Des acteurs de terrain et experts ont dressé un tableau contrasté de la situation en France. Invités de France Inter dans une émission consacrée à « l’état du racisme et des discriminations » ils ont estimé que si les indicateurs de tolérance dans l’opinion publique restent historiquement élevés, les discriminations vécues, les violences racistes et antisémites ainsi que les inégalités systémiques demeurent massives et largement sous-traitées par les pouvoirs publics.
Parmi les inivtés figuraient Dominique Sopo, président de SOS Racisme, Magali La Fourcade, magistrate et secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), et Clémentine Dramani Issifou, chercheuse et commissaire de l’exposition « Aux origines : regards croisés sur le racisme et les discriminations » au Palais de la Porte Dorée (Musée national de l’histoire de l’immigration).
Des faits récents qui ravivent le débat public
En introduction, François Geffrier, le journaliste rappelle une série d’épisodes récents illustrant la persistance du racisme en France :
- un chant xénophobe lors de la feria de Maubourguet,
- un déferlement de messages haineux visant la gagnante d’un concours de crêpes sur France 3, attaquée en raison de sa couleur de peau jugée « pas assez blanche pour être bretonne »,
- une enquête montrant des pratiques discriminatoires au faciès dans des boîtes de nuit testées par SOS Racisme,
- des tags antisémites sur le visage de Louise Michel sur une fresque en Dordogne.
Ces cas, loin d’être isolés, sont présentés comme des symptômes d’une continuité des actes racistes dans le « temps long », malgré des décennies de politiques publiques censées lutter contre ces phénomènes.
Testing dans les lieux de loisirs : discriminations persistantes à l’entrée
Dominique Sopo détaille un testing récemment mené par SOS Racisme, fin juillet, dans des boîtes de nuit et plages privées. Le protocole consiste à envoyer, dans les mêmes lieux et dans des conditions comparables, des groupes de personnes perçues comme blanches, noires ou arabes, puis à analyser les réponses apportées :
- refus d’entrée,
- prétextes fallacieux (« c’est complet », « vous n’êtes pas habitués ici »),
- ou encore conditions tarifaires différenciées.
Il cite un cas précis à Nice où un trio de clients blancs se voit proposer une entrée à 15 euros avec une boisson, tandis qu’un groupe de personnes noires se voit imposer la réservation d’une table à 200 euros pour accéder au même établissement.
Sopo rappelle que, si ces tests ne prétendent pas être totalement représentatifs de l’ensemble des lieux de loisirs, ils confirment un schéma récurrent :
- les personnes perçues comme maghrébines ou subsahariennes rencontrent objectivement plus de difficultés à l’entrée,
- celles perçues comme blanches accèdent beaucoup plus facilement aux mêmes espaces.
Sur un quart de siècle de testing dans les boîtes de nuit, il note des progrès relatifs : il est devenu plus rare qu’un lieu interdise frontalement l’accès à des personnes noires ou arabes. Toutefois, subsiste ce qu’il décrit comme un « phénomène de résistance » : une probabilité accrue de traitement défavorable pour ces publics, créant une « charge » psychologique permanente, liée à l’incertitude de se voir refuser l’accès sur la base de la couleur de peau – même lorsque cela n’est plus revendiqué ouvertement.
Indicateurs de tolérance élevés, mais explosion des actes
Magali La Fourcade expose les résultats du baromètre de la tolérance de la CNCDH, sondage annuel existant depuis 1990 :
- sur le temps long, la France se situe aujourd’hui dans des « années de très haute tolérance »,
- les opinions mesurées montrent une fraternité et une acceptation de l’altérité plus fortes que ce que laissent souvent entendre certains médias ou discours politiques,
- un « décrochage » de la tolérance apparaît toutefois après le 7 octobre 2023, sans pour autant faire basculer le pays dans une phase de rejet massif.
Elle insiste cependant sur le décalage entre les opinions déclarées et la réalité des actes :
- les enquêtes de victimation menées par les autorités, jugées très robustes, font apparaître 1,2 à 2 millions de personnes qui déclarent avoir été victimes de discriminations en une année,
- en face, les chiffres de condamnations pour discriminations de 8 [personnes] communiqués par le ministère de la Justice restent extrêmement faibles, révélant une immense « zone grise » d’impunité.
Sur les actes de haine (insultes, violences, harcèlement), La Fourcade évoque une « explosion » en France, avec une attention particulière portée à :
- les actes antisémites, dont le nombre a bondi après le 7 octobre ; malgré une légère baisse récente, les niveaux restent « inédits », surtout rapportés à la faible taille de la population juive et à la gravité des faits, souvent des violences contre les personnes,
- les actes anti-musulmans, également en hausse de 88%, mais peu visibles dans l’espace médiatique, estime-t-elle.
Plans gouvernementaux jugés insuffisants et manque de volontarisme politique
La Fourcade rappelle que la CNCDH formule chaque année de nombreuses recommandations aux pouvoirs publics et identifie, à partir de ses données, ce qui fait progresser ou reculer la tolérance dans un pays.
Elle pointe du doigt :
- le plan national porté en 2023 par Élisabeth Borne, qui plaçait la lutte contre les discriminations au centre de la politique antiraciste, mais dont beaucoup de mesures ont été abandonnées en cours de route,
- le nouveau plan présenté par la ministre de l’Égalité, Aurore Bergé, le 6 juillet, qu’elle juge « très décevant », en particulier parce qu’il ne prend pas suffisamment à bras-le-corps la question des discriminations systémiques.
Pour la CNCDH, l’ampleur des discriminations constatées – et la souffrance qui en résulte, pouvant aller jusqu’à des troubles psychologiques sévères ou au suicide – impose de replacer la lutte contre les discriminations au cœur des stratégies publiques contre le racisme, et non en simple volet annexe.
Discriminations systémiques : logement, école, santé, emploi
Clémentine Dramani Issifou présente le projet européen Undertale, mené dans plusieurs villes (Lausanne, Barcelone, Amsterdam, Bucarest, Québec), et consacré aux discriminations systémiques dans :
- le logement,
- l’école,
- la santé,
- l’emploi.
Selon ses travaux, les institutions, dans leur fonctionnement ordinaire, peuvent reproduire des discriminations sans intention explicite, par des pratiques, des règles ou des routines apparemment neutres, mais qui aboutissent à des effets inégalitaires cumulés.
Elle évoque notamment :
- la difficulté accrue, pour des personnes d’origine d’Afrique subsaharienne ou maghrébine, à accéder à l’information sur certains masters scientifiques,
- des obstacles simultanés à l’accès au logement, créant une spirale de désavantages où les discriminations de différents domaines s’auto-alimentent.
L’exposition « Aux origines » présente plusieurs données marquantes, dont :
- plus des deux tiers des jeunes perçus comme non blancs déclarent avoir été confrontés à des propos stigmatisants et à des exigences discriminatoires de la part de recruteurs en entretien,
- un écart de probabilité de 40 % en faveur d’un homme blanc par rapport à une femme noire pour être considérés comme cas d’urgence vitale lors d’une consultation pour douleur thoracique.
Ce dernier exemple illustre des inégalités potentiellement mortelles dans l’accès aux soins et la prise en charge médicale.
Racisme systémique et « colonialité du visible »
Interrogée sur la notion de racisme systémique, Dramani Issifou la définit comme :
- l’ensemble des mécanismes par lesquels des institutions produisent et reproduisent, de manière souvent inconsciente, des inégalités raciales,
- des discriminations cumulatives, observables dans plusieurs sphères de la vie sociale (école, emploi, logement, santé).
Elle avance l’hypothèse d’une « colonialité du visible » :
- à l’époque de l’essor du capitalisme, de la traite esclavagiste et de la colonisation, la domination économique et politique du monde non occidental a été accompagnée de récits et d’une iconographie spécifique,
- ces images et récits ont servi à justifier et naturaliser une mise en ordre inégalitaire, en hiérarchisant les corps et les couleurs de peau.
L’exposition aborde ce thème à travers des œuvres d’art, notamment celle de Roméo Mivekannin qui se réapproprie la figure de la Vénus hottentote (Saartjie Baartman), exhibée au XIXᵉ siècle dans des « zoos humains ». En apposant son propre visage sur ce corps, l’artiste renverse le regard, invite le spectateur à s’interroger sur sa propre position et cherche à « changer la grammaire visuelle » héritée de l’ère coloniale.
Déni du passé colonial et blocages actuels
Réagissant à un auditeur qui interroge le lien entre déni du racisme actuel et déni du passé colonial, Dominique Sopo dénonce un déni de la nature réelle du colonialisme :
- s’il est devenu difficile de nier l’existence même du passé colonial, certains responsables politiques continuent d’en vanter les « aspects positifs »,
- il cite les propos de François Fillon en 2016–2017, présentant la colonisation comme une « rencontre des cultures », ou l’argument récurrent des « écoles » et des « routes » construites par la puissance coloniale.
Pour Sopo, il n’y a « pas d’aspect positif de la colonisation » : il rappelle qu’en 1930, en Algérie, alors que la scolarisation est obligatoire en métropole pour les 6–13 ans depuis plusieurs décennies, le taux de scolarisation des garçons musulmans n’est que de 10 %, et encore moins pour les filles (environ 5 %). Ces chiffres illustrent, selon lui, l’ampleur de l’exclusion éducative imposée par le régime colonial.
Il souligne que le principal régime colonisateur fut la Troisième République, contrainte de gérer la contradiction entre ses principes égalitaires proclamés et la réalité d’une domination raciale. L’idéologie de la « mission civilisatrice » et toute une imagerie de ridiculisation et d’infériorisation des populations colonisées ont servi à rendre la question de l’égalité presque « risible ». Tant que ce récit mythifié ne sera pas pleinement déconstruit, estime-t-il, un point de blocage subsistera pour penser l’égalité aujourd’hui.
Hiérarchie des rejets et stigmatisation des Roms et des gens du voyage
Magali La Fourcade insiste sur l’importance de la responsabilité politique dans l’évolution des préjugés. Les données de la CNCDH montrent :
- une « hiérarchie des rejets » persistante : les Roms se trouvent en bas de l’échelle, tandis que les Noirs et les Juifs sont aujourd’hui davantage acceptés que par le passé, même si les préjugés demeurent,
- une cohérence des préjugés : les personnes hostiles à un groupe minoritaire (Noirs, Juifs, Arabes) ont tendance à rejeter également les femmes émancipées, les personnes LGBT, etc.
Elle met en garde contre une « parole décomplexée » sur certains plateaux médiatiques et dans une partie de la classe politique, qui contribue à banaliser les stigmatisations dans l’opinion. Elle cite l’exemple d’une visite de l’ancien Premier ministre Gabriel Attal dans un campement de gens du voyage, et déplore l’absence de réaction officielle forte alors que les préjugés ciblant Roms et gens du voyage restent parmi les plus acceptés socialement.
Selon elle, les situations irrégulières doivent être traitées par le droit, et non par une mise en scène médiatique susceptible de renforcer un « dernier racisme décomplexé » dans la société.
Témoignage d’« apartheid scolaire » et rôle ambivalent de l’école
Une auditrice, Laura, décrit une forme de « violence ordinaire » dans un quartier populaire de région parisienne :
- bien que le quartier soit socialement et ethniquement mixte, les familles blanches évitent l’école publique locale, très fréquentée par des enfants noirs et arabes,
- elle parle sans détour d’un « apartheid scolaire » empêchant de « faire société » et renvoyant aux enfants discriminés, souvent sans qu’ils en aient encore pleinement conscience, un sentiment d’exclusion profonde.
Ce témoignage illustre la manière dont l’école, perçue comme un levier central d’égalité républicaine, peut aussi devenir un lieu de reproduction des ségrégations par des stratégies d’évitement scolaire (déménagement, recours au privé, contournements de carte scolaire).
Dramani Issifou rappelle que l’exposition cherche à articuler données de recherche et œuvres d’art, tout en ouvrant un espace utopique : celui d’une société où les différences ne seraient plus un motif de hiérarchisation, mais une condition de construction d’un « monde commun désirable ».
Une « idée républicaine » jugée encore réalisable
En conclusion, Dominique Sopo affirme que la République reste une « promesse inachevée » : il existe toujours des conquêtes de liberté, d’égalité et de fraternité à accomplir. Il appelle à refuser les discours de stigmatisation, les logiques d’évitement scolaire et les mises en scène politiques visant des minorités déjà fragilisées.
Magali La Fourcade, de son côté, estime que l’utopie d’une égalité réelle n’est pas hors de portée :
- durant de longs siècles, la couleur de peau n’a pas été un critère central de classification sociale ou politique,
- elle rappelle, à titre symbolique, que l’on a longtemps débattu de la couleur de peau d’Alexandre le Grand, preuve que cette question n’était pas structurante à l’époque ; ce n’est qu’avec l’essor de l’esclavage et de la colonisation que la couleur est devenue un récit central de hiérarchisation des êtres humains.
