Lorsque le parti Pastef est né en 2014, il a suscité un immense espoir auprès de certains de nos compatriotes. Des milliers de Sénégalais, notamment des jeunes, ont cru assister à l’émergence d’une nouvelle manière de faire de la politique. Les discours promettaient une rupture profonde avec les pratiques anciennes. Ils annonçaient une gouvernance fondée sur l’exemplarité, la transparence, la souveraineté populaire et la primauté de l’intérêt général. Beaucoup y ont vu une promesse de renaissance démocratique.
Deux années après l’accession au pouvoir, le paysage politique semble pourtant avoir changé de nature. Les promesses de transformation se sont progressivement effacées derrière des rivalités de pouvoir qui occupent désormais le devant de la scène. La naissance d’un nouveau parti, Kiiraay, issue d’une profonde fracture au sein du mouvement qui incarnait hier l’unité de la rupture, nourrit chez de nombreux citoyens un sentiment de désillusion. Ceux qui promettaient de dépasser les querelles politiciennes semblent désormais absorbés par leurs propres affrontements.
Le plus préoccupant ne réside pas seulement dans cette rupture. Il réside dans le fait que les plus hautes institutions de la République donnent aujourd’hui l’impression de fonctionner au rythme des divergences entre deux responsables qui concentraient hier toutes les espérances. Pendant que le président de la République et le président de l’Assemblée nationale s’opposent publiquement, les préoccupations quotidiennes des Sénégalais continuent de s’accumuler. Le chômage demeure massif. Le coût de la vie reste élevé. Les difficultés de l’école, de l’hôpital, de l’agriculture et des collectivités territoriales persistent.
L’histoire politique enseigne pourtant que le pouvoir ne constitue jamais une fin en soi. Comme l’écrivait Montesquieu, «pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir». Cette réflexion rappelle qu’une démocratie ne peut prospérer lorsque les institutions deviennent les instruments de conflits personnels plutôt que les garantes de l’intérêt général. La séparation des pouvoirs protège les citoyens lorsqu’elle favorise le contrôle réciproque. Elle les affaiblit lorsqu’elle se transforme en guerre permanente entre dirigeants.
Le Peuple sénégalais n’a pas confié un mandat pour assister à un duel politique permanent. Il a voté dans l’espoir d’améliorer ses conditions de vie. Il attendait des réformes économiques, une Justice efficace, une Administration plus performante et une gouvernance capable de produire des résultats tangibles. Il découvre aujourd’hui un climat politique dominé par des calculs de positionnement qui donnent le sentiment que les urgences nationales sont reléguées au second plan.
La politique perd sa noblesse lorsqu’elle devient exclusivement la gestion des rapports de force. Elle retrouve sa grandeur lorsqu’elle se met au service du bien commun. A cet égard, la pensée de Max Weber demeure d’une étonnante actualité lorsqu’il affirme que «la politique consiste en un lent et puissant forage de planches dures». Cette formule signifie que gouverner exige de la patience, de la constance et un sens élevé des responsabilités. Les affrontements permanents peuvent produire des vainqueurs politiques, mais ils produisent rarement des sociétés plus justes et plus prospères.
Le Sénégal, notre très cher pays, mérite mieux qu’une succession de ruptures partisanes. Il mérite une vision économique claire, une stratégie industrielle ambitieuse, une école performante, une agriculture modernisée et une Administration capable d’attirer les investissements. Les citoyens jugeront moins les dirigeants à la force de leurs discours qu’à leur capacité de créer des emplois, de renforcer les services publics et de restaurer la confiance dans les institutions.
Les démocraties solides se construisent autour de projets, non autour de personnes. Elles vivent grâce à des institutions stables, non grâce à des fidélités individuelles. Elles progressent lorsque les dirigeants acceptent que leur responsabilité première consiste à servir la Nation avant leur propre destin politique.
Comme le rappelait Abraham Lincoln : «Vous pouvez tromper tout le peuple quelque temps et une partie du peuple tout le temps, mais vous ne pouvez pas tromper tout le peuple tout le temps.» Cette pensée rappelle une vérité fondamentale : dans une démocratie, le verdict ultime appartient toujours aux citoyens. Ils observent. Ils comparent les promesses aux réalisations. Ils distinguent les proclamations des résultats. Ils finissent toujours par demander des comptes.
Le Sénégal ne manque ni de ressources, ni de talents, ni d’intelligence collective. Il manque surtout d’un climat politique suffisamment apaisé pour permettre aux institutions de se consacrer pleinement aux défis économiques et sociaux. Les querelles entre les principaux dirigeants ne peuvent pas constituer un projet de société. Elles ne sauraient remplacer une politique publique. Elles ne nourrissent aucune famille. Elles ne créent aucun emploi. Elles ne préparent aucun avenir.
L’heure est venue de replacer le citoyen au cœur de l’action publique. L’Histoire retiendra moins les conflits entre responsables que leur capacité à répondre aux attentes de la Nation. C’est sur ce terrain, et sur lui seul, que se mesure la véritable valeur d’un pouvoir.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicite