Costumière de cinéma et styliste formée à l’École nationale des arts, Maguette Guèye met son talent au service des JOJ Dakar 2026. Chargée de la création des costumes du premier tableau de la cérémonie d’ouverture, elle participe à cette mise en scène de l’identité culturelle sénégalaise. À travers les étoffes, les parures et les symboles, elle fait du vêtement un patrimoine vivant, une mémoire qui se porte et se transmet.
Senghor lui prêterait la houle et l’hymne ; mais laissez-moi, d’un trait plus nu, vous la dire telle qu’elle est. Maguette Guèye, ou plutôt Maguette « Gaie », comme la rebaptisent ceux que désarme sa lumière, tant sa joie de vivre déborde. « C’est toujours son sourire qui précède le reste », confie El Hadji Malick Mbengue, chef costumier cinéma-audiovisuel-Sénégal.
Au stade Abdoulaye Wade, le 31 octobre 2026, son savoir-faire a pris part à la grande fresque artistique de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) Dakar 2026. Chargée de la création des costumes du premier tableau, aux côtés de Khadija Ba et de Selly Raby Kane, respectivement responsables des deuxième et troisième tableaux, Maguette Guèye a contribué à habiller un spectacle destiné à raconter le Sénégal et l’Afrique au monde. Une nouvelle scène pour cette créatrice qui, depuis ses débuts, fait du vêtement bien plus qu’une affaire d’apparence : un langage, une identité et une mémoire à transmettre.
Mais derrière cette participation à un rendez-vous sportif historique se dessine un parcours construit à force de passion, de persévérance et de curiosité. Car chez Maguette, l’amour des étoffes ne date pas d’hier. Il remonte aux bancs de l’école, aux esquisses griffonnées sur les pages d’un cahier et à cette intuition précoce qu’elle ferait du stylisme son métier.
Au quotidien, la jeune femme porte d’ailleurs ses convictions jusque dans son habillement. Drapée dans un tissu bazin rouge que traverse, en son centre, une coulée d’argent, elle affiche une élégance qui ne doit rien au hasard. Son « moussor » (foulard), noué avec science, laisse pendre sur son dos un pan de soie grave et souverain. Aux oreilles, les anneaux répondent aux bracelets dans une rime métallique subtile ; au cou, la chaîne trace une ligne d’autorité. Maguette argumente par son habillement. Chaque étoffe est une déclaration d’amour au patrimoine vestimentaire sénégalais.
De l’intuition enfantine à la discipline savante
L’histoire commence dans la trivialité d’un cahier d’écolière. En classe de quatrième, la native de Dakar esquisse, au revers des pages, des silhouettes rêvées. Elle rhabille ses professeurs d’audaces chromatiques. « Je me disais que j’allais relooker mon prof de Svt », confie-t-elle avec un sourire où affleure encore l’adolescente obstinée.
Ce n’était pourtant guère une sinécure. Il fallut convaincre, négocier et défendre la légitimité d’un choix perçu comme incertain. « J’ai insisté. J’ai dit à mes parents : c’est ce que je veux faire, le stylisme. Je veux me former pour l’exercer », se rappelle-t-elle. La phrase, prononcée sans emphase, contient toute une éthique : celle de la vocation assumée contre les prudences sociales. Loin d’être un mouton de Panurge, Maguette est libre dans ses choix.
Après son bac, elle réussit le concours d’entrée à l’École nationale des arts. Elle y acquiert la rigueur du dessin, la science des volumes et la discipline du patronage. Le passage par la maison de couture de Claire Kane, dès 2006, l’initie à une véritable ascèse technique. « Dans cet espace, j’ai appris le modélisme, la construction, la précision millimétrique », confie-t-elle. Elle y découvre aussi que le vêtement est une architecture.
Mais la créatrice ne saurait se satisfaire de l’exécution. En 2014, elle fonde sa marque « MAGCI ». « Je ne voulais plus travailler pour quelqu’un d’autre », dit-elle, la main droite légèrement posée sur la table. L’année suivante, une collection inspirée des uniformes militaires attire l’attention d’un producteur. Elle bascule alors dans l’univers sériel en devenant costumière sur la saison 2 de « Tundu Wundu ».
La fiction élargit son champ d’expression. Elle participe à plusieurs productions, notamment « Playgame » (Canal Première), « Unwanted » (Sky) et « C’est la vie ». Dans cet univers, elle apprend à composer avec les époques, les personnages et les exigences de la narration. Le costume ne doit plus seulement habiller un corps : il doit raconter une histoire, révéler une personnalité et restituer une époque.
En 2021, elle fonde « La Penderie de Maam », un projet de reconstitution historique consacré à l’héritage vestimentaire du Sénégal. Une initiative qui marque un tournant dans son parcours. La styliste ne veut plus seulement créer ; elle veut aussi conserver, documenter et transmettre.
C’est notamment à travers un travail de reconstitution historique pour une production franco-sénégalaise diffusée sur France 3 que se cristallise sa conscience patrimoniale. Il s’agit d’habiller une époque coloniale et de restituer des silhouettes disparues. Elle fouille, collecte, compare. À mesure qu’elle avance, elle mesure l’étendue du manque. « Nous n’avons pas d’archives vivantes », affirme-t-elle, le ton soudain grave.
Une perte. « On a perdu des gestes, des savoir-faire, des symboles. Pourtant, nos ancêtres ont beaucoup écrit, mais à travers les pagnes. » Ce constat, elle le dresse après avoir parcouru le Sénégal. De Saint-Louis à Kédougou, de Matam à Ziguinchor, elle part à la rencontre des communautés, recueille les témoignages et s’intéresse aux usages vestimentaires. Une véritable quête patrimoniale qui lui permet de comprendre que les étoffes racontent aussi les organisations sociales, les croyances, les appartenances et les rapports entre les générations.
Dès lors, la mode ne suffit plus ; il faut sauvegarder. Maguette entreprend de racheter, d’emprunter et de documenter des pièces anciennes : robes transmises, pagnes investis d’une valeur communautaire, étoffes marquées par l’usage. « L’archive ne concerne pas ma famille. Elle concerne tout le monde. Mes filles ne sont pas conscientes de la valeur de ce pagne et ne peuvent donc pas l’archiver. » Ces paroles sont celles d’une vieille dame qui lui a offert un pagne rare datant de près d’un siècle. Une transmission qui résume le sens de son engagement : sauver de l’oubli ce que les générations précédentes ont préservé parfois sans en mesurer toute la valeur historique.
Une souveraineté par le fil
Dans sa démarche, la femme occupe une place centrale. Non pas comme objet d’ornement, mais comme sujet de majesté et dépositaire d’une mémoire collective. Maguette s’intéresse aux vêtements, mais aussi aux coiffures, aux parures et aux gestes qui accompagnent leur port. Pour elle, chaque détail possède une signification.
« Les femmes ont toujours été les grandes éducatrices dans nos sociétés. Elles ont toujours existé comme communautés », souligne-t-elle. Son propos s’enracine dans une histoire sociale où les femmes jouent un rôle essentiel dans la transmission des savoir-faire et des traditions. Le pagne devient alors une structure symbolique, un espace de dignité et un support de mémoire.
Le vêtement sénégalais organise une véritable théâtralité du respect. Maguette le sait : l’habillement ne relève pas de l’accessoire. Il est inscription sociale, signe de considération et manifestation publique de l’estime de soi. Porter le traditionnel, ce n’est pas céder à la nostalgie ; c’est affirmer une continuité.
Cette passion pour le patrimoine historique africain est également ce que retient El Habib Kamara, son collaborateur. « J’ai eu la chance de collaborer avec Maguette. Ce qui m’a profondément marqué, c’est sa rigueur et son énergie. Sa passion authentique pour le patrimoine historique africain se ressent dans ce qu’elle fait. Elle porte une mémoire et raconte une histoire », témoigne-t-il.
Ce qui distingue Maguette, au-delà du talent, tient à cette capacité rare de conjuguer l’esthétique et le savoir, le sensible et l’archivistique. Elle ne crée pas seulement. Elle contextualise. Elle restaure des régimes de visibilité. « Ce que nous faisons ici, ce n’est pas juste beau. C’est un langage. »
Son rêve est à la hauteur de cette ambition : ériger un musée baptisé « La Penderie de Maam », un sanctuaire textile dédié à la mémoire, à la transmission et à la majesté vestimentaire sénégalaise. Un lieu où les générations futures pourront découvrir la richesse des traditions vestimentaires du pays et comprendre les histoires que racontent les étoffes.
« Maguette, je la fréquente depuis longtemps, au fil de plusieurs projets menés dans le cinéma sénégalais. D’une humilité rare, elle se distingue par un professionnalisme sans concession. Perfectionniste jusqu’au scrupule, elle traque l’exactitude du détail avec une rigueur presque inflexible », témoigne encore El Hadji Malick Mbengue. La styliste, ajoute-t-il, maîtrise son art avec assurance et, surtout, l’exerce avec une passion sincère qui ne laisse rien au hasard.
La grande styliste Oumou Sy peut désormais se reposer l’esprit serein : la relève est bel et bien assurée. Des cahiers d’écolière aux plateaux de cinéma, des collections de mode aux costumes des JOJ Dakar 2026, Maguette Guèye n’a jamais perdu le fil de sa vocation. Celui qui relie la création à la mémoire, le vêtement à l’histoire et la passion à la transmission. Chez elle, le tissu ne couvre pas seulement les corps : il raconte un peuple. Le travail de Maguette, c’est du grand art.
