Nous sommes témoin, comme des millions de Sénégalais, de cette étrange métamorphose. Un Premier ministre limogé un vendredi devient Président de l’As­semblée nationale le mardi qui suit. Et entre les deux fonctions, aucun suffrage, aucune légitimité nouvelle si ce n’est un rapport de force brut et une majorité qui obéit sans poser de questions. Ce n’est pas de la politique. C’est de l’illusionnisme.
Le hold-up institutionnel auquel nous venons d’assister avec ahurissement, nous mon­tre qu’il existe dans notre pays des hommes qui servent le pays et d’autres qui l’utilisent pour se servir. Ousmane Sonko fait incontestablement partie de la dernière catégorie. Cet énième coup force installe le Sénégal dans une situation politique, économique et sociale incertaine. Le chaos n’est pas loin.
Depuis plus de deux ans, le duo, n’oublions pas que Diomaye moy Sonko-Sonko moy Diomaye, n’a pas répondu aux attentes incommensurables des Sénégalais qui ont voté pour eux, pensant qu’ils pourront faire mieux que le Président Sall en matière de bonne gouvernance, de création d’emploi, de justice sociale, de l’exploitation bé­né­fique et de partage équitable des ressources naturelles du pays, etc. Qu’est-ce que les deux ont fait de concret et de bénéfique pour les Sénégalais en vingt-six mois ? Pas grand-chose, pour ne pas dire rien ! Il suffit de se poser quelques questions simples pour se convaincre de l’échec cuisant du régime de Diomaye et Sonko. Le prix du riz a-t-il baissé ? Non. Les classes défavorisées ont-elles senti leur situation s’améliorer ? Non ! Les hommes d’affaires ont-ils vu leurs affaires prospérer ? Non !
Nous devons dire la vérité sans tergiverser : Ousmane Sonko a été un Premier ministre catastrophique pour le Sénégal. Il l’a été par son incompétence mais surtout par sa volonté de transgresser quasi quotidiennement les règles qui régissent les rapports entre un président de la République et son Premier ministre. Il a systématiquement refusé de jouer son rôle et de rester à la place qui lui est dévolue par la Constitution, outrepassant sans cesse les limites fixées pour le bon fonctionnement de l’Etat. Dès le départ, nous voyions que l’attelage n’avait aucune chance de donner les résultats escomptés. Ous­mane Sonko n’a jamais considéré le Président Diomaye Faye comme légitime et devant occuper pleinement la station suprême. Rien de constructif ou de structurant pour le développement du Sénégal ne pouvait venir de ce duo. Un Exécutif avec deux centres de gravité, était iné­luctablement voué à la paralysie avant l’éclatement. Notre Constitution dit depuis toujours «un seul chef à la fois, et c’est celui qui a été élu par suffrage universel direct, pas par acclamations militantes».
Comment voulez-vous qu’un Président gouverne quand son Premier ministre, constitutionnellement son subordonné, se comporte comme si c’était lui que les électeurs sénégalais ont élu, en gourou voire en vrai détenteur de la légitimité populaire ? Même les domaines réservés du chef de l’Etat n’ont pas échappé à l’interventionnisme tous azimuts de Ousmane Sonko. Combien de fois l’ex-Premier ministre a affiché publiquement son désaccord sur des sujets touchant les affaires étrangères notamment. Le limogeage du Premier ministre le 22 mai était une nécessité que le Président Diomay Diakhar Faye était obligé de faire. La digue avait débordé. Il fallait réagir pour éviter la crue qui risquait de tout emporter.
Cependant, la dyarchie est loin d’être jetée aux oubliettes, elle va se manifester à l’Assemblée nationale sous une autre forme et en plus menaçante pour la stabilité de nos institutions. La précipitation avec laquelle les affidés de l’ancien Premier ministre ont porté leur mentor au Perchoir interroge et renseigne sur le rapport de force qu’ils veulent imposer au chef de l’Etat. Ce coup de force prémédité renforce Ousmane Sonko dans sa détermination de délégitimer le président de la République Bassirou Dio­maye Faye qu’il considère intimement comme illégitime et accidentellement élu comme chef d’Etat. Comme le disent ses militants, c’est grâce à lui que Bassirou Diomaye Faye a été élu. Il l’a désigné ou choisi et les électeurs (les 54%) ont entériné ce choix, même si ce schéma est contesté par de nombreux observateurs bien informés des intrigues politiques «pastéfiennes».
Théoricien et adepte du «gatsa-gatsa» et du «mortal kombat», il serait illusoire de penser que le Premier ministre déchu allait rentrer à la cité Keur Gorgui  et s’occuper de son parti ou gérer ses affaires privées en attendant des jours meilleurs. Au lieu de se retirer avec dignité comme le ferait un véritable homme d’Etat, il est passé en mode guerre totale. Autrement dit, «si je ne commande pas, je détruis tout». Un comportement que l’on rencontre dans les cours de récréation, rarement à la tête d’une Nation.
Ce qui s’est passé à l’Assemblée nationale le 26 mai est à tous points de vue sidérant. Ousmane Sonko n’est pas le perdreau de l’année et sait ce qu’il fait. En s’emparant du Perchoir, il cherche à se réinventer en verrou institutionnel. En devenant président de l’Assemblée nationale, il empoche l’immunité parlementaire, plus personne ne peut le toucher, le pouvoir d’ordonnancement de l’institution (il contrôle les budgets, les commissions, l’agenda…) et surtout la capacité de paralyser tout gouvernement qui ne lui plairait pas. Les conséquences sont immédiates. Le président de la République ne pourra plus rien faire sans son accord. Il s’agit purement et simplement d’une prise d’otage de la République. Il va installer une tension permanente entre l’Exécutif et le Législatif, bloquera le fonctionnement de l’Etat et polarisera davantage l’espace politique sénégalais déjà grandement fracturé depuis l’avènement de Pastef.
Où Ousmane Sonko veut-il mener le Sénégal ? Cette question taraude des milliers de nos concitoyens conscients des périls qui guettent notre cher pays. Depuis des années, Ousmane Sonko et le parti Pastef répètent inlassablement un discours usé jusqu’à la corde. Le chef des «pastéfiens» ressasse sans jamais le démontrer qu’il est le seul rempart contre le néocolonialisme, l’homme le plus intègre, le patriote authentique, le désintéressé et tutti quanti.
Un patriote construit. Ousmane Sonko lui, paralyse, divise… Il ne cesse de parler de sacrifice mais n’a jamais consenti à perdre ne serait-ce qu’un centimètre de son pouvoir personnel. Un patriote dans le discours. Un stratège d’accaparement du pouvoir pour sa jouissance personnelle dans les actes.
L’expression abstraction de patriote n’est pas un jeu de mots. C’est un constat. Un patriote, normalement, ça agit. Ça gouverne, ça tranche, ça assume. Une abstraction, au contraire, c’est une idée pure, une essence déconnectée du réel. Ousmane Sonko est devenu cette contradiction vivante. Le véritable patriotisme ne se décrète pas dans les meetings. Il se prouve dans la gestion des crises, dans l’humilité de l’action, dans l’acceptation douloureuse de passer le témoin. Sonko a échoué à ces trois examens ! Le plus insupportable dans le discours du président de l’Assemblée nationale, c’est quand il habille cette soif de pouvoir de grandeur morale. Le patriotisme en trompe-l’œil de Pastef est dangereux et il urge de le combattre sans compromission.
Aujourd’hui Ousmane Sonko est devenu une abstraction de patriote.  Il incarne une idée sublime du sauveur, pure, désincarnée et parfaite mais refuse obstinément d’en endosser les responsabilités réelles et imparfaites. Il parle au nom du Peuple mais agit pour lui-même. Il dénonce le système verrouillé, mais vient d’en installer un des plus étouffants de notre histoire récente.
Les Sénégalais ne sont pas dupes. Ils savent reconnaître un homme d’Etat d’un hom­me de ressentiment. Ils savent que la démocratie ne survit pas à ce genre d’illusionnisme. Ils savent surtout que personne n’est indispensable. Pas même celui qui se rêve en destin national.
Le Sénégal mérite mieux qu’un patriote abstrait. Il mérite des actes. Il mérite du réel. Il mérite qu’on sorte du théâtre pour entrer enfin dans la gouvernance.
Quand l’ego devient plus grand que la Nation, ce n’est plus de la démocratie. C’est de la géométrie variable au service d’un seul homme.

Kalidou Mamadou BOUSSO

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