Cette assertion «Nos cerveaux seront les champs de bataille du XXIème siècle» du professeur de neurosciences James Giordano, de l’Université de Georgetown, résume la stratégie national-populiste qui gouverne le monde et la manière dont elle s’est ancrée dans nos vies. En vrai, il n’y a rien de nouveau, si l’on se réfère à l’ouvrage Propaganda de Edward Bernays, qui démontra comment les opinions étaient manipulées en démocratie. Encore heureux, car on pouvait alors parler de démocratie, même s’il y avait une manipulation de masse. Désormais, un basculement spectaculaire s’est opéré, marqué par une pensée national-populiste.
Le national-populisme s’étend désormais des Etats-Unis de Donald Trump à l’Argentine de Javier Milei, en passant par l’Italie, l’Allemagne avec le parti Afd, et certains pays africains -notamment ceux de l’Aes et le Sénégal, où cette stratégie s’est ancrée dans le discours politique. La croisade populiste traverse ainsi les océans. Une étude de l’université de Göteborg en Suède, datée de mars 2025, nous révèle que 72% de la population mondiale vivent sous un régime populiste ou autocratique. Les effets sont donc établis et ils sont incontestables.
La stratégie de ce mouvement a été pensée, entre autres, par Steve Bannon, l’architecte de l’élection de Trump en 2016. Sa théorie consiste à fissurer les démocraties pour qu’elles s’effondrent les unes après les autres, sous l’effet de campagnes de diffamation, de fake news, de méthodes violentes et de déclarations outrancières.
L’opinion publique se retrouve alors submergée par ce que l’on appelle le phénomène du Gish Gallop (le mille-feuille argumentatif). Une partie de la population se laisse galvaniser par ces mensonges, se montrant incapable de distinguer le vrai du faux. Une autre partie, pourtant avertie mais impuissante face à cette violence organisée, finit par s’emmurer dans la résignation. Et il y a les opportunistes qui, par réflexe pavlovien, rendent cette vision fréquentable, soit en reprenant à leur compte le lexique populiste, soit en signant des tribunes intellectuelles en leur faveur, ou les deux à la fois. L’histoire regorge d’exemples probants dans l’Allemagne nazie des années 30 ou dans la défaite française en 1940, mais aujourd’hui encore, les exemples sont légion. Aux Usa, le pouvoir économique s’est confondu avec le pouvoir politique. Il a été compté mille trois cents milliards de fortunes personnelles réunies dans la salle du Capitole lors de la deuxième investiture de Donald Trump.
Le Sénégal n’est pas épargné. Des intellectuels et hommes d’affaires ont grandement contribué à l’installation de Pastef au pouvoir. Celui qui est considéré comme la première fortune du pays a battu campagne, lors des Législatives de novembre 2024, aux côtés de Pastef. Les pétitions des universitaires, les tribunes de certains hommes politiques et les déclarations visant à expliquer pourquoi il fallait, en plus de leur élection à la Présidence, donner une majorité écrasante au parti Pastef, ont contribué à normaliser ce Pastef néofasciste aux idées réactionnaires, qui conspue les principes et les valeurs républicains.
Pourquoi la pensée réactionnaire fonctionne ?
Le Dicton nous enseigne qu’un mensonge peut faire le tour de la Terre le temps que la vérité mette ses chaussures. C’est d’autant plus vrai avec l’avènement des réseaux sociaux. Le fait qu’une part importante de la population accède à l’information et fasse des choix politiques en fonction des perceptions sur les réseaux sociaux bouleverse le jeu politique traditionnel.
L’algorithme n’est pas neutre. En plus de l’introduction de la publicité dans les contenus partagés, les réseaux sociaux offrent aux utilisateurs, sans aucune médiation, tout contenu susceptible d’attirer leur attention et leur engagement. Du fait de cette absence de médiation et de filtre, l’algorithme incite à aimer -et à partager au mieux- n’importe quelle absurdité.
Voltaire nous prévenait : «Ceux qui peuvent vous faire croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités.» L’attaque du Capitole en janvier 2021 par des militants fanatisés, sur un simple tweet de D. Trump, en est un exemple éloquent.
L’opinion s’influence par la contagion et la suggestion, et elle finit par adopter les polémiques lancées sur l’espace public. Les réseaux sociaux et les médias jouent un rôle prépondérant dans cette invasion des idées polarisantes ; les personnes et les médias traditionnels «mainstream» qui résistent à cette invasion de l’espace médiatique sont fréquemment accusés d’être contre la volonté populaire.
Au Sénégal, la Tfm, la Sen Tv et la télévision publique, avant l’arrivée de Pastef, se voyaient coller l’infamante étiquette de «télé doff yi». Un sobriquet déshumanisant certes, mais pas nouveau pour qui connaît leurs méthodes ultras-violentes. De ce fait, ils créent leurs propres relais médiatiques pour véhiculer les théories les plus folles. Qui ne se souvient pas des capsules vidéo de Xalaat Tv sur la fabrication des cocktails Molotov ? La contagion a été telle que des hordes se sont ruées à l’université de Dakar, pour incendier la bibliothèque universitaire, brûler le Cesti, etc. Quelques jours après, c’est un bus à Yarakh qui subissait la fureur de la foule, causant la mort de deux petites filles.
Comment résister ?
«Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres», disait Gramsci, comme un appel à la vigilance face aux pathologies démocratiques et à la résistance face aux mouvements réactionnaires qui profitent du vide institutionnel pour prospérer.
Qu’on l’admette ou que l’on feigne de le nier, nous vivons dans un monde d’images et de récits. Amin Maalouf, dans Les Identités meurtrières, nous disait déjà que personne ne change d’avis en se sentant méprisé. Il ajoute que «le droit de critiquer l’autre se gagne, se mérite».
Traiter de «moutons» ceux qui croient aux folles théories de Pastef ne fera que les radicaliser davantage. C’est une hostilité verbale qui les pousse à se raidir plus qu’ils ne l’étaient déjà. C’est ajouter du mépris au mépris. La responsabilité de la déroute est collective. Il va falloir que chacun fasse son examen de conscience et commence à corriger ce tort infligé aux démocraties.
La résistance qui sied au moment est celle de l’esprit face aux mensonges, à l’outrance, à la manipulation et surtout une résistance face à la volonté de saborder notre destin collectif. Et pour y arriver, il est important de rester connecté au réel en faisant de la diversité culturelle le cœur battant de toute action publique, afin de ne pas sombrer dans l’ère de la post-vérité.
C’est à nous de co-construire le Sénégal que nous voulons :
Un Sénégal où l’appartenance politique peut provoquer des discussions animées, mais nullement des haines durables. Un Sénégal où les divergences d’opinions ne se terminent pas par des invectives. Un Sénégal où les discussions se cristallisent autour des questions de justice sociale et surtout de l’éducation de nos enfants, car l’enseignement donné à la jeunesse d’un pays renseigne sur les destinées de celui-ci.
Penda DIENG
Doctorante en Science Politique
Militante de l’Apr et membre de la Cellule Analyse et Prospective

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