Les critiques formulées par M. Souleymane Bassoum sur le projet agro-industriel de Sadio Mané à Bambali doivent nous inviter à une réflexion profonde, dépassionnée et constructive. Il ne s’agit pas d’opposer ceux qui soutiennent cette initiative à ceux qui en questionnent certains choix techniques. Il faut plutôt considérer ces observations comme une opportunité pour améliorer le projet et, surtout, ouvrir un débat plus large sur l’avenir de l’agro-industrie sénégalaise.

Le projet de Bambali a un mérite essentiel : il remet au centre du débat la nécessité de produire, transformer localement et créer de la valeur dans nos territoires. L’investissement annoncé de 11,7 milliards de FCFA, autour notamment d’une plantation de manguiers et d’une unité de transformation, constitue une initiative privée importante.

Mais la question soulevée par M. Bassoum mérite attention : comment garantir durablement l’approvisionnement d’une unité industrielle lorsque la production est concentrée géographiquement et reste fortement saisonnière ?

Au lieu de voir cette interrogation comme une remise en cause du projet, nous devrions en faire le point de départ d’une ambition beaucoup plus grande.

Les 500 hectares de Bambali ne devraient pas constituer l’unique source d’approvisionnement de l’usine. Ils pourraient devenir le cœur d’un réseau de producteurs répartis dans plusieurs régions du Sénégal. C’est précisément là que l’État pourrait jouer un rôle stratégique.

Dans mes précédentes interventions, j’ai souvent soutenu que si nous voulons véritablement tirer profit de l’exploitation du pétrole et du gaz, nous devons investir une partie des ressources générées dans des secteurs à fortes valeurs ajoutées, capables de créer durablement des emplois et des revenus.

Le Sénégal dispose d’un potentiel considérable dans la mangue, l’anacarde, la pastèque, la tomate, l’oignon et de nombreuses autres productions agricoles. Pourtant, nous continuons trop souvent à vendre des produits bruts alors que l’essentiel de la valeur se trouve dans la transformation, le conditionnement, la conservation et la commercialisation.

Cinq régions, cinq pôles de production

Je propose que l’État étudie la mise en place d’au moins cinq grands pôles de production agro-industrielle dans cinq régions, en fonction des potentialités agroécologiques des territoires.

Dans chaque région ciblée, l’ambition pourrait être de développer au minimum 500 hectares de plantations structurées, en partenariat avec les collectivités territoriales, les producteurs et le secteur privé.

Nous disposerions ainsi progressivement d’au moins 2 500 hectares supplémentaires organisés autour de chaînes de valeur à fort potentiel.

Ces pôles ne seraient pas de simples plantations. Ils devraient intégrer irrigation, stockage, chambres froides, centres de collecte, formation, logistique, transformation et accompagnement des producteurs.

Une attention particulière devrait être accordée aux jeunes et aux femmes, afin qu’ils deviennent producteurs, entrepreneurs, transformateurs, logisticiens et fournisseurs de services agricoles.

Une telle stratégie pourrait apporter une réponse concrète à l’une des principales préoccupations soulevées par M. Bassoum.

En développant des bassins de production dans différentes zones agroécologiques, avec des variétés et calendriers de production adaptés, il serait possible d’étudier les conditions permettant d’allonger les périodes d’approvisionnement des unités de transformation.

L’usine de Bambali pourrait alors s’approvisionner auprès de producteurs de plusieurs territoires à travers des contrats garantissant volumes, qualité et débouchés.

Sadio Mané ne serait plus seulement promoteur d’une plantation et d’une usine : son investissement pourrait devenir le catalyseur d’une chaîne de valeur nationale impliquant des milliers de producteurs.

Investir les revenus du pétrole et du gaz dans l’agriculture, et l’agriculture en industrie, voilà le véritable débat.

Nos ressources pétrolières et gazières doivent être des leviers de croissances. Elles doivent contribuer à préparer l’après-pétrole en renforçant notre appareil productif. Nous devons transformer une partie de cette richesse en infrastructures agricoles, en irrigation, en recherche, en formation, en logistique et en capacités industrielles.

C’est pourquoi les critiques formulées autour du projet de Bambali doivent être prises positivement. Elles peuvent permettre de passer d’un projet individuel à une réflexion nationale. L’enjeu n’est donc pas de savoir qui a raison ou tort. L’enjeu est de réussir Bambali et d’aller plus loin : faire de ce projet le point de départ d’un réseau national de pôles agro-industriels, créateurs d’emplois, de revenus et de valeur ajoutée sénégalaise.

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