Ce témoignage sur l’éminent professeur Assane Seck s’inscrit dans le cadre de la journée d’hommage que, près de quatorze ans après son rappel à Dieu, l’Université de Ziguinchor, dont il est le parrain, a consacrée, le 20 mai 2026, à sa mémoire.
Ce témoignage sur l’éminent professeur Assane Seck s’inscrit dans le cadre de la journée d’hommage que, près de quatorze ans après son rappel à Dieu, l’Université de Ziguinchor, dont il est le parrain, a consacrée, le 20 mai 2026, à sa mémoire. L’occasion m’est ainsi offerte d’évoquer des aspects de la longue et exceptionnelle trajectoire de l’universitaire, de l’homme politique et de l’homme d’Etat qu’il était tout à la fois, comme on le verra, et qui nous a quittés à 93 ans passés. Ce faisant, ma principale source sera ses Mémoires qui sont une mine d’informations de première main sur son itinéraire politique, social et intellectuel, autant que sur nombre de faits marquants de l’histoire politique du Sénégal contemporain. Des informations complétées par d’autres qui sont tirées d’un ouvrage collectif, d’une bonne trentaine d’excellents témoignages, réalisé sous la direction de Makhily Gassama, ancien Ministre de la Culture, homme de lettres et essayiste de renom, qui l’a publié en 2010 aux NEAS sous le titre : Mélanges offerts au Professeur Assane Seck. Les entrevues que j’avais souvent avec le Professeur, du fait des relations que nous entretenions, m’avaient également beaucoup appris sur sa personnalité très attachante. Elles se faisaient parfois en mandingue quand lui venait la nostalgie de son royaume d’enfance à Marsassoum, en Moyenne Casamance, son ancienne base politique, où il entra à l’école après des études coraniques et l’initiation dans la Case de l’homme. Qu’il me soit permis d’entamer mon témoignage par cette proximité que j’avais avec le Professeur Assane Seck et dont voici les circonstances. C’était au moment où, avec l’équipe des bonnes volontés dont j’étais, réunies autour du même Makhily Gassama qui en était l’initiateur, on préparait la célébration, le 1er février 2009, de son 90e anniversaire simultanément tenu à Ziguinchor et à Marsassoum et, deux semaines plus tard, en apothéose à Dakar. Cinq ans plus tôt, à l’occasion d’une autre célébration, celle du centenaire de Ziguinchor comme capitale régionale de la Casamance naturelle dont il était l’Invité d’honneur, je pus déjà, en ma qualité de Commissaire général de l’événement, nouer les premiers contacts et obtenir son accord enthousiaste de prononcer la leçon inaugurale du colloque organisé à cet effet. Ce qu’il fit avec brio devant un public venu nombreux, y compris un parterre de personnalités de divers milieux. Du haut de sa sagesse de patriarche, il appela ce jour-là dans son adresse, en des termes émouvants et admirables de profondeur, au rassemblement consensuel des peuples. Rassemblement qu’il considérait, à juste titre, comme pouvant contribuer, s’agissant de la Casamance, sa région natale, à sortir celle-ci du long conflit armé et sanglant si attentatoire à la paix, à la stabilité et à la sécurité de ses populations meurtries par des souffrances de tous ordres. Et il était d’autant plus inspiré et fondé à délivrer un discours de si haute portée qu’il avait, fait reconnu et salué de tous, consacré le meilleur de son temps et de son savoir à la résolution de cette crise dont il espérait tant voir, de son vivant, la fin dans la communion des cœurs et des esprits.
Ce furent ces deux célébrations qui contribuèrent à la proximité que j’allais avoir avec le futur parrain de l’Université de Ziguinchor. J’avais, en effet, fini par faire partie des habitués de son bureau situé dans son ancien domicile au quartier Fass à Dakar où il se rendait tous les jours, même le dimanche. Il y recevait chaleureusement des amis, d’anciens compagnons et militants politiques, des chercheurs, des étudiants, des artistes, des leaders de mouvements de la société civile. Tout ce beau monde venait, comme moi, échanger avec lui et surtout s’enrichir de son éclairage, toujours pertinent, autant sur les événements politiques majeurs du Sénégal qu’il avait vécus en acteur ou en témoin que sur la marche du continent, en panafricaniste engagé qu’il était resté toute sa vie. Venons-en à présent à son œuvre de géographe universitaire à laquelle j’allais me familiariser, suite, le baccalauréat obtenu, à mon inscription, en octobre 1970, au département d’Histoire Géographie de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Dakar, aujourd’hui Université Cheikh Anta Diop. C’était l’année où fut éditée et publiée par l’IFAN à Dakar sa thèse de doctorat d’Etat en Géographie soutenue avec succès, quatre ans auparavant, à la Sorbonne, à Paris. Etudiant avide de connaissances, je ne mis pas longtemps à me plonger dans la lecture de cette œuvre monumentale de géographie urbaine consacrée à Dakar, métropole oust-africaine, comme il l’avait si bien intitulée. En 1967, toujours sur sa lancée de géographe émérite, le Pr. Assane Seck fut le premier Africain francophone à publier un autre ouvrage de référence sur la géographie de l’Afrique Occidentale édité par les Presses Universitaires de France (PUF), qui demeurent à ce jour un label prestigieux en matière de publication scientifique. Ainsi se renforça l’admiration que je portais à l’universitaire et déjà à l’homme politique Assane Seck, parmi les leaders du parti d’opposition, le PRA-Sénégal, qui, à partir du milieu des années 1950, luttaient pour l’indépendance immédiate du Sénégal en même temps que d’autres leaders du pays comme Senghor et Lamine Guèye qui, eux, défendaient une autre ligne, moins radicale, plus gradualiste.
Les premiers signes de cette admiration remontent à un événement mémorable, survenu après l’accession de notre pays à la souveraineté internationale. Nous sommes en 1961, le parti UPS de Senghor et de Mamadou Dia au pouvoir décida de casser l’élan populaire de plus en plus grandissant de son rival, le PRA-Sénégal, dans le pays, plus particulièrement en Casamance où militait, en leader charismatique, le jeune universitaire Assane Seck, Assistant en géographie à l’Université de Dakar. Une machination fut alors ourdie contre lui, accusé d’avoir fait distribuer des armes à ses militants aux fins d’un complot visant à renverser le Gouvernement et qui devrait partir de la Casamance, son fief politique. Malgré l’absence manifeste de preuves matérielles pouvant l’attester, Assane Seck fut arrêté et mis en prison à Dakar avant d’être transféré par bateau à Ziguinchor, menottes aux mains, pour y être emprisonné de nouveau et humilié devant ses partisans. Au lieu de cette humiliation que ses adversaires comptaient lui faire subir, ce fut l’inverse qui se produisit, puisqu’il fut accueilli en héros par une foule en liesse, la ville s’étant, dans son écrasante majorité, mobilisée pour lui apporter son soutien indéfectible et l’accompagner à pied, toujours en liesse, du Port jusqu’à la prison. L’adolescent curieux que j’étais au moment de ces événements survenus en octobre 1961 et qui venait d’entrer en classe de CM2, en fut un témoin oculaire non sans être saisi d’émerveillement devant une scène si impressionnante d’adhésion populaire au combat d’un leader attaché à la liberté et à la souveraineté pleine et entière de son peuple. De ce jour date donc l’admiration, bien précoce il faut le dire, que je n’allais plus cesser d’avoir pour le Professeur que je voyais pour la première fois. D’autant que dans ma famille, on vantait déjà son courage et ses succès universitaires qui faisaient sa renommée dans toute la Casamance, laquelle était fière d’avoir, elle aussi, un intellectuel de la trempe d’un Léopold Sédar Senghor ou d’un Lamine Guèye.
Un autre jour que je fus amené, plus de cinquante ans après, à lui rappeler, lors d’une de nos conversations dans son bureau, cet épisode de son passé politique, il me répondit, avec le sourire de celui qui n’en avait rien oublié, que, le recul du temps aidant, il reconnaissait avoir quand même risqué gros sa vie au vu de l’acte d’accusation porté contre lui et de ce que ses adversaires lui firent endurer lors de ses deux incarcérations à Dakar, puis à Ziguinchor. Fort heureusement, celles-ci ne furent finalement pas longues, à peine quatre mois, son parti et ses avocats s’étant courageusement battus pour sa libération qui fut obtenue sans jugement et donc sans conditions, le 2 février 1962 à Dakar où il avait été ramené quelques semaines avant. Pour autant, tint-il à le préciser, il ne regrettait rien de ce combat qu’il considérait comme un acte patriotique qu’il devait bien à son peuple. Pour en savoir plus sur cet événement, je renvoie aux Mémoires du Professeur qui le relate avec force détails (pp.124-130).
L’ouvrage, gros de près 350 pages, s’intitule Sénégal, émergence d’une démocratie moderne, 1945-2005. Un itinéraire politique (Karthala, Paris 2005) et se lit aisément tant il est écrit dans un style alerte et limpide. L’auteur nous y gratifie, comme écrit dans le texte de la quatrième de couverture, « d’une contribution essentielle à l’histoire de la construction politique et sociale du Sénégal contemporain ». Quant au Pr. Djibril Samb, qui en a signé la préface et qui fut Directeur de l’IFAN, voici en quels termes il apprécie hautement le Pr. Seck: « Il nous livre…, avec beaucoup de lucidité, ses propres réflexions sur les questions essentielles du devenir africain : l’acclimatation contrastée de la démocratie en terre africaine, l’Etat de droit, l’impact de la science et de la technique sur l’évolution des sociétés africaines, la peine de mort- qu’il rejette radicalement-, le rôle de la justice, la société civile, le NEPAD. Sur tous ces problèmes il exprime des vues originales, constamment informées non seulement par sa solide culture académique, mais également par sa grande expérience d’homme d’Etat ».
De fait, le Pr. Assane Seck était d’une polyvalence avérée, y compris dans sa propre discipline universitaire, qui le faisait exceller dans les différents domaines où il intervenait. Le voilà brillant universitaire, d’une grande humilité et d’un sens élevé de l’humain, engagé dans le combat politique pour l’indépendance de son pays ; homme d’Etat ; responsable politique aimé et très proche de ses militants ; père de famille attentionné dont tous les enfants avaient fréquenté l’école publique, du primaire à l’Université ; homme intègre et rigoureux dans la gestion des affaires de l’Etat, y compris des fonds publics qui lui étaient alloués dans le cadre de ses fonctions ministérielles qu’il exerça pendant dix-huit ans sans discontinuer jusqu’à sa retraite gouvernementale et politique en 1983. S’y ajoute, ce que l’on oublie souvent ou ignore, qu’il était un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale dans le corps des tirailleurs sénégalais de l’armée française où il fit la campagne d’Italie et participa au débarquement de Provence au sud de la France, en août 1944. Démobilisé à la fin de la guerre, il fut récompensé du grade d’Adjudant. A ce sujet, voici ce qu’a dit son ami et compagnon de lutte au PRA-Sénégal, Amadou Mahtar Mbow, ancien Directeur Général de l’Unesco, qui l’a rejoint dans son repos éternel : « Simple tirailleur sénégalais, au sortir de la prestigieuse Ecole normale William Ponty, parce que né hors de ce que l’on appelait alors les Quatre Communes de plein exercice, Assane Seck finira la guerre comme Adjudant. C’était déjà une prouesse si on sait que l’accès à ce grade était généralement réservé à des sous-officiers ayant accompli une longue carrière militaire » (in Mélanges offerts au Professeur Assane Seck, op. cit. p.89). C’est dire le vaillant soldat qu’il avait été durant ce conflit mondial au point que l’un de ses chefs le destinait à une carrière militaire des plus prometteuses. Ce qu’il déclina gentiment pour entreprendre avec succès des études supérieures en Sorbonne. Bien lui en prit eu égard à l’universitaire respecté et réputé qu’il était devenu et qui s’était mis, ses études supérieures terminées, au service de son pays en lutte pour son émancipation de la domination coloniale française.
Tant de qualités morales et intellectuelles lui étaient venues de son milieu familial qui les lui avait inculquées, lui, Assane Seck, né le 1er février 1919 à Inor, un village dans le Fogny oriental, en pays diola de la Moyenne Casamance où son père était traitant. A cela s’ajoutent les trois versants de son ascendance : le versant paternel lébou de Rufisque, Mbao et Ouakam ; du côté maternel, les versants diola et sérère. Un héritage qu’il assumait parfaitement et qui en faisait un Sénégalais bon teint, nourri aux valeurs de sa terre de Casamance où, à sa demande, il repose pour l’éternité, à Marsassoum plus précisément, un terroir qui, on le voit, aura beaucoup compté dans sa vie, au point que ses enfants en ont fait, comme de juste, l’un des hauts lieux de mémoire de la famille Seck en Casamance. Ce qui fit dire à feu Ousmane Tanor Dieng, son camarade au Parti Socialiste, que « Assane Seck, cet authentique fils de la Casamance dont les ancêtres viennent du Cap Vert, en plus de représenter une des identités remarquables de notre Nation, incarne, à mes yeux, la synthèse harmonieuse des valeurs cardinales de notre peuple. Des valeurs qu’il a toujours portées tout au long d’une existence exceptionnelle faite de patriotisme, d’engagement et de combat » (in Mélanges offerts au Professeur Assane Seck, op. cit., p.94). Un autre de ses collègues, l’universitaire français feu le Pr. Paul Pélissier, auteur du célèbre ouvrage Les Paysans du Sénégal, de renchérir en ces termes : « Il est difficile d’imaginer parcours mieux accompli que celui d’Assane Seck. Rares sont, en effet, celles ou ceux qui, à son image, ont su conduire avec la même rigueur, vocation professionnelle et engagement politique, préoccupations scientifiques et activité militante. D’un itinéraire aussi riche qui fit de l’élève de l’école normale d’instituteurs de William Ponty un Professeur d’Université, d’un militant de l’indépendance un Ministre d’Etat, nous voudrions retenir ici son rôle dans l’essor de la géographie ouest-africaine et plus généralement dans le développement de l’Enseignement Supérieur au Sénégal » (in Mélanges offerts au Professeur Assane Seck, op. cit. p. 27). Par ces témoignages poignants, d’une grande justesse, auxquels s’ajoutent tant d’autres qui figurent dans l’ouvrage collectif mentionné plus haut sur l’homme d’Etat et l’universitaire, l’on ne peut qu’être fier et admiratif de son itinéraire si digne d’éloges. Que l’Université de Ziguinchor soit baptisé de son nom, quoi de plus hautement mérité pour ce premier universitaire de rang magistral que la Casamance ait connu et qui, sa vie durant, aura tout donné à son pays qu’il chérissait au plus profond de son être ! Voilà le Pr. Assane Seck tel que je l’avais connu, fréquenté, apprécié, admiré et qui m’avait tant donné de son affection toute paternelle et que je n’appelais plus que par Tonton Assane. Je recommande vivement la lecture de ses Mémoires et de tous ses autres écrits, tous d’excellente facture et très instructifs sur l’histoire politique du Sénégal contemporain.
S’agissant du devenir de l’Université de Ziguinchor, sans savoir que celle-ci porterait plus tard son nom, et profitant parfois de ses séjours privés dans la ville pour se rendre au campus naissant et constater de visu l’évolution du rythme et du niveau des travaux d’aménagement auxquels il tenait tant, le Pr. Assane Seck lui destinait une vocation devant l’ouvrir aux pays de notre sous-région, en commençant par la Gambie, la Guinée-Bissau et la Mauritanie avant de rayonner au-delà, en Guinée-Conakry et au Mali. Il fondait, à juste titre, son argument sur le fait incontestable que tous ces pays sont liés au nôtre par l’histoire et la géographie qui en faisaient des espaces partageant, depuis des millénaires, quasiment les mêmes peuples et cultures. Ce qui est de nature, à condition que nos gouvernants s’y engagent à fond, à favoriser leur intégration dans le domaine de l’enseignement supérieur où l’Université de Ziguinchor ne manquerait pas de jouer le rôle de chef de file et donc de premier plan. Bien que conscient de l’ampleur de la tâche et des pesanteurs de toutes sortes à surmonter, le Pr. Assane Seck n’en gardait pas moins, en homme de défi, l’espoir de voir le campus de Ziguinchor s’ériger, à moyen et long terme, en « foyer lumineux visible de tous les points de notre continent ». C’est par ces mots touchants d’optimisme qu’il avait conclu l’un des deux derniers textes majeurs qu’il avait écrits avant de nous quitter et qu’il intitula : De l’obscurité aveugle à la lumière du savoir. Belle formule qui aurait pu servir de devise au campus de Ziguinchor ! Makhily Gassama et moi avons réuni les deux textes en un opus publié à titre posthume aux Editions Abis à Dakar en 2014, peu avant l’inauguration officielle du campus par le Chef de l’Etat d’alors. Je vais conclure, et c’est pour dire que nous avons là, au regard du parcours exceptionnel de l’illustre parrain, un héritage d’une haute valeur intellectuelle et morale à préserver et à promouvoir pour que se perpétuent sa mémoire et son œuvre.
Par Mamadou Mané,
Historien, ancien Conseiller culturel à la Présidence de la République (1990-2000)
Email : manekundaze@yahoo.fr
