«L’usurpateur fait de sa puissance un crime, et de la faiblesse une infamie», avons-nous lu une fois de Diderot. Il nous apprenait qu’un usurpateur ne crée rien de noble : il corrompt le pouvoir et détruit la dignité de ceux qu’il domine. Lorsqu’un corbeau -pour paraître plus majestueux- se pare de plumes de paon, il restera toujours corbeau car son chant lugubre finira en un instant par le trahir. Feu de paille, sa gloire finit par s’éteindre sans laisser de cendres consistantes. Et qu’un trône usurpé se muera au fil du temps comme un échafaud pour tout tyran qui attend son heure. Ah, la belle sagesse wolofe ! Elle théorisait depuis fort longtemps cette belle maxime : «Ginaar aki cuujam dox jëm ci paxul till, bu reppee dee, bu reppul dee.»
La plus grande honte qui soit tombée sur le Sénégal porte désormais un nom et un visage. Un seul homme prétend se substituer à une législature tout entière, foulant aux pieds la séparation des pouvoirs et mieux, niant aux députés de son clan leur libre arbitre. Il rejette à lui seul la Lfr et même la Lfi avant même que les commissions en aient débattu. Cet homme piétine la procédure parlementaire comme on piétine un parchemin impie inutile ; transformant l’An en une chambre obscure et puante d’enregistrement de ses caprices. Les députés élus par le Peuple ne délibèrent plus, ils exécutent : ils ne représentent plus le Peuple, ils composent un troupeau docile à la merci d’un berger égaré. Ce berger est devenu fou de sa propre image, ivre de sa propre voix : narcissique jusqu’à la pathologie, il confond et fait confondre l’intérêt de tout un Peuple avec sa vengeance personnelle. Imbu de lui-même, il croit incarner le Peuple tout en le méprisant.
Cet homme est aujourd’hui dangereux pour le pays, car il l’est par son impréparation, son incurie et surtout par son dogmatisme désuet. Encore dangereux pour l’Etat, il l’est par sa volonté démente de le déconstruire au lieu de le servir. Toujours dangereux pour la République, il l’est par son mépris profond et affiché des institutions. Il ne sait pas gouverner, il prend en otage tout ce qui gravite autour de lui : son plaisir premier, son privilège favori réside dans sa capacité de jouir sans retenue aucune de sa position de pouvoir ; un pouvoir qu’il exerce aveuglément sur tous ses assujettis. Et comme nos députés se veulent sycophantes, pleutres, laquais, valets et renégats serviles, alors je donne ma langue au chat !
En vérité, il ne propose pas un projet (les Sénégalais avertis savent depuis que ce dit projet était une arnaque), il impose une purge. Il n’a jamais pensé construire une économie viable (son incurie et son incompétence avérée le lui interdisent), il construit la pénurie par pur incivisme et par amateurisme, tous deux concomitants à sa trajectoire politique chaotique. Ce monsieur ne sait pas comment rassembler, son dada quotidien consiste à dresser les fils d’une même Nation les uns contre les autres. Cet aède du dédire parle de rupture alors qu’il incarne dans le verbe et dans le geste la régression la plus archaïque. Notre chantre national parle de souveraineté alors qu’il isole jour après jour le Sénégal du concert des nations, de ses partenaires historiques. A l’écouter parler de patriotisme, on a envie de rendre ce que l’on avait pris comme subsistance : un patriote véritable ne cherche pas les moyens d’assécher les recettes qui font vivre l’Etat ou de bloquer la marche de son propre pays. En vérité, il a entretenu dans son esprit chahuté la jouissance malsaine de la contrainte. Un psychologue aurait certainement parlé de pathologie sévère, cette triste pathologie appelée mégalomanie.
Jamais dans l’histoire de notre pays, un homme politique n’a osé un tel mépris du mandat parlementaire : refuser le débat parlementaire, c’est refuser la transparence devant le Peuple souverain. Maintenant, allez savoir pourquoi ? Pour ma part, je sais seulement que lorsque l’on traine trop de casseroles, on évite les bourrasques du vent. Oui, refuser la contradiction, c’est avouer sa peur de la vérité comptable. L’autocratie rampante et ambiante réduit au silence des députés complices par lâcheté et par renoncement. Comment de dignes (sic) représentants d’un Peuple peuvent-ils accepter que la souveraineté budgétaire du pays soit confisquée par un seul individu ? Doivent-ils assister inertes et consentants à la privatisation de l’Etat au profit d’une sénile obsession personnelle ?
Notre Nation en a marre du même discours venant d’un camelot, d’un colporteur de bruit hors pair ; un discours fait d’un mélange insipide de victimisation permanente et d’arrogance démesurée. Pourtant, un célèbre proverbe oriental nous dicte que l’arrogance est la perruque de la calvitie mentale. Comment accepter à un homme, une loyauté aveugle que lui-même n’eut jamais accordée à la moindre institution du pays ? Le Sénégal mérite mieux que le chantage émotionnel érigé en mode de bonne pratique parlementaire ; il mérite vachement mieux que d’être considéré comme un laboratoire pour un furibond qui y confond tribune pour speechs dégoûtants et exercice responsable d’affaires de l’Etat. Il oublie certainement que pendant deux bonnes années et plus, il était au centre du pouvoir, théorisant tout et rien, centralisant tous les dossiers sur sa table ; il oublie que c’est lui, en tant que Pm fort, ayant le droit de lorgner le fauteuil du Président, marchant dëgg ak ba mu neex ko° à son niveau et sur le même tapis rouge qui prélevait des taxes suffocantes jusqu’au niveau de muqi mi°, de xoos wi° et de toj kaas bi°. Sacré Sonko waay !
Pendant ces années à la Primature, lui a-t-on soufflé à l’oreille que le panier de la ménagère pesait moins lourd, que l’école se portait bien, que l’hôpital était accessible, que la jeunesse était épanouie, que le carburant n’effarouchait point, que l’électricité et l’eau étaient bon marché, que le poisson inondait les étales, que la viande ne coûtait presque rien, que le chômage avait reculé, que barca walla barsaq s’étai estompé ? On ne court pas après l’histoire lorsque Yalla Mu Màgg Mi° ne nous a pas donné la stature pour l’écrire. En vérité, lorsqu’un bilan n’est fait que de reniements incessants, de reculades assassines et d’improvisations désastreuses, on se refugie derrière un rideau opaque qui ne permet pas à l’œil citoyen (très fureteur) de voir à l’intérieur ou derrière les meubles. Il est haraam° (même plus que les fonds spéciaux) de transformer, dans un pays sérieux, l’An en une greffe de ses ressentiments personnels. Sinon, on devient l’ennemie de son peuple, non par idéologie mais par incompétence structurelle et par orgueil démesuré.
Il est temps de dire à Ousmane et à ses inconditionnels qu’une démocratie, que la démocratie tout court, ne survit pas à l’apologie du chaos. Il est temps de mettre à nu l’imposture et de désigner la responsabilité. Il urge de briser l’hypnose collective qui fait passer l’autoritarisme pour de la fermeté dans les principes. Le Sénégal n’accepte pas de périr sous les coups de boutoir d’un seul homme si les consciences lucides se lèvent et font autour de lui un bouclier sûr. Que ceux qui aiment véritablement ce pays se redressent, et puis se dressent avant que l’otage ne devienne cadavre.
Mais peut-être que notre barde de la rhétorique sulfureuse ne sait pas que daqaar du saf ňaari yoon !
Amadou FALL
Inspecteur de l’enseignement à la retraite à Guinguinéo
zemaria64@yahoo.fr
