Face à l’accélération de la digitalisation et aux besoins croissants de financement des PME africaines, COFINA entend conjuguer technologie et proximité avec les entrepreneurs. Dans cet entretien accordé à Financial Afrik le 15 Juillet dernier, Jean-Luc Konan, Président Directeur Général du Groupe COFINA, revient sur l’évolution du modèle de mésofinance, l’apport de l’intelligence artificielle dans l’analyse des risques, la montée en puissance des fintechs et les ambitions panafricaines du groupe. Présent dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, COFINA regarde notamment vers le Cameroun, avec l’ambition de renforcer son rôle de partenaire du développement du secteur privé africain à l’horizon 2030.
Propos recueillis par Ismael Sy, Casablanca
Le secteur bancaire africain connaît une accélération de la digitalisation et de l’intelligence artificielle. Comment COFINA adapte-t-il son modèle de mésofinance à cette nouvelle révolution technologique tout en conservant la proximité avec les PME ?
Chaque époque connaît sa révolution technologique. La nôtre s’appelle intelligence artificielle. Comme toutes les grandes innovations, elle suscite beaucoup d’attentes, parfois beaucoup de projections. Pour ma part, je l’aborde avec un regard assez simple : une technologie prend toute sa valeur lorsqu’elle améliore la qualité des décisions. J’ai eu la chance de vivre plusieurs transformations du secteur financier. L’informatisation des banques, l’essor du mobile money, la montée en puissance de la data ont, à chaque étape, profondément fait évoluer notre métier. L’intelligence artificielle ouvre aujourd’hui un nouveau chapitre. Elle nous permet d’analyser davantage d’informations, d’identifier plus rapidement certains signaux, d’affiner l’évaluation des risques et de personnaliser davantage nos réponses. Pour une institution financière, c’est une avancée.
En créant COFINA, je voulais surtout changer le regard porté sur les PME africaines. Pendant près de vingt ans, j’avais rencontré des dirigeants dont les entreprises fonctionnaient, créaient des emplois et développaient leur activité, sans toujours trouver une réponse adaptée à leurs besoins de financement. Cette expérience m’a appris qu’une entreprise est aussi le reflet d’une vision, d’une équipe, d’un marché et d’une capacité d’exécution. C’est cette lecture plus complète qui a inspiré notre modèle de mésofinance. L’intelligence artificielle vient enrichir cette approche. Elle nous apporte une puissance d’analyse inédite, mais elle ne remplace pas ce qui fait la qualité d’une décision : le discernement. Un échange avec un dirigeant, une visite de site, la compréhension d’un marché ou d’une filière révèlent souvent des éléments qu’aucun algorithme ne peut apprécier seul.
C’est d’ailleurs, à mes yeux, l’évolution la plus intéressante de notre métier. Pendant longtemps, le banquier consacrait une grande partie de son temps à collecter et à traiter l’information. Désormais, les outils accomplissent une part croissante de ce travail. Notre responsabilité consiste plus que jamais à donner du sens à cette information, à l’interpréter avec justesse et à prendre des décisions qui accompagnent durablement la croissance des entreprises. Je vois l’intelligence artificielle comme un accélérateur de discernement. Elle rend nos analyses plus fines, nos décisions plus rapides et nos équipes plus disponibles pour ce qui reste au cœur de notre métier : comprendre les dirigeants, bâtir une relation de confiance et accompagner ceux qui font avancer l’économie africaine.
Le financement des PME demeure l’un des principaux défis du continent. Dans un environnement marqué par des taux élevés, une conjoncture internationale plus incertaine et un déficit de financement estimé à plus de 330 milliards de dollars, comment poursuivre la croissance tout en maîtrisant le risque ?
Nous parlons souvent du risque comme s’il s’agissait d’un obstacle à contourner. J’y vois plutôt une responsabilité à exercer. Accorder un financement, c’est faire un pari sur l’avenir. Un pari éclairé, fondé sur des faits, sur une méthode, mais aussi sur une compréhension approfondie de l’entreprise que l’on accompagne. C’est cette exigence qui permet de concilier développement et solidité. Au fil de ma carrière, j’ai appris qu’un bilan ne raconte qu’une partie de l’histoire d’une entreprise, jamais toute son histoire. Les chiffres sont indispensables, mais ils prennent une autre dimension lorsqu’ils sont mis en perspective avec la qualité du management, la connaissance du marché, la fidélité des clients, la capacité d’innovation ou encore la manière dont un dirigeant réagit face aux cycles économiques. C’est cette approche qui guide COFINA depuis sa création.
Nous avons fait le choix d’aller au-delà d’une lecture exclusivement financière pour apprécier la trajectoire d’une entreprise, sa capacité à créer durablement de la valeur et à transformer un financement en levier de croissance. Ce regard est d’autant plus essentiel que les PME représentent plus de 90 % de notre tissu économique, alors que leur déficit de financement dépasse encore 330 milliards de dollars, comme vous le mentionnez. Derrière ce chiffre, je vois surtout des milliers d’entrepreneurs (es) qui disposent d’un savoir-faire, d’un marché et d’une ambition, et qui recherchent un partenaire capable d’accompagner la prochaine étape de leur développement. Cette philosophie nous a conduits à accompagner plus de 157 000 projets d’entreprise depuis la création du Groupe. Ce chiffre ne traduit pas seulement notre croissance. Il reflète surtout la confiance que des milliers d’entrepreneurs (es) nous accordent pour financer un investissement, recruter de nouveaux collaborateurs, ouvrir un site de production ou conquérir un nouveau marché. C’est cette confiance qui donne tout son sens à notre métier. Au fond, la maîtrise du risque ne consiste pas à limiter les décisions. Elle consiste à prendre les bonnes décisions, au bon moment, avec le bon niveau d’exigence. C’est ainsi que l’on construit une relation durable avec les entreprises et que l’on contribuera, année après année, à renforcer notre tissu économique africain.
Après une décennie de développement, COFINA est devenu un acteur majeur de la mésofinance en Afrique de l’Ouest et centrale. Quels sont aujourd’hui vos nouveaux marchés prioritaires et votre vision de l’expansion panafricaine à l’horizon 2030 ?
Lorsque j’ai créé COFINA, je n’avais pas une carte de l’Afrique devant moi avec des pays à cocher. J’avais une conviction : les entrepreneurs africains partagent les mêmes ambitions et rencontrent souvent les mêmes défis, quel que soit leur marché. Au fil des années, cette conviction s’est renforcée. Partout où nous sommes présents, nous retrouvons des entrepreneurs (es) qui veulent investir, gagner en compétitivité, structurer leur entreprise et préparer la prochaine étape de leur développement. Cette proximité des réalités économiques donne tout son sens à notre ambition panafricaine. Nous sommes aujourd’hui présents au Sénégal, en Guinée, au Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Togo, au Gabon et au Congo-Brazzaville, également en France à travers COFINA Services France et nous regardons actuellement des opportunités d’acquisition du côté du Cameroun, qui est la plus grande économie régionale. Les discussions sont en cours avec les autorités et, en cas d’avis favorable, nous espérons une ouverture en 2027.
Toutefois notre développement ne répond pas uniquement à une logique de présence géographique. Il répond surtout à une logique d’impact . Chaque implantation doit nous permettre de construire une institution solide, de recruter des talents locaux, de comprendre un tissu économique et d’accompagner durablement les entreprises de ce marché. Je préfère une croissance maîtrisée à une croissance spectaculaire. Une institution financière se construit dans la durée. Elle gagne sa légitimité entreprise après entreprise, décision après décision. La confiance représente notre premier actif, et elle demande du temps. À l’horizon 2030, j’aimerais que COFINA soit reconnu comme le partenaire naturel des entreprises qui grandissent en Afrique. La présence géographique est un moyen. L’ambition est ailleurs : contribuer à faire émerger un secteur privé africain toujours plus fort, plus structuré et plus compétitif.
Dix ans de mésofinance : quel bilan ? Vous défendez depuis plusieurs années le concept de « mésofinance » comme réponse au déficit de financement des PME africaines. Avec le recul, quels enseignements tirez-vous de ce modèle et quelles évolutions jugez-vous aujourd’hui indispensables pour répondre aux nouveaux défis économiques du continent ?
Il y a une douzaine d’années, la mésofinance relevait presque de l’intuition. Nous étions convaincus qu’entre la microfinance et la banque traditionnelle existait un espace largement sous-accompagné, alors même qu’il concentrait une part essentielle du dynamisme économique africain. Le temps a confirmé cette lecture. Le premier enseignement est que les PME constituent bien le cœur battant de nos économies. Elles innovent, investissent, créent des emplois et structurent progressivement des filières entières. Lorsqu’elles disposent d’un accompagnement adapté, elles révèlent une capacité de transformation remarquable. Le deuxième enseignement est peut-être encore plus important : le financement est un point de départ, jamais une finalité. Au fil des années, j’ai constaté que les entreprises qui franchissent un véritable cap sont celles qui investissent autant dans leur organisation, leur gouvernance et leurs talents que dans leurs équipements ou leur développement commercial.
C’est cette réflexion qui m’a conduit à lancer l’initiative Tamani Management School. Après avoir consacré une grande partie de ma vie à construire des solutions de financement, il m’est apparu naturel d’investir dans ce qui constitue, à mes yeux, la première richesse de l’Afrique : son capital humain. Surtout que nous avions déjà démarré cette approche en interne avec la création de COFINA Academy et Neemba Academy qui présentent déjà des résultats encourageants. Former des dirigeants, développer les compétences managériales, préparer une nouvelle génération de décideurs capables de piloter des organisations plus ambitieuses… cela est vraiment à mon sens, le prolongement naturel de notre engagement. Une entreprise grandit grâce au financement. Elle change durablement d’échelle grâce aux femmes et aux hommes qui la dirigent.
Au fond, je regarde aujourd’hui ces projets comme les différentes expressions d’une même vision. Avec COFINA, nous contribuons à financer les entreprises. Avec Neemba, nous accompagnons les secteurs qui bâtissent les infrastructures et développent l’industrie. Avec Tamani Management School, nous avons l’ambition de préparer celles et ceux qui auront la responsabilité de diriger ces entreprises demain. Je le dis souvent : il faut le même temps pour rêver petit que pour rêver grand. L’Afrique possède les talents, les ressources et l’énergie nécessaires pour écrire une nouvelle page de son développement. Si nous savons investir à la fois dans les entreprises et dans les femmes et les hommes qui les portent, alors je suis convaincu que les prochaines décennies verront émerger une nouvelle génération de champions africains.
