La tribune de Madame Diama Badiane dans Le Quotidien du 23 juin 2026 repose sur une idée séduisante en apparence : Ousmane Sonko ne serait qu’un homme, avec ses qualités et ses défauts, ses réussites et ses erreurs. Qui pourrait sérieusement contester une telle évidence ?
Personne.
Le problème est ailleurs.
Le problème n’est pas que les Sénégalais reprochent à Ousmane Sonko d’être humain.
Le problème est que Ousmane Sonko a passé des années à se présenter lui-même comme un homme différent des autres humains politiques.
Voilà toute la différence.
Personne n’a exigé de lui l’infaillibilité. C’est lui qui a construit sa légitimité politique sur la prétention à l’incarner.
Pendant plus d’une décennie, Ousmane Sonko n’a pas simplement combattu ses adversaires. Il les a disqualifiés moralement. Il ne leur reconnaissait ni bonne foi, ni patriotisme, ni compétence. A l’entendre, tous ceux qui gouvernaient étaient des corrompus, des traîtres, des prédateurs ou des complices d’un système mafieux.
Le discours n’était pas celui d’un homme conscient de sa propre faillibilité.
Le discours était celui d’un procureur distribuant les certificats de vertu et les brevets de patriotisme.
Durant des années, la vie politique sénégalaise a été réduite à une opposition simpliste entre les purs et les impurs, les patriotes et les vendus, les résistants et les collaborateurs.
Dans cette mise en scène soigneusement entretenue, Sonko occupait naturellement le rôle du juste.
Les autres étaient voués aux gémonies.
Aujourd’hui, lorsque ses propres contradictions apparaissent, lorsque certaines promesses s’effondrent sous le poids du réel, lorsque certaines déclarations d’hier sont contredites par les actes d’aujourd’hui, il devient soudainement nécessaire de rappeler qu’il est un homme.
Quelle étrange conversion !
Pendant qu’il jugeait les autres, il fallait croire à son infaillibilité.
Maintenant qu’il est jugé à son tour, il faudrait invoquer son humanité.
La facilité est un peu grosse.
Madame Badiane affirme que les critiques confondent l’homme et le projet.
C’est précisément l’inverse qui se produit.
Depuis son entrée en politique, Ousmane Sonko a constamment fusionné sa personne avec son projet.
Il a personnalisé à l’extrême le combat politique.
Il a transformé toute critique de ses positions en attaque contre la Nation, contre le patriotisme ou contre la souveraineté.
Il a construit un mouvement où le chef occupe une place si centrale que toute remise en question devient suspecte.
Lorsqu’un homme concentre à ce point la parole, l’espérance et la légitimité politique, il ne peut ensuite reprocher aux citoyens d’examiner ses actes avec rigueur.
La responsabilité accompagne toujours le pouvoir.
Et plus encore, lorsque ce pouvoir a été conquis au nom d’une exigence morale supérieure.
La véritable question n’est donc pas celle du droit à l’erreur.
Tout homme a droit à l’erreur.
Tout responsable politique commet des erreurs.
Tout gouvernement connaît des limites.
La question est celle de la cohérence.
Comment expliquer que ceux qui exigeaient hier une transparence absolue deviennent soudainement discrets lorsqu’il s’agit de leurs propres contradictions ?
Comment expliquer que ceux qui dénonçaient la moindre approximation chez leurs adversaires réclament aujourd’hui l’indulgence pour leurs propres errements ?
Comment expliquer que ceux qui présentaient chaque difficulté du pays comme la preuve d’une incompétence criminelle découvrent désormais la complexité de l’exercice du pouvoir ?
Le réel possède cette cruauté magnifique : il finit toujours par rattraper les faux prophètes.
Gouverner n’est pas tweeter.
Gouverner n’est pas haranguer une foule.
Gouverner n’est pas dénoncer.
Gouverner consiste à résoudre des problèmes concrets avec des moyens limités dans un monde complexe.
Or, c’est précisément cette complexité que Sonko et ses partisans ont longtemps refusé de reconnaître.
Ils ont préféré vendre l’illusion qu’il suffisait de remplacer les hommes pour résoudre les problèmes.
Comme si les difficultés du Sénégal étaient uniquement le produit de la mauvaise volonté de ceux qui gouvernaient.
Comme si l’histoire, l’économie, les contraintes internationales, les rapports de force et les réalités administratives pouvaient disparaître par la seule vertu d’un changement de régime.
Cette simplification a nourri des attentes irréalistes.
Et les attentes irréalistes produisent toujours des déceptions réelles.
Madame Badiane écrit que les valeurs dépassent l’individu.
C’est vrai.
Mais encore faut-il que l’individu reste fidèle aux valeurs qu’il invoque.
La souveraineté ne peut être un slogan à géométrie variable.
La vérité ne peut être brandie contre les autres puis relativisée lorsqu’elle devient embarrassante.
L’exigence morale ne peut être à sens unique.
Le Peuple sénégalais n’a jamais demandé un dieu.
Il n’a jamais demandé un saint.
Il n’a jamais demandé un homme parfait.
Il a simplement entendu pendant des années un discours affirmant que tous les autres étaient mauvais et qu’un homme incarnait à lui seul la solution.
C’est cette promesse-là qui est aujourd’hui confrontée à l’épreuve des faits.
Et les faits sont têtus.
Le plus grand service que l’on puisse rendre à Ousmane Sonko n’est pas de l’excuser systématiquement au nom de son humanité.
Le plus grand service que l’on puisse lui rendre est de lui appliquer les mêmes critères qu’il a lui-même imposés à tous les autres.
Ni plus.
Ni moins.
Car la démocratie n’est pas le règne des hommes providentiels.
Elle est le règne de la responsabilité.
Et lorsqu’un responsable politique a bâti son ascension sur la dénonciation permanente des fautes des autres, il doit accepter que ses propres actes soient examinés avec la même sévérité.
Ce n’est pas de l’acharnement.
C’est la simple justice.
Ousmane Sonko n’est pas victime de son humanité.
Il est confronté au miroir de ses propres exigences.
Et ce miroir, contrairement aux foules enthousiastes, ne ment jamais.

Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicite