Zones non aedificandi levées, domaine public maritime déclassé, espaces tampons cédés… Retour, régime après régime, sur le bradage du bien commun et son lien avec les inondations de la région de Dakar
Donner une appréciation du cri de cœur qui pointe la grande négligence de l’assainissement dans toute politique d’urbanisation. Mais son cri du cœur met tout le monde dans le lot des responsabilités. Ce qui veut absoudre les vrais responsables. Ce billet désigne les vrais responsables en leur qualité de décideurs ayant bradé le bien commun.
1.Le président Senghor et ses différents gouvernements : le premier projet urbain de la Banque mondiale au Sénégal avait pour objectif d’aménager des Parcelles Assainies, j’insiste sur le mot « assainies »… Il a été conçu en 1970-71 et il visait la création de 14 000 parcelles de 150 mètres carrés sur 400 hectares à Dakar, pour accueillir 140 000 personnes soit une densité moyenne de dix personnes. Une vision peu ambitieuse d’un projet en contradiction avec les normes sociologiques minimales de logement descent d’une famille africaine moyenne, procédant ainsi d’une programmation de promiscuité et de pauvreté de nos ménages urbains. Juste des terrassements et une seule route primaire comme infrastructure de base, aucune route secondaire à l’époque, aucun système pour l’évacuation des eaux usées et des eaux de pluie. Des gouvernants qui n’avaient aucune prospective, aucune vision pour le futur de la capitale, aucune étude sociologique/ anthroplogique, juste la gestion du quotidien. Un urbanisme à l’envers pour utiliser le terme des spécialistes.
De même, Pikine qui a été créée en 1952 par l’administration coloniale était destinée a une cité de relogement pour recaser et déguerpir le trop plein de la capitale ; mais la grande explosion a eu lieu surtout avec le plan ecochard de 1967 qui a décidé que Pikine devait jouer le rôle d’éponge du trop plein démographique de Dakar. Les seules infrastructures á l’époque 3 routes principales : Tally Icotaf, Tally Bou Bess, Tally Bou Mack….
Des autorités qui ont aussi ‘’oublié’’ d’aménager et d’urbaniser le reste du pays, tout est concentré dans la presqu’île du Cap Vert ; et pour mieux satisfaire leur boulimie foncière, et s’appropier à moindre frais les terrains de cette presqu’île, ils ont adopté entre autres, la loi sur le domaine national, ensuite le code du domaine de l’État, et de multiples décrets d’application et arrétés qui leur permettaient de s’accaparer des Almadies, de Sotrac Mermoz, Pyrotechnique,.. sans compter le bradage de la Petite Côte… Ces textes, combinés aux décrets d’attribution, ont permis des attributions massives au profit des fonctionnaires des finances, de leurs familles et amis, des privés étrangers et nationaux…
2.Le président Diouf et ses différents gouvernements : Dans le plan Écochard de 1967 (le gouvernement de Senghor avait fait appel à l’urbaniste français Michel Écochard), la zone allant de la Cité Bellevue au Technopôle était une zone non aedificandi, aucune construction n’y était autorisée. Le gouvernement de Diouf a levé cette interdiction et l’Urbanisme a approuvé le plan de lotissement, transformant une zone protégée en zone d’habitat. Plus grave, toute la zone des Maristes devait servir de poumon vert pour la ville de Dakar (notre Bois de Vincennes ou notre Central Park), une zone où il fallait préserver les marigots et la grande bande verte. Le gouvernement de Diouf, dans le cadre du deuxième projet urbain de la Banque mondiale, a levé les interdictions du plan Écochard pour en faire une zone d’habitat. En dépit des infrastructures de base mises en place par la SCAT-URBAM, le débordement des trois Lacs pendant l’hivernage pose de gros problèmes. Les quartiers situés le long des axes d’écoulement naturel vers où converge le ruissellement vivent chaque année des inondations dues au défaut d’évacuation des eaux pluviales.
Avec Diouf, ses différents ministres des Finances ont poursuivi le bradage des terrains sous couvert du code du domaine de l’etat. Pis, ils se sont substitués aux colons français pour spolier ‘’le domaine public maritime’’ au profit de leurs familles, collaborateurs, et investisseurs privés….. Le littoral était devenu un espace stratégique où s’exercent des formes d’appropriation sélective par les élites politiques, les déclassements abusifs du domaine public maritime traduisent les failles d’une gouvernance foncière permissive et abusive qui leur ont permis de réduire notre accès à la mer ?!
Sous Diouf aussi, une bonne partie de notre patrimoine immobilier du haut plateau (du Cap Manuel á l’avenue de la république a été cédée sous forme de baux à de hauts fonctionnaires ou magistrats du pays ? Certains villas de fonction ont été transformées en titres privées, A quel titre ? Des personnes qui se sont servis et qui n’ont rien apporté au pays.
La majorité des plans de lotissement des promoteurs privés et parapublics, ainsi que les autorisations de construire approuvés par le ministère de l’urbanisme et les differents services publics et parapublics concernés ne respectectaient pas toutes les normes requises.
3. Le président Wade : En 2000, le président Wade a demandé sa part de marché, et le bureau du cadastre a été transféré à la présidence centralisant ainsi le pouvoir de décision sur le foncier. Cette forte centralisation du pouvoir foncier permettait à la présidence de redessiner directement les plans d’urbanisme, ces attributions contournaient fréquemment les schémas directeurs d’aménagement initiaux qui classaient ces espaces comme des zones de réserve ou des zones non aedificandi. La transformation de la Zone de captage de Dakar en zone d’habitation a débuté au début des années 2000, à l’origine, ce terrain appartenait à la Société nationale des eaux du Sénégal (SONES) et servait à capter les eaux de pluie pour alimenter la nappe souterraine… Le président Wade a eu massivement recours aux décrets d’affectation, aux baux et aux échanges fonciers pour céder les espaces tampons de la zone de la Foire (donnant naissance aux quartiers Ouest Foire, Nord Foire, et aux extensions de la VDN). L’urbanisation de la zone de la Foire et de la VDN a rompu l’équilibre hydrologique de cette partie de la presqu’île à cause de l’obstruction des voies naturelles de drainage. La zone entourant le CICES et l’ancien aéroport constituait un exutoire naturel où s’écoulaient les eaux de ruissellement vers l’océan…. Ce qui explique en partie la désolation du centre de santé Philippe Senghor.
Le président Wade a été après le colonisateur le plus grand batisseur des infrastructures routières (à des prix au KM qui dépassent les normes…), malheureusement comme ses prédécesseurs, ils n’ont pas prévu sérieusement l’évacuation des eaux de pluie, et des eaux usées (autoroutes à péage, Corniche, route de l’aéroport à Yoff, VDN 3…) Mieux, la léthargie de l’administration s’est accentuée sous l’ère Wade, les espaces collectifs ont fait défaut.
Le foncier a aussi servi de contrepartie dans les montages financiers du président Wade pour mobiliser d’importants fonds hors circuit de la Banque mondiale et du FMI….. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des appartements qui frisent le million de dollars…
4. Le président Macky Sall : La gestion des terres des Niayes sous la présidence de Macky Sall soulève de graves interrogations, car la zone des Niayes constitue l’un des principaux bassins horticoles du Sénégal, les travaux scientifiques montrent qu’elle fournit une part considérable des fruits et légumes consommés dans le pays ; certaines études estiment même qu’elle couvre plus de 70 % de la demande nationale en fruits et légumes.
Pendant des années, sous les régimes d’Abdoulaye Wade puis de Macky Sall, la pression urbaine et immobilière s’est progressivement accentuée sur les terres agricoles des Niayes, des champs ont laissé place à des habitations, des lotissements et des projets immobiliers.
Le problème des Niayes touche à notre souveraineté alimentaire, à l’emploi rural, à la préservation de l’eau et à l’avenir même de notre pays.
Le président Macky Sall s’est inscrit dans la continuité des politiques foncières désastreuses des présidents Wade et Diouf, il est allé plus loin que son maître. Il a vendu ce qui restait de notre patrimoine à travers la SOGEPA…, le patrimoine architectural de l’Etat dans le quartier historique du plateau, et une bonne partie du littoral des corniches Est et Ouest ont été hypothéqués, sans compter tous les scandales autour des terrains de l’aéroport, les tentatives d’achat du terrain de la prison de Reubeus, le bradage du pétrole et du gaz.
5. La Gauche ‘’repentie’’…: Le silence assourdissant d’une grande partie des dirigents de la gauche autour du foncier, de l’urbanisation et de l’aménagement du terrotoire interpelle. L’entrisme dans les différents gouvernements sus-mentionnés peut-il conduire à une forme d’aveuglement à l’égard des politiques menées ? Qui a dénoncé publiquement la levée des zones non aedificandi ? Qui a exigé des études sérieuses sur la capacité des réseaux d’eaux pluviales et d’eaux usées avant certaines opérations immobilières ? Qui a demandé la publication des bénéficiaires des attributions foncières ? ont-ils prix leur part du gâteau foncier ?
Conclusion : De 1960 à nos jours, l’histoire de l’urbanisation du Sénégal, et particulièrement celle de l’agglomération dakaroise, révèle une fragilité persistante de la gouvernance de l’espace. Les inondations que connaissent aujourd’hui la région de Dakar ne peuvent donc pas être considérées uniquement comme les conséquences de pluies exceptionnelles. Elles sont aussi le résultat cumulé de plusieurs décennies de décisions, de renoncements et de dysfonctionnements dans la planification urbaine, l’aménagement du territoire et la gestion du foncier. Le premier échec réside dans la faiblesse de la planification, les plans directeurs d’urbanisme et d’aménagement du territoire ont souvent manqué de prospective pour anticiper la croissance démographique, l’étalement urbain et les effets du changement climatique, plus préoccupant encore, les orientations de ces documents n’ont pas toujours été respectées. Le deuxième échec concerne la maîtrise de l’urbanisation et les équipements qui doivent l’accompagner, des lotissements ont été approuvés alors même que les réseaux d’assainissement, de drainage des eaux pluviales, de voirie et les équipements collectifs n’étaient pas toujours à la hauteur des besoins futurs. Des quartiers entiers se sont ainsi développés plus rapidement que les infrastructures destinées à les desservir. Le troisième échec est d’ordre foncier, la pression exercée sur la terre, combinée à certaines dérives dans l’application de l’esprit de la loi sur le domaine national, a progressivement favorisé une logique de valorisation et d’appropriation foncière qui s’est parfois éloignée de la vocation première de cette réforme : faire de la terre une ressource au service du développement et de l’intérêt collectif. La terre est devenue un instrument d’accumulation et de rente. Cette boulimie foncière a contribué à la constitution de véritables rentes foncières.
