Chaque année, à la saison des pluies, les mêmes images reviennent : Keur Massar, Pikine, Guédiawaye sous les eaux, des familles évacuées, des écoles fermées, des quartiers coupés du reste de la ville. Et chaque année revient la même question, légitime : où sont passés les milliards ? Le Programme décennal de gestion des inondations, couvrant la période 2012-2022, avait été évalué à environ 767 milliards de francs CFA. Pourtant, le risque demeure – et, début octobre 2026, après de nouvelles pluies ayant provoqué des pertes humaines et d’importants dégâts à Dakar, le gouvernement a annoncé un programme national doté de 921 milliards de francs CFA, présenté comme une « réponse structurelle ».
Le débat public se concentre, à juste titre, sur l’usage de ces fonds. Et l’intention affichée pour le nouveau programme est la bonne : apporter une réponse « structurelle ». Mais une question demeure, au-delà du seul contrôle de l’utilisation des fonds : à supposer même que chaque franc soit correctement dépensé, cet argent réduira-t-il durablement le risque ? Tout dépend de ce que l’on entend par structure. Le travail de modélisation que nous menons à Sia Dynamics suggère qu’un programme, aussi important soit-il, peut laisser intacte la dynamique même qui produit le risque, si l’on ne vise pas les bons leviers.
L’inondation de la banlieue dakaroise n’est pas qu’un problème hydraulique, ou une affaire de canaux trop petits. C’est un système, traversé de boucles de rétroaction : des mécanismes par lesquels nos interventions modifient les comportements, qui à leur tour recréent le risque que l’on cherchait à supprimer.
Le plus contre-intuitif de ces mécanismes mérite d’être nommé. Lorsqu’un programme de drainage réussit à assécher une zone basse, il la rend attractive : on s’y installe, on y construit, parce qu’elle paraît désormais sûre. L’exposition – le nombre de personnes et de biens en zone inondable – augmente. Et la prochaine grande pluie, qui finit toujours par arriver, frappe une population plus nombreuse qu’avant. On peut nommer ce mécanisme l’effet-digue : une protection mal accompagnée peut nourrir le risque futur.
D’autres boucles s’y combinent. L’entretien des ouvrages, financé dans l’urgence après une crise, se relâche pendant les années sèches : la capacité réelle d’évacuation s’effondre bien avant que les canaux ne paraissent vétustes. L’argent public suit l’émotion : il coule après la catastrophe, se tarit quand le calme revient – c’est-à-dire précisément au moment où il faudrait financer la prévention. Et le bâti en zone basse, une fois édifié, ne recule presque jamais : l’exposition s’accumule, par cliquet, sans retour en arrière.
À Keur Massar, un facteur aggrave encore le piège : la nappe phréatique. Dans les Niayes, elle est peu profonde et remonte lentement depuis la fin des grandes sécheresses. Une partie de l’eau qui stagne peut aussi provenir du sol, sous l’effet d’une nappe peu profonde. On ne peut pas pomper indéfiniment pour échapper à une nappe qui monte – ce qui condamne les solutions purement mécaniques à un soulagement temporaire.
De tout cela se dégage une idée simple, mais qui déplace le centre de gravité de la politique publique. Depuis des décennies, nous gérons le flux d’eau : évacuer, pomper, canaliser. Le levier le plus puissant est ailleurs, dans la gestion du stock de personnes et de biens exposés. Tant que nous laissons ce stock croître, nous courons derrière ses conséquences. Empêcher son accumulation est structurellement plus efficace que traiter indéfiniment ses effets.
Cela ne signifie pas qu’il faille cesser de construire des ouvrages : ils restent nécessaires. Cela signifie que leur dimensionnement et leur séquence doivent être commandés par la dynamique de l’exposition, et non l’inverse. La maîtrise du foncier dans les zones basses – décider où l’on autorise, ou non, de nouvelles constructions – est le levier de premier rang. Elle doit être complétée par un entretien sanctuarisé, soustrait au cycle de l’oubli, et par une capacité hydraulique dimensionnée plutôt que maximisée.
Il faut dire la difficulté franchement. Le levier le plus efficace est aussi le moins visible politiquement. Un bassin inauguré se voit ; une catastrophe évitée ne se voit pas. Maîtriser le foncier ne coupe aucun ruban, contrarie des intérêts établis, et ses bénéfices n’apparaissent que des années plus tard, sous la forme de crues qui n’ont pas eu lieu. C’est précisément pour cela qu’il est négligé – et précisément pour cela qu’il faut l’inscrire dans la durée, à l’abri des cycles courts, porté par une gouvernance foncière dotée d’un mandat et de moyens.
La modélisation ne prétend pas prédire, au franc près, le coût des inondations de 2040. Elle fait quelque chose de plus utile pour la décision : elle distingue les politiques qui réduisent durablement le risque de celles qui l’entretiennent, quelles que soient les incertitudes sur les montants. Dans les simulations réalisées, cette conclusion est robuste dans le domaine d’incertitude testé : une stratégie qui agit d’abord sur l’exposition obtient de meilleurs résultats, pour un coût public moindre, qu’un programme massif de drainage pris isolément.
La vraie question n’est donc pas : combien de milliards supplémentaires consacrer aux inondations ? Elle est : quelles dépenses modifient durablement la dynamique qui produit le risque ? Tant que nous ne la poserons pas dans ces termes, nous continuerons de payer – cher – pour un répit qui ne dure qu’une saison.
Dr. Souleymane Bah est fondateur de Sia Dynamics, cabinet de modélisation et de simulation appliquées aux politiques publiques. Il est chercheur en dynamique des systèmes, économie comportementale et dette souveraine à l’université Worcester Polytechnic Institute (WPI), Massachusetts, USA.
Sources : gouvernement du Sénégal, Déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale, décembre 2022 (programme décennal 2012-2022 évalué à 767 milliards FCFA, dont 439 milliards pour le drainage des eaux pluviales), https://primature.sn/publications/actualites/declaration-de-politique-generale-devant-lassemblee-nationale;
Agence de presse sénégalaise (APS), « Inondations : l’État annonce un programme national de lutte d’un montant de 921 milliards FCFA », 5 octobre 2026, https://aps.sn/inondations-letat-annonce-un-programme-national-de-lutte-dun-montant-de-921-milliards-fcfa/ .
