Mesdames et messieurs les députés de Pastef,
Votre mentor, Monsieur Ousmane Sonko, vous demande de ne pas voter le projet de Loi de finances rectificative (Lfr) pour 2026 en l’état. Vous vous inscrivez dans cette consigne, au point que la Commission des finances de l’Assemblée nationale a rejeté le texte et les amendements gouvernementaux le 23 octobre dernier.
Vous êtes libres de contester les choix du gouvernement. C’est votre droit le plus absolu. Mais, lorsque vous engagez la Représentation nationale dans une confrontation aussi importante, vous avez une obligation élémentaire : expliquer aux Sénégalais ce que disent réellement les chiffres, ce que vous contestez précisément et ce que vous proposez à la place.
Car, dans cette affaire, il existe une contradiction politique majeure que vous ne pouvez pas esquiver : la Lfr dont vous contestez aujourd’hui les arbitrages vient rectifier une Loi de finances initiale pour 2026 élaborée et présentée sous le gouvernement dirigé alors par Monsieur Ousmane Sonko.
Il ne s’agit donc pas d’un budget sorti de nulle part, conçu par des adversaires politiques pour saboter le programme de Pastef. Il s’agit de la révision des prévisions d’un budget adopté sous la conduite de votre propre mentor, à la lumière d’une conjoncture économique et énergétique qui a profondément évolué.
La première question que vous devez poser à votre mentor est donc celle-ci : peut-on dénoncer aujourd’hui les conséquences budgétaires d’hypothèses financières qui avaient été retenues sous sa propre conduite, sans expliquer ce qui a changé entre-temps ?
La politique exige de la cohérence. Elle exige surtout que l’on assume les choix effectués lorsque l’on détenait les responsabilités gouvernementales.
L’énergie : les chiffres officiels contredisent l’image d’un abandon des populations
C’est sur les subventions énergétiques que votre argumentaire mérite d’être confronté le plus sérieusement aux données budgétaires.
La Loi de finances initiale pour 2026 avait prévu une enveloppe de 250 milliards de F Cfa pour les subventions à l’énergie. Le projet de Loi de finances rectificative porte cette enveloppe à 790, 3 milliards de F Cfa.
Faisons les calculs, sans polémique et sans manipulation.
L’augmentation est de 540, 3 milliards de F Cfa. L’enveloppe révisée représente environ 3, 16 fois l’enveloppe initiale, soit une hausse de plus de 216%.
Autrement dit, le gouvernement prévoit désormais de consacrer plus de trois fois le montant initialement inscrit au budget à la subvention énergétique. Cette enveloppe représente 3, 5% du Pib, contre 1, 1% dans la Loi de finances initiale. Ces chiffres figurent dans le projet officiel de Lfr publié par la Direction générale du budget. Alors, de quoi parle-t-on exactement lorsque l’on présente la politique gouvernementale comme si elle consistait simplement à abandonner les consommateurs face à la hausse des prix internationaux ?
Il faut ici distinguer deux choses : la critique de la répartition des subventions entre les différents produits énergétiques et la réalité de l’effort budgétaire global. Monsieur Ousmane Sonko a notamment contesté la trajectoire des subventions aux produits pétroliers, en avançant une enveloppe de 552 milliards de F Cfa et en alertant sur une possible hausse du prix du diesel. Ce débat mérite d’être examiné dans le détail, car la ventilation entre produits pétroliers, électricité et autres postes peut effectivement modifier les effets de la politique énergétique.
On ne peut pas honnêtement parler d’un désengagement budgétaire global sans expliquer pourquoi une enveloppe qui passe de 250 à 790, 3 milliards de F Cfa serait présentée comme la preuve d’un abandon des consommateurs. La réalité est plus exigeante : le gouvernement doit démontrer comment cet effort est réparti, quels consommateurs il protège, quelles économies il permet et comment il évite que la facture énergétique ne devienne insoutenable pour les finances publiques.
C’est sur ces questions que devrait porter le débat parlementaire, plutôt que sur la seule opposition entre les déclarations de deux camps politiques.
540, 3 milliards supplémentaires : qui mesure le poids de cet effort ?
Mesdames et messieurs les députés, 540, 3 milliards de F Cfa supplémentaires ne sont pas une somme anodine dans un pays confronté à des besoins sociaux considérables et à des marges budgétaires contraintes.
Cet effort vise notamment à absorber les effets de la hausse des cours internationaux de l’énergie et à éviter que l’intégralité du choc ne soit immédiatement répercutée sur les consommateurs.
Prenons des exemples concrets.
Un conducteur de transport collectif qui consomme du diesel est sensible à toute variation du prix du carburant. Si ses charges augmentent, il peut chercher à relever ses tarifs, réduire ses marges ou diminuer ses rotations. Les conséquences possibles touchent alors les travailleurs, les élèves, les étudiants et les ménages qui dépendent quotidiennement des transports.
Un commerçant qui fait acheminer des marchandises depuis les marchés de gros peut subir une hausse de ses frais de transport. Selon ses marges et la concurrence, il peut en absorber une partie ou en répercuter une partie sur les prix de vente.
Une famille qui paie ses factures d’électricité et achète quotidiennement des produits de première nécessité est également exposée aux conséquences directes ou indirectes du coût de l’énergie. Voilà pourquoi les subventions énergétiques ne sont pas une question abstraite. Elles constituent un instrument de politique économique qui peut amortir un choc extérieur. Mais elles ont aussi un coût budgétaire : chaque franc consacré à une subvention doit être financé, et les ressources publiques ne sont pas illimitées.
Le gouvernement affirme donc faire le choix de supporter une part beaucoup plus importante du choc énergétique plutôt que de laisser celui-ci se répercuter intégralement sur les consommateurs. C’est un arbitrage qui doit être évalué à partir des montants réellement dépensés, des prix effectivement appliqués et de l’efficacité de la protection apportée.
Il serait cependant excessif de prétendre que le triplement de l’enveloppe garantit, à lui seul, une baisse du coût de la vie. Les prix dépendent de plusieurs facteurs et les subventions ne se répercutent pas uniformément sur tous les ménages.
Mais il est tout aussi excessif d’ignorer l’augmentation budgétaire et de présenter le débat comme si aucun effort supplémentaire n’était consenti.
Le redressement des finances publiques n’est pas un exercice de communication
Il faut également regarder la situation dans son ensemble.
Le projet de Lfr révise la croissance économique attendue pour 2026 à 2, 7%, contre 5% dans les hypothèses initiales. Le déficit budgétaire est réévalué à 7, 6% du Pib, contre 5, 4% dans la Lfi. Les recettes attendues du Plan de redressement économique et social passent de 762, 9 milliards à 311, 5 milliards de F Cfa, soit une diminution de 451, 4 milliards de F Cfa.
Ces chiffres posent une question fondamentale : comment maintenir le soutien aux populations tout en évitant que les finances publiques ne deviennent encore plus fragiles ?
Le gouvernement doit expliquer ses choix. Mais l’opposition à ces choix doit également être accompagnée de propositions chiffrées. Si vous considérez que les subventions doivent rester plus élevées, dites quelles ressources supplémentaires permettront de les financer. Si vous estimez que certaines dépenses doivent être réduites, précisez lesquelles. Si vous contestez les prévisions de recettes, démontrez quelles hypothèses vous semblent erronées et sur quelles données vous fondez vos propres estimations. La contradiction parlementaire est utile lorsqu’elle améliore les décisions publiques. Elle devient stérile lorsqu’elle se limite à opposer des déclarations politiques sans apporter de solution financière crédible.
La question n’est pas de savoir qui remportera le bras de fer. Elle est de savoir comment préserver le pouvoir d’achat sans aggraver les déséquilibres budgétaires, comment financer les services publics et comment protéger les investissements indispensables à l’avenir du pays.
Les Sénégalais attendent des solutions, pas une guerre de positionnement
Les statistiques de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie rappellent l’urgence sociale. Au quatrième trimestre 2025, le taux de chômage au sens élargi atteignait 23, 3%, contre 20% un an plus tôt. Parmi les jeunes de 15 à 24 ans, 33, 5% étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Le taux d’emploi s’établissait à 39, 1%.
Ces indicateurs ne sont pas imputables à la seule Lfr. Ils montrent néanmoins pourquoi le débat budgétaire doit être conduit avec une grande responsabilité. Le jeune diplômé qui attend une opportunité professionnelle ne peut pas se satisfaire d’une confrontation entre dirigeants. Le ménage qui peine à boucler ses dépenses ne peut pas se nourrir de déclarations contradictoires. L’entrepreneur qui doit payer ses salariés et ses fournisseurs a besoin de visibilité. Le travailleur qui dépend des transports collectifs a besoin de connaître les conséquences réelles des décisions sur ses dépenses quotidiennes.
Dans ce contexte, les députés ont le devoir d’interroger le gouvernement, mais aussi de prendre la mesure des conséquences de leurs propres décisions.
Le rejet d’un projet de Lfr ne provoque pas automatiquement une hausse des prix, une interruption des services publics ou un arrêt des investissements. Ces conséquences dépendent du cadre juridique, des crédits disponibles et des décisions qui suivront. Mais le blocage d’une révision budgétaire peut compliquer les arbitrages nécessaires et prolonger les incertitudes.
C’est pourquoi votre responsabilité ne s’arrête pas au vote négatif. Elle vous oblige à proposer une issue. Les fonds spéciaux de la Présidence : une question de cohérence et de transparence
Le débat budgétaire soulève également une interrogation institutionnelle majeure : celle de l’encadrement des fonds spéciaux, également désignés dans les textes comme crédits spéciaux.
Le 25 août 2026, le Conseil constitutionnel a déclaré irrecevable la proposition de loi n°36/26 relative à leur régime juridique. La haute juridiction a estimé que les règles concernées relevaient, selon les dispositions en cause, du domaine réglementaire ou du cadre organique des lois de finances plutôt que du domaine de la loi ordinaire.
Il faut être précis : le Conseil constitutionnel n’a pas jugé que la transparence sur ces crédits était inutile. Il a statué sur la recevabilité juridique du texte et sur la répartition des compétences normatives. Dès lors, une question demeure légitime : comment renforcer la transparence et le contrôle des fonds spéciaux dans le respect de la Constitution ? Les crédits spéciaux liés à la Présidence touchent à des dépenses dont le régime juridique doit être clairement défini. Les exigences de sécurité et de confidentialité peuvent justifier des modalités particulières, mais elles ne sauraient transformer la gestion des ressources publiques en sujet interdit à toute réflexion sur la responsabilité et le contrôle. La bonne question n’est donc pas de savoir si l’on peut ignorer la décision du Conseil constitutionnel. Il faut la respecter et rechercher les voies juridiquement appropriées pour faire progresser la transparence.
Si une loi ordinaire ne peut régler certaines modalités, il appartient aux autorités compétentes d’examiner les instruments juridiques adaptés, notamment les textes réglementaires ou organiques pertinents.
Et si la transparence des dépenses publiques constitue un principe auquel vous êtes attachés, vous devez défendre cette exigence de manière cohérente, quelle que soit l’institution concernée.
Il serait en effet contradictoire d’exiger une rigueur absolue dans la justification des subventions énergétiques tout en refusant, par principe, tout débat sur les mécanismes de contrôle des autres crédits publics. La même exigence de légalité, de responsabilité et de bonne gestion doit s’appliquer à l’ensemble des institutions. Députés de Pastef, votre responsabilité ne se résume pas à la parole de votre mentor
Mesdames et messieurs les députés, vous avez été élus pour représenter la Nation, non pour transformer votre mandat en simple relais d’une consigne partisane. Votre mentor, Monsieur Ousmane Sonko, peut contester les arbitrages du gouvernement. Il peut défendre une autre politique budgétaire. Il peut demander des corrections et exiger des garanties. Mais ses déclarations ne dispensent pas le Parlement d’examiner les données
officielles, de distinguer les postes budgétaires et d’évaluer les conséquences des solutions proposées. Il vous appartient de confronter ses arguments à ceux du gouvernement, de demander des explications sur les divergences entre la Lfi et la Lfr, et de déterminer quelle position répond le mieux aux exigences de l’intérêt général. La cohérence politique exige également que l’on assume le bilan des hypothèses budgétaires élaborées lorsque l’on exerçait soi-même les responsabilités gouvernementales. La Lfr n’est pas une loi de finances entièrement nouvelle : elle ajuste les prévisions initiales à une conjoncture qui a changé et à des recettes qui ne se matérialisent pas comme prévu. La hausse de l’enveloppe énergétique, de 250 à 790, 3 milliards de F Cfa, est un fait budgétaire majeur. Elle ne règle pas toutes les difficultés du pays et ne suffit pas à garantir la protection de chaque ménage. Mais elle interdit de réduire honnêtement le débat à l’affirmation d’un abandon global des consommateurs sans examiner la totalité des crédits et leurs effets.
Le débat sur les fonds spéciaux appelle, lui aussi, une exigence de cohérence : respecter la décision du Conseil constitutionnel tout en poursuivant, par les voies appropriées, la recherche d’un meilleur encadrement.
La responsabilité politique ne consiste pas à avoir toujours raison dans ses déclarations ; elle consiste à accepter que les faits, les chiffres et les conséquences des décisions éprouvent ses propres arguments.
Le Sénégal a besoin d’un Parlement qui travaille, qui contrôle, qui propose et qui rende compte. Il a besoin d’une majorité capable d’exercer son autonomie de jugement, d’un gouvernement capable de justifier ses arbitrages et d’institutions capables de se soumettre aux mêmes exigences de légalité.
Les Sénégalais ne vous ont pas confié un mandat pour assister à une compétition de fidélité entre responsables politiques. Ils attendent des résultats sur le coût de la vie, l’emploi, l’éducation, la santé et la qualité des services publics. L’heure est donc venue de sortir des postures. Que chaque camp publie ses chiffres, justifie ses choix et assume ses propositions. Que les députés examinent les conséquences des scénarios budgétaires. Que les institutions recherchent une issue conforme au Droit.
Car, au bout du compte, le prix des désaccords politiques ne doit pas être payé par les citoyens, et la recherche de la vérité budgétaire ne doit jamais céder la place à la logique des appareils.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du PIT/Sénégal
Sources documentaires
• Direction générale du budget — Projet de loi de finances rectificative pour 2026 : https://www.budget.gouv.sn/articles/public_visualiser/projet-de-loi-de-finances-rectificative-pour-l-annee-2026
• Ansd — Enquête nationale sur l’emploi au Sénégal, quatrième trimestre 2025 : https://www.vie-publique.sn/documents/10426/enquete-nationale-sur-lemploi-au-senegal-enes-quatrieme-trimestre-2025-ansd
• Annonce de la position de Ousmane Sonko, Seneweb, 19 octobre 2026 : https://seneweb.com/fr/news/actualites/lfr-2026-pastef-ne-votera-pas-le-texte-ousmane-sonko_n_999001130.html
• Rejet du texte en commission, iGFM, 23 octobre 2026 : https://www.igfm.sn/ui/rejet-du-projet-de-loi-de-finances-rectificative-lfr-2026-par-la-commission-des-finances-de-l-assemblee-nationale
• Conseil constitutionnel du Sénégal — décision relative à la proposition de loi sur les crédits spéciaux, 25 août 2026 : https://www.conseilconstitutionnel.sn/

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