Les nations ne meurent pas seulement de la pauvreté, de la corruption ou de l’incompétence. Elles meurent aussi lorsque les citoyens cessent de croire à l’impartialité de leurs institutions. A partir de cet instant, le doute s’installe, la suspicion se généralise et la confiance publique se dégrade.
C’est précisément la question qui se pose aujourd’hui à la suite des révélations du journaliste Madiambal Diagne faisant état d’une rencontre entre Monsieur Ousmane Sonko et Monsieur Cheikh Ndiaye, membre du Conseil constitutionnel.
Si ces informations sont exactes, elles soulèvent un problème d’une gravité exceptionnelle. Non pas parce qu’il serait interdit à deux citoyens de se rencontrer. Non pas parce qu’un responsable politique perdrait sa liberté de mouvement. Mais parce que le contexte confère à cette rencontre une dimension institutionnelle majeure.
En effet, une requête introduite par l’opposition conteste la qualité de député de Monsieur Ousmane Sonko. Cette affaire semble relever de la compétence du Conseil constitutionnel. Au­trement dit, l’institution à la­quelle appartient Monsieur Chei­kh Ndiaye est précisément celle qui sera appelée à se prononcer sur une question engageant directement l’avenir politique de Monsieur Ousmane Son­ko.
Dans une démocratie moderne, la justice constitutionnelle ne doit pas seulement être indépendante. Elle doit apparaître comme indépendante.
Cette exigence est si importante que le législateur sénégalais l’a inscrite dans le marbre de la loi.
L’article 7 de la loi organique relative au Conseil constitutionnel impose aux membres de cette institution un devoir de réserve et d’impartialité particulièrement strict. Avant leur entrée en fonction, ils prêtent serment de remplir fidèlement leurs missions, de respecter la Constitution, de garder le secret des délibérations et, surtout, de «ne donner aucune consultation à titre privé sur les questions relevant de la compétence du Conseil constitutionnel».
La portée de cette disposition est considérable.
Le législateur a voulu protéger le Conseil constitutionnel contre toute suspicion d’influence, de proximité ou de pression. Il a voulu ériger une muraille entre les juges constitutionnels et les ac­teurs politiques susceptibles d’être concernés par leurs décisions.
La raison est simple.
Lorsqu’une institution constitutionnelle est soupçonnée d’entretenir des relations privilégiées avec l’une des parties concernées par un litige, c’est la crédibilité de toute la décision qui se trouve fragilisée.
Il ne s’agit donc pas seulement d’une question juridique.
Il s’agit d’une question de morale publique et d’éthique.
Il s’agit d’une question de culture démocratique.
Il s’agit d’une question de confiance nationale.
Pendant des années, Monsieur Ousmane Sonko a construit son discours politique autour de la défense des institutions, de la transparence et de la rupture avec les pratiques du passé. Il a dénoncé avec vigueur les interférences supposées entre le Pouvoir exécutif et certaines institutions de la République. Il a exigé une gouvernance fondée sur l’éthique et l’exemplarité.
Ces exigences étaient légitimes.
Elles demeurent légitimes.
Mais elles doivent s’appliquer à tous, y compris à ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir.
La République ne peut survivre à la géométrie variable des principes.
Ce qui était condamnable hier ne devient pas acceptable aujourd’hui parce que les acteurs ont changé de camp.
L’exemplarité n’est pas un slogan destiné aux périodes d’opposition.
Elle est une obligation permanente pour ceux qui gouvernent.
C’est précisément ce qui distingue l’homme politique de l’homme d’Etat.
L’homme politique pense d’abord à sa situation personnelle.
L’homme d’Etat pense d’abord à la solidité des institutions.
L’homme politique cherche ce qui lui est utile.
L’homme d’Etat évite même ce qui pourrait simplement apparaître comme inapproprié.
La grandeur d’un responsable public ne réside pas dans sa capacité à exploiter toutes les marges que lui offre la loi. Elle réside dans sa capacité à s’imposer des limites supplémentaires au nom de l’intérêt supérieur de la Nation.
Cheikh Ahmadou Bamba enseignait que la sagesse du dirigeant réside dans la maîtrise de ses passions et dans sa capacité à se soumettre à des exigences plus élevées que celles imposées au commun des mortels.
De son côté, El Hadji Malick Sy rappelait que l’autorité véritable repose sur la mesure, la retenue et le sens de la responsabilité.
Ces enseignements demeurent d’une actualité saisissante.
Car le pouvoir n’est pas seulement une question de légalité.
Le pouvoir est aussi une question de comportement.
Le pouvoir est une pédagogie.
Le pouvoir est un exemple.
Le pouvoir est une responsabilité morale.
Aujourd’hui, le Sénégal a besoin d’être rassuré.
Les citoyens ont le droit de savoir ce qui s’est réellement passé.
Ils ont le droit d’obtenir des explications précises.
Ils ont le droit d’être convaincus que les institutions demeurent à égale distance de tous les acteurs politiques.
Le silence ne dissipera pas les interrogations.
L’absence de clarification ne fera qu’alimenter les soupçons.
Or, la suspicion est le poison lent des démocraties.
Une République forte n’est pas celle où les citoyens sont contraints de faire confiance.
C’est celle où les institutions ins­pirent naturellement confiance.
La question dépasse donc largement la personne de Monsieur Ousmane Sonko.
Elle concerne l’avenir de notre démocratie.
Elle concerne le respect des principes que les nouvelles autorités ont elles-mêmes défendus pendant des années.
Elle concerne la cohérence entre les discours d’hier et les pratiques d’aujourd’hui.
Car la crédibilité d’un pouvoir ne se mesure pas à la force de ses déclarations.
Elle se mesure à sa capacité à appliquer à lui-même les règles qu’il exige des autres.
Et c’est précisément dans ces moments de doute que se révèle la véritable stature d’un homme d’Etat.
La République observe.
L’Histoire retiendra.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

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