Derrière l’image de « mauvais payeur » qui colle à la peau du secteur sénégalais de l’assurance, se cache un financeur massif et sous-reconnu de l’économie nationale. A travers les derniers chiffres provisoires annoncés par la Fédération sénégalaise des sociétés d’assurance (FSSA), ce lundi 15 juin 2026 à Dakar, apparaît un pilier silencieux de l’économie nationale.
Il y avait quelque chose d’inhabituel dans le ton. Pas de langue de bois. Face à la presse, ce lundi 15 juin 2026, le président de la FSSA, El Hadj Amar Kébé, a choisi d’ouvrir le capot (y compris pour montrer ce qui coince) : « Beaucoup pensent que les 311 milliards, c’est ce que nous allons gagner comme richesse. Ce n’est pas le cas. Mais c’est à nous de mieux communiquer. »
Le marché sénégalais de l’assurance a atteint 311,2 milliards de francs CFA de chiffre d’affaires en 2025, contre 249 milliards en 2022 (une progression cumulée de 25% en trois ans, à un rythme annuel moyen de 7,7%). Ce résultat provisoire conforte le Sénégal au deuxième rang des marchés d’assurance de la zone CIMA, qui regroupe les quatorze pays de la zone franc, derrière la Côte d’Ivoire.
Le secteur est, qu’on le sache ou non, l’un des premiers contributeurs fiscaux et financiers du pays. En fait, les chiffres dessinent le portrait d’un acteur systémique que l’opinion publique sous-estime structurellement. Derrière le chiffre d’affaires de 311 milliards, il y a des charges, des sinistres à honorer, une réglementation contraignante, et surtout une obligation de placer les primes collectées en « bon père de famille », l’argent des assurés n’appartenant pas aux assureurs mais à leurs clients.
Traduction concrète : quand l’État sénégalais émet des obligations pour financer ses infrastructures, les assureurs sont en première ligne. Quand les banques ont besoin de liquidités, les compagnies d’assurance sont là. « Nous faisons partie des premiers partenaires de l’État », a affirmé le président de la FSSA. Un rôle de pilier silencieux de l’économie nationale, assumé dans la discrétion depuis des décennies.
Cependant, le chiffre d’affaires n’est que la partie visible. Ce que la FSSA révèle avec une clarté rare, c’est l’ampleur du rôle d’investisseur institutionnel que jouent les assureurs sénégalais. Sur les 649,7 milliards (soit plus du double du chiffre d’affaires du secteur) placés dans l’économie en 2024 (en progression de 10% par rapport à l’année précédente), 165,3 milliards ont été investis en obligations et valeurs d’État, soit 25,5% du total, et 272,5 milliards ont alimenté les dépôts bancaires, contribuant directement à la liquidité du système financier national. À cela s’ajoutent 27,9 milliards versés au titre des impôts et taxes, en hausse de 16,1% par rapport à 2023.
Protection : 133 milliards versés en 2024, des délais à accélérer
La mission première du secteur reste la protection. En 2024, les compagnies sénégalaises ont versé 133 milliards de francs CFA d’indemnités et de prestations à leurs assurés, contre 119 milliards l’année précédente (une progression de 12% qui traduit à la fois la croissance du marché et l’amélioration progressive du taux de règlement). Derrière ces milliards, des réalités humaines concrètes : des entrepreneurs indemnisés après un sinistre, des familles protégées après un décès, des entreprises renflouées après un incendie.
Mais El Hadji Amar Kébé n’a pas esquivé le reproche qui revient le plus souvent des citoyens : la lenteur dans le règlement des sinistres automobiles. « C’est un sujet que nous assumons. Nous avons encore des efforts à faire dans le cadre des règlements des sinistres car tout n’est pas parfait. » Une franchise rare dans un secteur habitué à se défendre plutôt qu’à s’expliquer.
Il a néanmoins posé le contexte : dans les accidents corporels, le procès-verbal de constat doit transiter par le parquet, un processus qui peut prendre plusieurs mois, indépendamment de toute volonté de l’assureur. « Du 1er mars à six mois après, l’assureur n’a pas son PV. Et ça, on ne le dit pas. »
Pour réduire cette dépendance au moins pour les accidents matériels, la FSSA a créé TAXAWU LEEN, une unité composée d’anciens enquêteurs de police et de gendarmerie, équipés de motos, capables d’intervenir rapidement sur les lieux d’un sinistre pour établir un constat gratuit. Le dispositif, encore limité à Dakar et aux heures ouvrables, doit être étendu aux autres régions et passer en mode H24. Un séminaire international sera organisé avant la fin de l’année sur le thème de l’accélération du règlement des sinistres automobiles. C’est le signal que le secteur ne se contente plus de gérer le problème, il veut le résoudre structurellement.
La solidité financière du secteur est, quant à elle, hors de tout doute. Les taux de couverture de la marge de solvabilité atteignent 510% en assurance Dommages et 298% en assurance Vie. Des niveaux largement supérieurs aux exigences réglementaires de la CIMA, qui témoignent de la résilience d’un marché capable de faire face à ses engagements même dans un environnement économique difficile.
1,48% : le vrai défi
C’est le chiffre qui résume à lui seul le paradoxe du secteur. Le potentiel est intact. Avec un taux de pénétration de 1,48% du PIB et une prime moyenne par habitant de 16 319 francs CFA, le Sénégal est très en deçà de la moyenne africaine de 3%. Pour la FSSA, ce n’est pas le signe d’un désintérêt des populations. « C’est le signe d’une inadaptation de l’offre aux réalités socioéconomiques locales, conjuguée à un déficit structurel d’éducation financière ».
El Hadji Amar Kébé l’a formulé sans détour : « Vous ne pouvez pas venir demander à quelqu’un qui n’a pas encore assuré sa dépense quotidienne de souscrire une assurance ; il ne vous écoutera même pas. C’est à nous de nous réinventer, de rendre l’assurance plus démocratique. » La réponse s’appelle microassurance. La FSSA vient de créer une commission « assurance durable » dédiée à ces nouvelles niches : assurance agricole, couverture santé inclusive, protection des marchés et des commerçants informels. Les états généraux de la FANAF, prévus en début juillet prochain, seront entièrement consacrés à ce sujet.
Pétrole, gaz et cyber-risques : les trois paris de demain
Le deuxième rang dans la CIMA n’est pas un plafond. Derrière la Côte d’Ivoire, premier marché de la zone franc, le Sénégal regarde vers le haut. Pour y parvenir, le secteur mise sur trois leviers simultanés et la FSSA identifie avec précision les leviers de croissance à horizon 2030.
Le premier est immédiat : l’entrée en production des champs pétroliers de Sangomar et gaziers de Grand-Tortue Ahmeyim génère des besoins de couverture considérables. Le secteur s’engage à renforcer sa capacité locale de souscription et de réassurance pour maximiser la rétention nationale des primes (un enjeu de contenu local qui rejoint directement les priorités de l’État).
Le modèle du Pool pétrolier et gazier, qui regroupe toutes les compagnies sénégalaises pour assurer collectivement ces risques, est déjà en place, et il commence à faire école : la Côte d’Ivoire s’y est récemment intéressée, selon le président Amar Kébé.
Le deuxième levier est numérique. Le développement rapide de l’économie digitale sénégalaise génère des besoins de couverture encore peu structurés : cyber-risques, protection des données, fraude numérique, interruption d’activité. Un marché à construire, mais dont la demande latente est déjà réelle.
Le troisième levier est climatique. Les assurances agricoles et indicielles, indexées sur des paramètres climatiques objectifs, offrent un outil concret de résilience face aux aléas du changement climatique, particulièrement pour les populations rurales les plus exposées.
Le défi prioritaire : se faire connaître
Vingt-sept compagnies, trois réassureurs, un pool pétrolier et gazier, un pool transport public de voyageurs, un fonds de garantie automobile, une unité de constat à l’amiable, un bureau de la carte CEDEAO pour les accidents transfrontaliers, un GIE dédié à la transformation numérique du secteur. Le marché sénégalais de l’assurance est, à bien des égards, bien plus structuré et sophistiqué que sa réputation ne le laisse croire.
Ce point de presse du 15 juin 2026 aura au moins eu le mérite de le dire à voix haute. « Dans le métier que nous exerçons, il y a beaucoup de préjugés », a reconnu El Hadji Amar Kébé. « Il est très important que nous puissions communiquer pour déconstruire certains préjugés. Mais aussi, lorsque des reproches doivent nous être faits, que nous puissions les assumer. »
C’est peut-être ça, le vrai tournant. Un secteur qui, pour la première fois, choisit la transparence plutôt que la réserve. Et qui parie que la confiance (cette matière première de l’assurance), se gagne aussi dans les salles de presse.
