La crise des valeurs est un leurre analytique. Elle nous fait déplorer la perte du respect ou l’érosion de la solidarité, c’est-à-dire pointer la fièvre en ignorant le virus. Les valeurs ne flottent pas dans l’air. Elles sédimentent une culture, ce système invisible qui hiérarchise les priorités, organise le rapport au temps et dessine les contours du vivre-ensemble. Quand cette grammaire commune se fissure, les valeurs s’effritent d’elles-mêmes. Le Sénégal offre de cette fissure une mesure que nul discours moral ne fournira jamais.

La fissure a un chiffre
Le recensement de 2023 établit que 53, 5% des Sénégalais utilisent le wolof comme langue du quotidien, tandis que le français est la langue de communication principale de moins de 1% de la population. Le français demeure pourtant la langue de l’alphabétisation, de l’école, de l’administration, de la presse écrite et de la télévision. Un enfant de Pikine rêve, se dispute et compte en wolof, puis franchit le seuil d’une salle de classe où le savoir lui parvient dans une langue que presque personne ne parle chez lui. Voilà une société qui pense dans une langue et s’instruit dans une autre.
Cette coupure n’est pas un détail pédagogique. Elle établit chez chaque écolier une hiérarchie qui structure sa vie : les éléments importants s’expriment dans la langue de l’école, tandis que les expériences vécues ne sont pas considérées comme dignes d’être écrites. La transmission cesse alors d’être un continuum entre la maison et l’institution, elle devient un passage de frontière. Une matrice culturelle ne se fissure jamais autrement : le lieu où l’on fabrique le sens et le lieu où l’on fabrique le savoir cessent de se parler.

Le virus et ses symptômes
Ajoutez à cette fracture ancienne l’économie de l’attention et le tableau se complète. Les industries culturelles globales ne transmettent plus de repères durables, elles produisent des désirs éphémères et des identités fragmentées. L’émotion immédiate l’emporte sur la réflexion prospective. L’individu consommateur occupe la place du citoyen responsable. Une jeunesse sénégalaise reçoit ses imaginaires par des plateformes conçues ailleurs, dans une langue qui n’est pas la sienne. Son savoir scolaire lui parvient dans une autre langue qui ne l’est pas davantage. Elle apprend ainsi une seule chose avec constance : que le sens vient toujours d’ailleurs.
Un pays qui ne maîtrise pas sa production culturelle devient un territoire de transit pour des imaginaires étrangers. Il conserve ses frontières et perd sa capacité de projeter ses propres jeunes vers un avenir qu’ils pourraient reconnaître comme le leur. La souveraineté symbolique se dérobe ainsi, sans qu’aucun traité ne soit signé.

Ce que l’objection conservatrice manque
On me répondra que ce diagnostic conduit tout droit à la restauration : refonder l’autorité, restaurer la confiance, rebâtir un socle commun, voilà le vocabulaire de ceux qui rêvent d’un âge d’or et redoutent le présent. L’objection mérite qu’on s’y arrête, car elle vise juste sur un point. Une pensée de la matrice culturelle peut toujours dériver en nostalgie, et l’Afrique ne manque pas de discours qui invoquent la tradition pour justifier l’immobilité.
La réponse tient dans la différence entre restaurer une culture et en produire une. Ceux qui rêvent d’un passé idéalisé veulent conserver un contenu, des mœurs, des hiérarchies, un ordre supposé perdu. Ce que je désigne ici est une capacité, celle d’une société à fabriquer elle-même le sens dans lequel ses membres se reconnaissent. Une culture vivante change ses contenus sans cesse. Elle ne cesse jamais de produire. La réforme qui introduit depuis 2016 les langues nationales dans l’école publique sénégalaise, désormais étendue à douze régions sur quatorze, ne restaure rien du tout. Elle rend au pays un outil de production culturelle qu’il avait délégué. Un enfant qui apprend à lire dans la langue où il pense ne revient pas en arrière, il entre dans la modernité par une porte qui lui appartient.
Le conservateur veut que rien ne bouge. Ma proposition veut que le mouvement soit produit ici plutôt que subi d’ailleurs. Ce sont deux positions opposées, et les confondre reviendrait à interdire à l’Afrique toute pensée de sa propre continuité.

Là où se fabrique la culture
Reconstruire une culture politique n’exige aucun retour et aucune copie. Elle demande un récit collectif capable d’absorber la technique moderne sans abandonner la maîtrise du sens. Ce travail a des lieux précis, et ils sont tous menacés. L’école, où se décide la langue dans laquelle une génération pensera. Les médias, où se forme le régime d’attention d’un peuple. Les espaces publics, où une société s’éprouve comme telle plutôt que comme un agrégat d’individus branchés sur des flux séparés. Un Etat qui abandonne ces trois lieux au marché mondial de l’attention ne gouverne plus qu’un territoire.
Les sociétés ne s’effondrent pas quand elles perdent leurs valeurs. Elles s’effondrent quand elles cessent de produire la culture qui les tenait debout.
Chérif Salif SY

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