Au Sénégal, le débat public traverse une mutation inquiétante. De plus en plus, la valeur d’une parole ne semble plus être évaluée à partir de sa rigueur, de son honnêteté intellectuelle, de sa responsabilité morale ou de sa cohérence, mais en fonction des intérêts politiques, des passions partisanes et des réflexes émotionnels qu’elle nourrit.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les débats autour de Cheikh Bara Ndiaye.

Le problème n’est pas qu’un citoyen issu du daara parle publiquement, s’exprime en wolof ou participe au débat national. Le Sénégal a toujours été un pays où la parole religieuse, populaire et communautaire occupe une place importante dans la structuration de l’espace social. Beaucoup de figures non issues de l’école classique ont marqué l’histoire intellectuelle, religieuse et morale du pays. Opposer automatiquement école française et daara serait une grave erreur sociologique et historique.

Le véritable problème se situe ailleurs : dans la confusion volontaire entre critique de comportements publics et mépris social supposé contre une catégorie de citoyens.

Aujourd’hui, toute critique adressée à certaines figures médiatiques est immédiatement interprétée comme une attaque contre les daaras, contre le wolof, contre les “non francisés” ou contre les couches populaires. Cette stratégie victimaire est extrêmement dangereuse pour la société sénégalaise, car elle détruit progressivement les critères de discernement collectif.

Une société ne peut fonctionner durablement sans repères. Le savoir a besoin d’être structuré. L’expertise a besoin d’être identifiable. La crédibilité publique doit reposer sur des critères minimaux de compétence, d’éthique et de responsabilité.

Sinon, la confusion finit par remplacer l’intelligence collective.

Critiquer une personnalité publique pour sa partisanerie excessive, ses contradictions, sa violence verbale ou son absence de rigueur n’a rien à voir avec le mépris des non diplômés. Ce sont deux choses totalement différentes.

Le danger actuel est de faire croire aux jeunes que toute parole se vaut, que toute opinion possède automatiquement la même légitimité, indépendamment de la qualité morale ou intellectuelle de celui qui parle. Cette logique ouvre la voie à une société du bruit, de l’émotion et de l’influence, au détriment de la compétence et de la responsabilité.

Or, une nation sérieuse ne peut pas se construire sur la célébration permanente de l’outrance.

Le plus préoccupant est que la partisanerie politique semble désormais détruire jusqu’aux critères élémentaires de l’intellectualité. Beaucoup de Sénégalais ne jugent plus un propos selon sa cohérence ou sa pertinence, mais selon leur proximité affective ou politique avec celui qui parle.

Ainsi, certains applaudissent aujourd’hui des comportements qu’ils auraient eux-mêmes dénoncés hier chez leurs adversaires.

Cette dérive est grave.

Car lorsqu’une société cesse de distinguer la critique argumentée de l’insulte, la liberté de parole de l’irresponsabilité, ou encore la popularité de la compétence, elle entre progressivement dans une crise de désorientation morale.

Le cas des attaques répétées contre le  Président Bassirou Diomaye Faye illustre parfaitement cette situation.

Dans une démocratie, le président de la République peut être critiqué. C’est normal. C’est même sain. Mais la critique républicaine obéit à une éthique minimale. On peut être en désaccord avec le chef de l’État sans tomber dans la dévalorisation systématique de l’institution présidentielle.

Le président de la République n’est pas seulement un individu. Il incarne une institution centrale de stabilité nationale. Il est le chef suprême des armées, le gardien de la Constitution, le symbole de la continuité de l’État et du contrat social.

L’affaiblissement symbolique permanent de cette fonction finit toujours par fragiliser l’ensemble de la nation.

Dans les sociétés politiquement fragiles, pauvres et fortement dépendantes comme le Sénégal, banaliser l’irrespect institutionnel peut produire des conséquences très lourdes sur la cohésion sociale, l’autorité publique et la confiance collective.

Le paradoxe est encore plus frappant lorsqu’on observe les contradictions actuelles du pouvoir. Beaucoup de citoyens peinent déjà à comprendre les tensions supposées entre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye, alors même que Sonko demeure son Premier ministre et un acteur central du régime issu du projet politique du Pastef.

Dans ce contexte, encourager les excès verbaux, les attaques émotionnelles et les lectures simplistes revient à nourrir davantage la confusion nationale.

Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : le Sénégal semble glisser vers une forme de normalisation de la médiocrité publique.

Toute tentative de rappeler l’importance de la compétence, de la rigueur ou de la responsabilité est parfois interprétée comme de l’élitisme ou de la jalousie. Comme si l’exigence intellectuelle était devenue suspecte.

Pourtant, aucune société ne progresse durablement en détruisant ses propres critères d’excellence.

Une nation qui cesse de valoriser le mérite finit par promouvoir le vacarme. Une société qui banalise l’insulte finit par affaiblir ses institutions. Un peuple qui remplace l’émulation par la haine et la jalousie compromet sa propre capacité de développement.

Le Sénégal a besoin d’une parole libre, oui.

Mais une parole libre responsable.

Une parole démocratique éthique.

Une parole consciente de ses effets sociaux et politiques.

Car la démocratie ne signifie pas la destruction des repères. Elle signifie au contraire la capacité collective à organiser la liberté autour du sens des responsabilités.

Le vrai danger aujourd’hui n’est donc ni le wolof, ni le daara, ni la parole populaire. Le vrai danger est l’instrumentalisation populiste des frustrations sociales pour légitimer l’irresponsabilité, la violence symbolique et la confusion intellectuelle.

Et lorsqu’une société commence à applaudir systématiquement ceux qui divisent, insultent ou simplifient abusivement les problèmes complexes, elle doit sérieusement s’interroger sur le type de modèle qu’elle est en train de transmettre à sa jeunesse.

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