Il est des trajectoires politiques qui ne relèvent plus de la simple contradiction, mais d’un renversement complet de posture. A force de dénoncer un ordre qu’il présentait comme corrompu, injuste et prédateur, Monsieur Ousmane Sonko semble aujourd’hui en reproduire les ressorts les plus décriés. Celui qui s’était imposé dans le débat public comme le pourfendeur du «système» donne désormais le sentiment d’en avoir assimilé les codes, les réflexes et, pire encore, les justifications.
Ce constat n’a rien d’une querelle de personnes, encore moins d’un acharnement. Il touche à la cohérence de la parole publique, à la crédibilité de l’action politique et à la confiance que les citoyens placent dans ceux qui prétendent incarner la rupture. Lorsqu’un responsable politique construit toute sa légitimité sur la dénonciation des privilèges, du clientélisme et des recasements, il s’expose à une exigence morale supérieure. Il ne peut pas, une fois installé dans les institutions, reproduire ce qu’il condamnait sans s’exposer à l’accusation de duplicité.
Après sa défenestration de la Primature, il a réussi, à la faveur d’une manœuvre politique savamment conduite, à se repositionner à la tête de l’Assemblée nationale. Ce retour aux affaires pouvait encore être interprété comme une recomposition tactique, voire comme une victoire d’appareil. Mais la suite des événements a levé toute ambiguïté. La nomination de plusieurs de ses anciens ministres au sein de son cabinet parlementaire révèle une logique bien plus préoccupante : celle du recyclage politique des proches, du maintien des fidélités dans le cercle du pouvoir et de la transformation des institutions en espaces de relogement pour les compagnons de route.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que l’une des premières décisions du gouvernement dirigé par Monsieur Ousmane Sonko avait été la dissolution de structures jugées inutiles, précisément parce qu’elles étaient accusées d’être des lieux de recasement pour un personnel politique. Les institutions dissoutes étaient le Hcct et le Cese. Le discours était alors sans ambiguïté : il fallait mettre fin aux dépenses jugées excessives, réduire le train de vie de l’Etat, rompre avec les privilèges et tourner la page d’une République transformée en guichet de récompense pour les proches du pouvoir.
Cette décision avait été saluée par une partie de l’opinion comme un acte de courage politique. Beaucoup y avaient vu le signe d’une volonté réelle de moraliser la vie publique. En supprimant le Hcct et le Cese, le pouvoir entendait envoyer un message fort : les institutions ne doivent pas servir à caser des responsables politiques en quête de reconversion, mais à répondre à des besoins réels de gouvernance et d’intérêt général. Le symbole était puissant. Il disait à la Nation que l’ère des structures de confort et des postes de consolation devait prendre fin.
Or, quelques mois plus tard, les Sénégalais découvrent que les anciennes dénonciations deviennent des pratiques assumées dès lors qu’elles profitent au camp du pouvoir. Ce qui était présenté comme un scandale lorsqu’il concernait les autres semble désormais acceptable lorsqu’il s’agit des siens. Ce glissement est grave, car il ne s’agit pas seulement d’une incohérence ponctuelle. Il s’agit d’une inversion complète du sens de la critique. Le recasement, hier dénoncé comme une faute politique, devient aujourd’hui une méthode de gestion.
Cheikh Anta Diop écrivait que «l’homme doit être le remède de l’homme». Cette formule, d’une profondeur remarquable, rappelle qu’un dirigeant digne de ce nom doit corriger les injustices qu’il a combattues, et non les reproduire sous une autre forme. Lorsqu’un responsable politique arrive au pouvoir en promettant une rupture historique, il lui appartient d’être plus exigeant envers lui-même qu’envers ses prédécesseurs. Sinon, il cesse d’être un remède et devient à son tour une partie du mal qu’il prétendait soigner.
Monsieur Sonko avait accusé ses devanciers d’avoir transformé les institutions en instruments de placement politique. Il dénonçait les cabinets pléthoriques, les nominations de convenance, les fidélités récompensées par des fonctions publiques et les réseaux d’allégeance entretenus par l’Etat. Aujourd’hui, comment qualifier autrement la présence d’anciens ministres dans son propre cabinet parlementaire ? S’agit-il d’une nécessité administrative ? D’une compétence introuvable ailleurs ? D’un impératif de continuité institutionnelle ? Ou simplement d’une redistribution des positions de pouvoir au profit d’un cercle politique ?
La question n’est pas anodine. Elle touche au cœur de la morale républicaine. Un cabinet parlementaire n’est pas un espace de relogement pour anciens membres du gouvernement. L’Assemblée nationale n’est pas un refuge pour responsables en attente d’un nouveau poste. Elle est le lieu où s’exprime la souveraineté populaire, où se contrôle l’action publique, où se débat la loi et où se manifeste la Représentation nationale. Son administration devrait être organisée selon des critères de compétence, de sobriété, de transparence et de nécessité. Chaque nomination qui donne l’impression d’un recasement affaiblit la crédibilité de l’institution et nourrit le cynisme des citoyens.
Le problème est d’autant plus sérieux que le pouvoir actuel avait fait de la rupture avec les pratiques anciennes son principal argument de légitimation. Il ne s’agissait pas seulement de changer d’hommes. Il s’agissait de changer de méthode, de culture politique et de rapport à l’Etat. Or, lorsqu’on dissout des institutions comme le Hcct et le Cese en expliquant qu’elles servent à caser des politiciens, puis qu’on ouvre son propre cabinet à d’anciens ministres, la contradiction devient éclatante. Aucune rhétorique, aucune pirouette, aucune justification technique ne peut la masquer.
L’écrivain et cinéaste Ousmane Sembène disait que «la parole qui éclaire est plus forte que le silence qui protège». Cette parole oblige à nommer les choses telles qu’elles apparaissent. Et ce que l’on voit aujourd’hui, c’est une pratique politique qui reproduit les travers qu’elle prétendait combattre. Ce que l’on voit, c’est une morale publique à géométrie variable, sévère pour les adversaires, indulgente pour les proches. Ce que l’on voit, c’est une rupture proclamée qui se transforme en continuité déguisée.
Des exemples concrets abondent. Les structures supprimées avaient été présentées comme un gaspillage des ressources publiques et comme un symbole des dérives de l’ancien régime. Des centaines de Sénégalais avaient applaudi cette décision en pensant qu’une nouvelle culture de gouvernance allait naître. Ils croyaient qu’en supprimant des institutions devenues, selon le discours officiel, des lieux de recasement, le pouvoir allait inaugurer une ère de sobriété et de rigueur. Aujourd’hui, les mêmes citoyens constatent que des personnalités qui occupaient déjà des postes prestigieux retrouvent immédiatement des fonctions au cœur de l’appareil institutionnel parlementaire. Le message envoyé au pays est désastreux : le changement promis ressemble de plus en plus à une simple alternance des bénéficiaires. Autrement dit, les privilèges restent intacts mais on change les privilégiés.
Cette situation est d’autant plus troublante que Monsieur Sonko avait fait de la morale publique l’axe central de son combat. Il ne se contentait pas de critiquer les politiques menées. Il dénonçait un système de privilèges, de clientélisme, de protection des proches et de confiscation de l’Etat par des réseaux d’intérêts. Sa force venait précisément de cette posture de rupture. Beaucoup de jeunes, de travailleurs, de militants et de citoyens modestes avaient vu en lui un homme différent, capable de remettre la République debout en la débarrassant de ses habitudes les plus détestables.
Mais la politique ne se juge pas à la vigueur des slogans. Elle se juge à la cohérence des actes. Un dirigeant qui promet la vertu doit la pratiquer avec plus de rigueur encore que ceux qu’il a combattus. Sinon, il ne fait que déplacer les privilèges sans les abolir. Il ne réforme pas l’Etat, il en redistribue les avantages. Il ne moralise pas la vie publique, il en change seulement les bénéficiaires.
L’ancien président du Conseil constitutionnel, Kéba Mbaye, rappelait que «la paix est un comportement». On peut prolonger cette idée en affirmant que la bonne gouvernance est également un comportement. Elle ne se proclame pas dans les meetings. Elle se démontre dans les actes quotidiens, dans les nominations effectuées, dans la manière dont on traite les institutions et dans le rapport que l’on entretient avec l’argent public. Un responsable qui exigeait hier l’exemplarité des autres doit accepter d’être jugé avec la même rigueur. Il ne peut pas réclamer la vertu pour ses adversaires et l’exception pour ses alliés.
Le plus inquiétant n’est donc pas seulement la nomination d’anciens ministres. Le plus inquiétant est la banalisation de ce qui était hier présenté comme inacceptable. Lorsqu’une «révolution» morale commence à justifier les pratiques qu’elle condamnait, elle perd sa raison d’être. Elle devient une machine politique ordinaire, soucieuse avant tout de préserver ses équilibres internes, de récompenser ses fidèles et de consolider ses positions. A ce stade, la rupture n’est plus qu’un mot. Elle devient un décor.
Monsieur Ousmane Sonko répétait qu’il fallait combattre le système. Cette formule avait suscité l’espoir d’une République plus sobre, plus juste et plus exemplaire. Mais à force de recaser ses proches, de redistribuer les postes et d’utiliser les institutions comme des instruments de gestion politique, il donne le sentiment d’être devenu l’incarnation même de ce qu’il dénonçait. Le pourfendeur du système risque ainsi de passer à l’histoire comme son meilleur élève.
L’histoire politique du Sénégal a connu de nombreux opposants qui, une fois arrivés au sommet, ont adopté les habitudes qu’ils combattaient. C’est une vieille tentation du pouvoir : transformer la critique en carrière, la contestation en méthode d’ascension, puis la promesse de rupture en gestion ordinaire des fidélités. Le véritable courage n’est pas de dénoncer le système lorsqu’on est à l’extérieur. Le véritable courage est de lui résister lorsqu’on détient le pouvoir. C’est là que se mesure la sincérité d’un engagement.
C’est précisément sur ce terrain que Monsieur Ousmane Sonko est désormais attendu. Et c’est précisément sur ce terrain qu’il donne aujourd’hui l’impression d’avoir échoué. N’est-ce pas, dit-on que le pouvoir révèle ? Et si Monsieur Ousmane Sonko est révélé ?
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque 
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

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