La rencontre Diomaye-Macky, est un rituel républicain qui dit l’essentiel : au Sénégal, les politiciens se succèdent, se célèbrent et se transmettent l’État, sans jamais vraiment rendre de comptes à ceux qui les ont subis ou élus

Tout État a besoin, pour survivre, de récits, d’histoires, de liens. Ces récits, qu’ils soient historiques, constitutionnels ou symboliques, structurent l’imaginaire collectif et légitiment l’ordre établi. Benedict Anderson parle, à ce propos, de « communautés imaginées » : des récits qui fondent l’adhésion collective à l’État-nation et lui donnent son évidence. Ce mythe, s’agissant de l’Etat, se veut, par essence de raison, mais n’est que faussement porteur du bien commun, plaçant ainsi ses institutions et ses valeurs au-dessus des clivages partisans. Il transcende les conflits sociaux et les individus, dit-on ; mais à qui profite-t-il exactement ? Que recouvre-t-il, au fond, dans ses arcanes ?

Aujourd’hui, le président Bassirou Diomaye Faye (je me passerai du titre d’« Excellence », qui ne veut absolument rien dire et qui n’existe que dans le mythe de la république) reçoit Macky Sall, l’ancien président auquel il a succédé. Tenez-vous bien, après cinq années d’une dure opposition marquée par des accusations de toutes sortes. Certains vont critiquer l’hypocrisie de la politique sans pour autant analyser la portée de l’acte ; d’autres vont saluer avec naïveté la réconciliation ou l’apaisement de l’espace politique. Pour ma part, je nous invite à regarder autrement, à faire du Bronner¹. Car dans cette histoire, il y a une chose que l’on n’observe pas avec assez de finesse : c’est le rôle de la république, sa continuité, sa survie au-dessus des individus, ainsi que son héritage mémoriel et symbolique légué à ses seuls bénéficiaires : les politiques

Des privilèges et des irresponsabilités

En recevant « le président » Macky Sall, le « président » Bassirou Diomaye Faye ne reçoit pas un politicien, ni son ex-« rival » auquel il s’opposait. Non, il reçoit un président de la République, une institution, celui à qui il a succédé et qui incarnait l’État et la république avant lui. Autrement dit, il porte là l’héritage de la révérence républicaine. Cela a un nom : c’est « le sens républicain ». Une expression qui ne veut absolument rien dire et, pire, qui repose sur deux logiques principielles que sont, le privilège et l’irresponsabilité.

Dans une discussion que j’ai eue avec Ndongo Samba Sylla, en faisant référence à son livre La démocratie contre la république, il m’a donné une réponse qu’il me semble pertinente de rapporter : « les politiciens tiennent plus à leurs privilèges qu’à toute autre chose ». Ceci pour dire quoi ? Quelles que soient les circonstances, ils savent se retrouver pour préserver leurs privilèges. Sinon, qu’est-ce qui aurait justifié que Wade, malgré tous ses déboires avec Diouf, lui rende hommage après sa succession au point de le porter à la tête de la Francophonie ? Macky Sall fera de même pour Wade, à qui il a succédé, en donnant son nom au plus beau stade du Sénégal. Et c’est exactement ce que fait Diomaye avec Macky aujourd’hui au nom de la présidence onusienne. Pourquoi Sonko célèbre-t-il aujourd’hui celui qu’il voulait fusiller hier ? 

Chacun d’entre eux bénéficie du privilège d’un statut de la République, et ce statut n’est pas sans héritage. En célébrant l’autre, on pose un jalon pour l’avenir et pour l’histoire de la République, parce qu’on est appelé, demain aussi, à être célébré. « Akk numù neum tii méél này rafét ». Je traduis ici librement un narrative wolof pour paraphraser la prétendue beauté de la continuité républicaine. Ce que Marcel Mauss a décrit comme l’économie du don et du contre-don éclaire parfaitement ces célébrations croisées : l’hommage rendu au prédécesseur n’est jamais gratuit ; il oblige, il appelle sa réciproque et institue une dette symbolique que chaque successeur honorera à son tour. En célébrant Macky, Diomaye ne salue pas un homme, il consacre la frontière qui sépare ceux qui ont incarné l’État de tous les autres, et s’y range par la même occasion. Le cérémonial républicain est ainsi moins un protocole qu’une technologie de reproduction du club.

Et d’ailleurs, il n’y a rien de beau ni de logique dans ces pratiques. Il s’agit exactement du moment où les politiciens se retrouvent autour de leur statut, se célébrant les uns les autres au nom de la convergence des privilèges républicains. Cette convergence, c’est Chantal Mouffe qui la déconstruit dans sa théorie des agonismes et dans L’Illusion du consensus (je reviendrai sur ces notions). La célébration au sens républicain n’est rien d’autre que l’entretien successif des privilèges politiciens autour de l’État, au nom d’une fausse république : celle des politiciens qui se succèdent.

Mais le plus cruel dans la préséance républicaine, c’est qu’elle annule la responsabilité. En se célébrant, les politiciens ne braquent aucun projecteur sur les exactions de leurs prédécesseurs et ne leur accordent aucune consistance. Car, en soi, l’État est toujours irresponsable lorsqu’il entretient sa survie et sa continuité. Qu’il y ait des morts, des blessés ou des dommages, l’État s’octroie le droit, autrement dit le « permis de tuer sans responsabilité ». Car il protège la république, garantit sa continuité, garde sa perpétuité et son legs, et protège sa passation dans un conservatisme total. Cela signifie quoi ? Par principe, celui qui incarne l’État ne peut être jugé coupable, car il protège et garde les préséances républicaines. Cette irresponsabilité structurelle a une généalogie théorique qu’il faut nommer. Giorgio Agamben a montré, dans État d’exception, comment cette suspension du droit tend à devenir le mode normal de gouvernement. L’État qui frappe pour « se maintenir » ne viole pas le droit : il se place en amont du droit, là où sa propre conservation fait office de norme suprême.

Parlons-en sans détour : lorsque l’étudiant Abdoulaye Ba est décédé, le nouveau régime de 2024, qui accusait Macky d’être responsable de 84 morts (selon les chiffres de AMNESTY Sénégal), s’est dédouané en dégageant totalement sa responsabilité. Ils ont donné des ordres, mais n’ont jamais demandé de tuer. C’est exactement ce que dit Macky Sall à l’ONU : « Je n’ai jamais demandé à qui que ce soit de tuer ». Voici l’État irresponsable, qui peut se prévaloir de tous les droits. Ce serait naïf de penser que cette question est d’ordre purement juridique sans interroger les arcanes de la construction et de la continuité de l’État. C’est exactement ce que mon camarade Gildas appelle « le polyporte » et ce qu’Ibrahima Malick Thoune essaie d’expliquer à travers la colonialité juridique. L’État, ce fameux monstre froid (le mot est de Nietzsche), bénéficie de tous les droits sans aucune responsabilité lorsqu’il s’exerce pour exister. On rejoint ici ce qu’Achille Mbembe, dans De la postcolonie, nomme le « commandement » : un pouvoir qui ne se conçoit aucune obligation de rendre des comptes. Dès lors, celui qui l’incarne n’est responsable de rien et bénéficie de tout : c’est le sens de la république.

Ils peuvent tout se dire, tout se faire, tout entendre, mais ils obéissent tous à la logique de l’élégance républicaine. Ils n’y obéissent pas par conscience, ni par humanité, encore moins par probité, mais par privilège et par irresponsabilité. Car la république leur offre l’État. Diomaye Faye, en recevant Macky, obéit à la logique de l’élégance républicaine qu’il a en tête, mais surtout, il acte son irresponsabilité vis-à-vis de son bilan historique. Le paradoxe de l’élégance républicaine est d’ailleurs son bilan historique au sens négatif, car elle n’en a pas. Pourquoi ? Parce que l’État n’a jamais tort lorsqu’il s’entretient, comme je l’ai expliqué un peu plus haut.

Même avec « l’opposition » (au singulier)

Au Sénégal, la plus fausse idée que la préséance républicaine a vendue est celle du « bloc de l’opposition ». Le regroupement de toutes les fractions de l’opposition dans un seul bloc pour combattre le pouvoir. Même si cela est le fruit d’un vide crasse en matière de théorie politique des partis, il est aussi toujours plus facile de s’unir tous contre un ennemi désigné. Cela s’appelle la concordance, le plus grand mensonge des politiciens. Cette révélation est même d’ordre prophétique pour certains : se regrouper autour d’un front commun pour combattre le mal. Cela n’a non seulement rien de prophétique, mais n’a rien non plus de concordant ; c’est le moment où les politiciens développent l’un des anticorps de l’élégance républicaine, à savoir le « sauver la république » ou le « tous unis pour la république ».

Revenons sur Chantal Mouffe et sur ses notions d’agonisme et d’illusion du consensus. Chantal Mouffe déconstruit la concordance par l’agonisme. Elle montre qu’il ne s’agit pas d’exacerber l’antagonisme jusqu’à la guerre civile, mais de reconnaître la légitimité du conflit tout en le canalisant dans des formes acceptables. L’agonisme suppose que les adversaires politiques, dans l’opposition ou de manière générale, se reconnaissent mutuellement comme des ennemis légitimes avec lesquels on peut débattre, mais dont on ne cherche pas à nier l’existence. Le mythe de la préséance opère en disqualifiant d’avance toute opposition comme « anti-républicaine », allant jusqu’à traiter ceux qui refusent de rejoindre le front commun de l’opposition de « valets du parti au pouvoir ».

L’illusion du consensus d’opposition, quant à elle, est l’idée d’un front unique au nom de la république. Mouffe affirme qu’il n’y a pas de politique sans conflit ; dès lors, pourquoi concevoir une politique sans oppositions ? Le politique, dans sa définition même, est le lieu de l’antagonisme, de la confrontation entre des visions du monde irréductibles. Chercher à gommer les conflits pluriels au nom de l’unité républicaine, c’est nier la nature même du politique et tomber dans une forme de déni.

La concordance comme le consensus se présentent donc comme le mouvement qui sauve la république, le bloc qui préserve la continuité de la république, généralement par intérêt supérieur dans un désordre politique total. Imaginons un moment La France insoumise, le RN et les nationalistes zemmouriens dans un même front d’opposition pour sauver la république française sous les entrailles macronistes. Je ne dis pas que c’est impossible, mais je suis sûr que La France insoumise n’y serait pas. Cependant, cela n’est pas le plus important. L’idée est de comprendre, à travers cet exemple, que les conflits politiques imposent naturellement des oppositions et non une opposition républicaine.

Conclusion

Cet article se veut une lecture anarchiste de l’État et de ses prétendues valeurs, non pas pour l’abolir, mais pour le déconstruire. Il veut interpeller notre sens du militantisme, de la veille et de la vigilance, comme le dit Asmat Malla (autrice de Technopolitique). Concevoir une justice de responsabilité d’État à travers ces préséances et cette élégance, c’est nous leurrer nous-mêmes.

Le mythe de la préséance républicaine n’est donc pas une simple illusion partagée par des citoyens naïfs. C’est un mécanisme politique puissant, soigneusement entretenu par ceux-là mêmes qui en tirent profit : les politiciens. À travers les successions, les hommages et les célébrations, ce n’est pas la République qui est honorée, mais bien le club fermé des privilégiés de l’État. Ceux qui, hier comme aujourd’hui, se reconnaissent et se protègent mutuellement au nom d’une continuité qui n’a d’autre finalité que leur propre préservation.

Ce faisant, la préséance républicaine opère une double violence symbolique. D’une part, Elle annule la responsabilité historique en déchargeant les acteurs politiques de leurs actes. Les morts, les blessés, les exactions ne leur sont jamais vraiment imputables, car celui qui incarne l’État bénéficie de l’irresponsabilité souveraine. D’autre part, Elle neutralise la conflictualité plurielle en imposant le modèle de « l’opposition unie », de la concordance et du front commun. Or, comme le montre Chantal Mouffe, le politique est par essence conflictuel. Réduire la diversité des oppositions à un bloc homogène, c’est nier la complexité du réel et tomber dans l’illusion d’un consensus qui n’est que le masque d’une domination.  

La rencontre Diomaye-Macky, loin d’être un simple geste d’apaisement ou une manœuvre politicienne, est un rituel républicain qui dit l’essentiel : au Sénégal, les politiciens se succèdent, se célèbrent et se transmettent l’État comme un héritage, sans jamais vraiment rendre de comptes à ceux qui les ont subis ou élus.

Car au fond, ce que révèle le mythe de la préséance, c’est une vérité inconfortable : la République, dans sa version consacrée, n’est pas le bien commun. Elle est l’arme de ceux qui la possèdent pour se maintenir, se reproduire et s’absoudre. Le défi, pour les citoyens comme pour les intellectuels, est de la démythifier, de la désacraliser, pour enfin faire advenir une politique qui ne soit ni la célébration des privilèges ni la négation des conflits, mais l’espace vivant et tumultueux de la délibération, de la confrontation et de la responsabilité.

1 – Théorie de l’esprit critique de Gerald Bronner : il interpelle notre sens du critique d’esprit, redéfinie les cadres habituelles de l’analyse critique. Bronner dans son concept pose une autre maniéré d’observer pour l’esprit. IL appel cela le changement de position et d’angle critique. Car ce que l’on voit souvent peut ne pas être le réel critiquable ou but final de la critique d’esprit.
 

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