 millions d’inscrits, la jeunesse la plus jeune y est fortement sous-représentée et les résultats de 2024 ont été produits dans des configurations politiques particulières, notamment avec le soutien explicite du Pds à la candidature de Monsieur Bassirou Diomaye Faye.
Il faut donc éviter de transformer une photographie électorale de 2024 en film automatique de la prochaine échéance.
La politique est une science humaine. Elle comporte des dynamiques, des émotions, des fidélités, des ruptures et des imprévus. Mais lorsqu’on prétend prédire mathématiquement une élection, il faut accepter la discipline des chiffres.
Dire qu’un candidat a «perdu du terrain» est une hypothèse qui doit être étayée par des données comparables. Dire qu’il gagnerait nécessairement une élection organisée à une certaine heure est une affirmation qui demande, elle aussi, une démonstration. Sans sondage crédible, sans modèle électoral explicite et sans prise en compte de la fragmentation possible des forces politiques, il ne s’agit pas de mathématiques électorales, mais d’une appréciation politique.
Et les urnes, jusqu’à preuve du contraire, ne votent ni avant midi ni après midi. Elles votent lorsque les électeurs se présentent devant elles.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
