En novembre 1981 -je ne me souviens plus de la date exacte-, j’ai été expulsé du territoire de la République de Djibouti pour avoir exprimé mon soutien au projet du Roi Hassan II concernant le Sahara marocain.
Je venais tout juste de recevoir mon passeport. Mon tuteur, Monsieur Mbow, qui souhaitait m’aider à régulariser ma situation et à bien séjourner à Djibouti, m’avait proposé d’aller rencontrer Monsieur Ismaël Ahmed Bok, directeur de la Sûreté nationale.
J’étais loin de me douter que je faisais déjà l’objet de recherches depuis plus d’un mois, à la suite d’un article que j’avais écrit et adressé à l’hebdomadaire Jeune Afrique, publié dans le numéro 982 du mois de novembre 1981, si ma mémoire est bonne. J’ignorais également que Monsieur Ismaël Ahmed Bok avait été chargé de me retrouver.
Sans le savoir, je venais donc de me présenter de moi-même à celui qui me recherchait.
Je n’avais alors que vingt ans.
A cette époque, je dévorais les romans russes. Tolstoï, Alexandre Soljenitsyne et bien d’autres auteurs nourrissaient mes lectures. Les aventures du capitaine Michel Strogoff, le célèbre héros de Jules Verne, me fascinaient particulièrement. J’étais jeune, passionné de littérature et convaincu que chacun devait pouvoir exprimer librement ses idées.
Lorsque j’arrivai dans son bureau, Monsieur Ismaël Ahmed Bok me regarda d’un air étonné.
– C’est vous qui avez écrit cet article ?
– Oui, répondis-je.
– Mais vous êtes si jeune !
Après un court silence, il reprit :
– Pourquoi avez-vous fait cela ?
– Fait quoi ?, demandai-je.
– Cet article !
– Je suis libre d’écrire des articles, lui répondis-je.
Il me rétorqua alors :
– Oui, mais vous êtes à Djibouti, et non à Dakar. De plus, vous critiquez Senghor ainsi que des présidents amis du nôtre.
Puis il sortit un document et me déclara :
– Le Président Hassan Gouled Aptidon m’a demandé de vous renvoyer hors du pays.
La décision était prise. Mon sort semblait désormais scellé.
Une tentative de dernière minute
Le lendemain, je racontai ce qui venait de m’arriver à mon patron, Monsieur Kenneth A. Cohen, administrateur à l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique.
En apprenant la nouvelle, il réagit avec indignation :
– Les délits d’opinion, cela n’existe plus ! Je vais aller le voir. S’il ne revient pas sur sa décision, le Président Gouled a une dette envers moi. Je lui en parlerai.
A cette époque, j’étais superviseur du warehouse, l’entrepôt que j’étais chargé de rénover. Une douzaine d’employés travaillaient sous ma responsabilité. Parmi eux, se trouvait un adulte éthiopien qui s’était réfugié à Djibouti après avoir fui les exactions de la révolution menée sous le régime de Mengistu Hailé Mariam. C’est du moins ce que me racontait Adus, comme il se prénommait.
Malgré l’intervention envisagée par mon patron, la situation continua de se dégrader. Le Président Hassan Gouled Aptidon maintint sa décision : je devais quitter le territoire djiboutien.
Le Sénégal avait soutenu Djibouti dans sa lutte pour l’indépendance. Dans ce contexte, critiquer Léopold Sédar Senghor, Président sénégalais, et les dirigeants considérés comme des amis de Djibouti était manifestement mal accepté par les autorités.
Mais j’étais Sénégalais. J’étais aussi un démocrate, attaché à la liberté de pensée et d’expression malgré mon jeune âge. Je ne pouvais concevoir que mes opinions, exprimées dans un article de presse, suffisent à justifier mon expulsion d’un pays où je cherchais simplement à vivre et à travailler.
Deux jours plus tard, je montai à bord d’un avion à destination de Dakar, via Nairobi, le Cameroun, Abidjan et Conakry.
Ainsi prit fin mon séjour à Djibouti.
Je n’avais que vingt ans. Je découvrais déjà, à mes dépens, que la liberté d’expression pouvait avoir un prix élevé et que, dans certaines circonstances, le simple fait d’écrire et d’assumer ses idées pouvait vous contraindre à quitter un pays. Cette expulsion reste, dans ma mémoire, un épisode marquant de ma jeunesse : celui d’un jeune Sénégalais qui, par conviction et par attachement à la liberté d’expression, s’était retrouvé confronté aux conséquences politiques de ses écrits.
Mamadou Yoro NDIAYE
Premier superviseur du Gso/Warehouse
American Embassy Djibouti

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicite