Une société où chacun cherche à comprendre avant de convaincre possède déjà l’une des conditions essentielles de la vie démocratique.
J’ai lu avec beaucoup d’attention le nouvel article d’Ibrahima Malick Thioune. Après la publication de mon papier, nous avons eu une longue conversation téléphonique, à la fois chaleureuse et exigeante, qui m’a confirmé une conviction déjà ancienne : les débats intellectuels sont féconds lorsqu’ils permettent de préciser les désaccords plutôt que de les durcir. Les nombreux lecteurs qui ont suivi notre échange y ont vu, non une polémique de circonstance, mais un dialogue. Je m’en réjouis, parce que c’est peut-être ainsi que la démocratie se pense le mieux : dans une discussion où chacun accepte de laisser son propre raisonnement être éprouvé par les arguments que l’autre lui oppose.
Dans mon précédent article, je voulais répondre à une interrogation de philosophie politique : qui doit avoir le dernier mot dans une démocratie ? Mon propos était de rappeler qu’aucun savoir, aucune expertise, aucune compétence technique ne saurait retirer aux citoyens la responsabilité ultime des décisions qui engagent leur destin collectif. Depuis Platon jusqu’aux formes contemporaines de la technocratie, la même tentation renaît périodiquement : considérer que certaines décisions seraient trop complexes pour être abandonnées au jugement du peuple. C’est contre cette tentation que j’entendais défendre le principe de la souveraineté populaire.
Le texte d’Ibrahima Malick Thioune se situe sur un autre plan. Il pose une question différente, mais tout aussi essentielle : dans quelles conditions le peuple exerce-t-il réellement cette souveraineté ? La nuance est importante. Reconnaître au peuple le dernier mot ne suffit pas encore à garantir qu’il parle véritablement en son nom. Si la question lui est entièrement imposée, si le texte lui est présenté comme un bloc indissociable, s’il ne peut ni proposer, ni amender, ni distinguer des dispositions qu’il approuve de celles qu’il refuse, alors la souveraineté populaire risque effectivement d’être faussée. Le citoyen cesse d’être l’auteur de la décision pour n’en devenir que le destinataire.
Sur ce point, les propositions avancées par Ibrahima Malick Thioune sont justes et méritent toute notre attention. En plaidant pour un droit d’amendement citoyen, pour une plus grande divisibilité des consultations référendaires, pour des exigences renforcées lorsqu’il s’agit de modifier la Constitution, il ouvre une réflexion stimulante sur les conditions institutionnelles d’une démocratie plus exigeante. Son texte ne se contente pas de critiquer le référendum comme tel, mais invite à imaginer des procédures permettant une participation plus active des citoyens à l’élaboration de la norme elle-même.
Notre échange m’a conduit à distinguer plus clairement deux questions que le débat public tend souvent à mêler, alors qu’elles relèvent de deux ordres différents. La première est une question de philosophie politique : d’où vient la légitimité de la décision ? Autrement dit, qui doit avoir le dernier mot lorsqu’une communauté politique doit se prononcer sur son propre destin ? C’est à cette question que répond le principe démocratique lui-même. Dans une démocratie, la souveraineté n’appartient ni aux experts, ni aux juges, ni aux techniciens, ni aux gouvernants. Elle appartient au peuple. Cette affirmation ne découle pas d’un constat empirique selon lequel le peuple serait toujours plus compétent que les autres. Elle constitue un principe normatif : parce que les citoyens sont libres et égaux, nul ne peut prétendre décider durablement à leur place. La démocratie répond donc d’abord à une question de légitimité.
La seconde question est d’une autre nature. Une fois admis que le peuple est souverain, comment cette souveraineté peut-elle s’exercer de manière effective ? Quelles institutions, quelles procédures, quelles garanties permettent aux citoyens d’être réellement les auteurs des décisions qui les engagent ? C’est ici que commence le travail du constitutionnaliste, du juriste et du théoricien des institutions. La question n’est plus de savoir qui décide, mais comment cette décision est élaborée, discutée, amendée et finalement adoptée.
Cette distinction me paraît extrêmement importante, parce qu’on ne répond pas aux deux questions avec les mêmes arguments. On ne peut pas réfuter le principe démocratique en montrant que telle ou telle procédure est imparfaite. De même, on ne peut pas se satisfaire d’affirmer la souveraineté populaire sans s’interroger sur les institutions qui lui permettent de prendre corps. Les deux questions sont solidaires, mais elles ne sont pas identiques.
C’est précisément ici que je situe la différence entre nos deux démarches. Mon précédent article cherchait à rappeler un principe que je crois aujourd’hui fragilisé : dans un contexte où l’expertise technique, les autorités indépendantes et bientôt les systèmes d’intelligence artificielle tendent à occuper une place croissante dans la décision publique, il me paraissait essentiel de rappeler que la démocratie ne saurait renoncer à ce qui la définit : le dernier mot appartient aux citoyens. Ibrahima Malick Thioune, quant à lui, part de ce principe pour poser une autre question, tout aussi légitime : comment faire en sorte que ce dernier mot soit autre chose qu’une ratification passive d’un texte élaboré par d’autres ? Son interrogation ne contredit donc pas la mienne. Elle lui succède en quelque sorte. Elle ne porte plus sur le fondement de la souveraineté, mais sur les conditions de son accomplissement.
Une procédure, aussi ingénieuse soit-elle, ne devient pas démocratique si elle retire finalement au peuple la décision qui lui revient. Inversement, un principe démocratique peut rester largement formel si les institutions n’offrent pas aux citoyens les moyens d’exercer effectivement la souveraineté qui leur est reconnue. C’est pourquoi je crois que notre débat a progressivement changé pour se situer à un autre niveau. Nous ne discutons plus seulement du référendum. Nous réfléchissons désormais à une question plus vaste : comment faire en sorte que les institutions soient véritablement à la hauteur du principe démocratique qu’elles prétendent servir ?
À cet égard, une remarque me paraît importante. Les propositions formulées par Ibrahima Malick Thioune dépassent peut-être ce que l’on appelle traditionnellement un référendum. En donnant au citoyen un véritable pouvoir d’intervention dans la constitution de la norme, elles dessinent les contours d’une conception renouvelée du pouvoir constituant lui-même. Ce déplacement mérite d’être souligné, car il ouvre un chantier de réflexion qui dépasse largement les circonstances politiques présentes. Je dirais même qu’il s’agit d’un défi théorique lancé aux spécialistes du droit constitutionnel.
Notre échange m’a également rappelé une vérité que le bruit et la fureur de notre actualité politique tendent malheureusement à faire oublier : la démocratie n’est pas seulement une manière de décider. Elle est d’abord une manière de discuter. Nous parlons beaucoup aujourd’hui de participation, de majorité, de référendum, d’élections ou de procédures institutionnelles. Nous parlons beaucoup moins de cette vertu première sans laquelle aucune de ces institutions ne peut durablement fonctionner : l’écoute réciproque. Écouter ne signifie pas renoncer à ses convictions. Cela signifie reconnaître que nul ne possède d’emblée la totalité de la vérité, et que le raisonnement de l’autre peut mettre en lumière une dimension de la réalité que nous n’avions pas aperçue. Une discussion véritable ne consiste pas à attendre son tour pour répondre. Elle suppose la disponibilité à laisser son propre jugement être affecté par celui d’autrui. Cette disposition d’esprit est devenue aujourd’hui une vertu politique rare. Le débat public est trop souvent conçu comme un affrontement où chacun cherche moins à comprendre qu’à triompher, moins à examiner les arguments qu’à disqualifier celui qui les formule. Les réseaux sociaux ont encore accentué cette dérive en transformant fréquemment la conversation en compétition permanente pour obtenir l’approbation immédiate de son propre camp par la mise à mort symbolique de l’adversaire.
C’est précisément contre cette dérive que Jürgen Habermas a construit sa théorie de la démocratie délibérative. Selon lui, la légitimité démocratique ne repose pas seulement sur le vote, mais sur la qualité de la discussion qui précède la décision. Une opinion ne devient véritablement publique que lorsqu’elle accepte de se confronter aux objections d’autrui, dans un espace pacifié ù chacun est reconnu comme un interlocuteur égal. Le but d’une telle discussion n’est pas de produire des vainqueurs et des vaincus, mais de permettre aux meilleurs arguments d’émerger progressivement. La démocratie ne consiste donc pas seulement à compter les voix mais d’abord à écouter les raisons.
Cette intuition rejoint d’ailleurs une tradition bien plus ancienne. Les dialogues de Socrate n’étaient pas des exercices de rhétorique destinés à écraser un adversaire, mais une recherche commune où chaque interlocuteur acceptait que sa propre pensée soit transformée par l’échange. De même, dans la tradition africaine de la palabre, la parole n’est pas seulement un instrument de persuasion mais un travail patient par lequel une communauté cherche à faire émerger une compréhension plus juste d’elle-même. Dans les deux cas, discuter signifie moins défendre une position que construire progressivement un monde commun.
C’est pourquoi, à mes yeux, cette conversation est déjà une pratique de la démocratie en ce qu’elle rappelle qu’une société libre ne repose pas seulement sur des institutions mais aussi sur une certaine qualité des relations intellectuelles entre ses citoyens. Nous avons sans doute davantage besoin aujourd’hui de cette culture de l’écoute que d’une multiplication de certitudes proclamées. Car une démocratie où chacun parle sans écouter finit toujours par perdre ce qui fait sa véritable force : la capacité de chercher ensemble une vérité qui de toute façon n’appartient à personne.
Nous avons commencé par discuter du référendum, et nous en sommes arrivés à réfléchir ensemble aux rapports entre la souveraineté populaire et les institutions qui lui donnent forme et consistance. Ce déplacement est peut-être, à lui seul, la meilleure justification de notre dialogue. Au fond, la démocratie ne progresse pas seulement par les réformes qu’elle adopte ou les institutions qu’elle invente. Elle progresse aussi lorsque les citoyens acceptent de soumettre leurs convictions à l’épreuve d’une discussion libre, argumentée et respectueuse. Une société où chacun cherche à comprendre avant de convaincre possède déjà l’une des conditions essentielles de la vie démocratique.
Bado Ndoye
Département de philosophie – UCAD
