Il y a des silences qui honorent. Il y en a d’autres qui accusent. Et puis il existe une troisième catégorie, plus troublante encore. Celle des silences opportunistes qui se transforment soudainement en prises de parole tardives, lorsque toute responsabilité a disparu. C’est précisément dans cette catégorie que semble s’inscrire aujourd’hui l’intervention de Monsieur Mamadou Faye, ancien président de la Cour des comptes, dans les colonnes du journal L’Observateur.
Après avoir quitté ses fonctions et rejoint paisiblement la retraite, voilà que l’ancien magistrat financier décide enfin de livrer sa vérité sur la controverse de la prétendue «dette cachée». Une sortie qui soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Pourquoi aujourd’hui ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi attendre d’avoir quitté les responsabilités qui lui conféraient l’autorité, la crédibilité et les moyens institutionnels nécessaires pour parler ?
Voilà les véritables interrogations.
Pendant des années, Monsieur Mamadou Faye a occupé l’une des fonctions les plus stratégiques de l’Etat du Sénégal. A la tête de la Cour des comptes, il disposait d’une légitimité exceptionnelle pour éclairer l’opinion publique sur toutes les questions relatives à la sincérité des finances publiques, à la dette souveraine et à la régularité des comptes de l’Etat.
Aucune disposition légale ne lui interdisait de faire connaître sa position lorsqu’il était en exercice. Aucun texte ne lui imposait un silence absolu sur les débats relatifs à l’interprétation des données financières de l’Etat. Aucun obstacle institutionnel ne l’empêchait de clarifier les notions utilisées dans l’espace public lorsque celles-ci risquaient d’induire les citoyens en erreur.
Pourtant, il s’est tu.
Et c’est précisément ce silence qui rend sa sortie actuelle profondément problématique.
Le penseur sénégalais Cheikh Anta Diop écrivait que «la vérité n’a pas de saison». Cette formule mérite d’être méditée. Car lorsqu’une vérité attend la retraite pour s’exprimer, elle cesse souvent d’être un acte de courage pour devenir un simple exercice de confort.
Le courage institutionnel consiste à parler lorsque la parole engage.
Le courage intellectuel consiste à assumer ses convictions lorsque l’on dispose encore du pouvoir d’agir.
Le reste relève davantage de la justification tardive que du témoignage historique.
L’ancien président de la Cour des comptes semble aujourd’hui vouloir corriger, nuancer ou relativiser certains discours ayant prospéré autour de la question de la dette. Mais où était-il lorsque ces discours étaient portés au sommet de l’Etat ? Où était-il lorsque le pays tout entier assistait à des accusations gravissimes contre les autorités précédentes ? Où était-il lorsque la réputation financière du Sénégal se retrouvait au centre des débats nationaux et internationaux ?
L’ancien Premier ministre Ousmane Sonko lui-même a récemment déclaré sur les antennes de Rfi et France 24 que ses affirmations relatives à cette prétendue dette cachée avaient été formulées en tant que chef de parti politique et non à partir d’une position gouvernementale fondée sur des preuves administratives irréfutables. Cette précision majeure change profondément la nature du débat. Elle constitue même, pour beaucoup d’observateurs, une forme de recul par rapport à certaines certitudes affichées auparavant.
Dans ce contexte, l’intervention tardive de Monsieur Mamadou Faye apparaît moins comme une contribution à la vérité que comme une tentative de repositionnement personnel.
Une institution comme la Cour des comptes n’est pas un observatoire passif de la vie publique. Elle est l’un des piliers de la transparence républicaine. Son premier responsable ne peut pas se réfugier derrière le silence pendant les moments décisifs, avant de devenir soudainement prolixe une fois libéré de ses obligations.
L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop nous rappelle que «le silence est parfois une forme de participation». Cette phrase est particulièrement éclairante.
Lorsqu’une controverse nationale majeure se développe pendant plusieurs années, le choix de ne pas intervenir devient lui-même un acte.
Lorsqu’une accusation contribue à dégrader l’image financière d’un pays, le refus d’apporter des clarifications est également un acte.
Lorsqu’une confusion s’installe dans l’esprit des citoyens et que ceux qui détiennent l’autorité du savoir choisissent de ne pas parler, leur silence finit par peser autant que les discours eux-mêmes.
Le problème n’est donc pas que Monsieur Mamadou Faye s’exprime.
Le problème est qu’il s’exprime trop tard.
L’histoire institutionnelle d’un pays ne peut pas être écrite à partir de témoignages postérieurs à l’exercice des responsabilités. Elle doit être construite dans le temps de l’action.
Le Sénégal a besoin de responsables publics capables d’assumer leurs positions lorsqu’ils exercent leurs fonctions et non lorsqu’ils n’ont plus rien à perdre.
Cette affaire révèle une question plus profonde concernant la responsabilité morale des hauts commis de l’Etat.
Peut-on bénéficier du prestige attaché à une fonction sans accepter les obligations qui l’accompagnent ?
Peut-on invoquer l’autorité de son ancienne charge tout en ayant refusé d’utiliser cette même autorité lorsque les circonstances l’exigeaient ?
Peut-on prétendre éclairer rétrospectivement un débat que l’on a laissé prospérer dans l’obscurité pendant des années ?
La réponse est évidemment non.
L’homme d’Etat sénégalais Valdiodio Ndiaye affirmait que «servir l’Etat exige du courage». Le courage dont il parlait n’était pas celui des mémoires tardives, ni celui des confidences de retraite. C’était le courage de la responsabilité immédiate, celui qui consiste à assumer sa part de vérité lorsque les événements se produisent.
C’est pourquoi la sortie médiatique de Monsieur Mamadou Faye apparaît aujourd’hui comme profondément inopportune.
Elle donne le sentiment d’une parole sans risque.
D’une vérité sans coût.
D’un témoignage sans responsabilité.
Et c’est précisément ce qui la rend inqualifiable.
Car au-delà de sa personne, c’est une certaine conception de la Fonction publique qui est en cause. Une conception selon laquelle on se tait lorsque l’on est aux commandes et l’on parle lorsque l’on a quitté le navire.
Le Sénégal mérite mieux.
La République mérite mieux.
Nos institutions méritent mieux.
Les citoyens ont droit à des serviteurs de l’Etat qui considèrent la vérité comme un devoir permanent et non comme une liberté que l’on s’accorde une fois la retraite venue.
L’autorité n’a de sens que lorsqu’elle s’exerce.
La parole n’a de valeur que lorsqu’elle engage.
Et la vérité n’est respectable que lorsqu’elle est dite au moment où elle peut encore éclairer l’action publique.
Le reste n’est qu’un commentaire tardif de l’Histoire.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

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