Parce qu’il a écrit un livre quasi-éternel, j’avais fini par croire Cheikh Hamidou Kane fait de la même étoffe. Depuis quelques heures, on sait qu’il était mortel. On sait donc aussi que depuis quelques heures son véritable chemin d’immortalité s’est ouvert : il vécut longtemps à côté de son œuvre ; il vivra plus longuement encore en elle. Le plus beau chez cet homme – du moins, tel que je me formulais ce sentiment en le regardant lors d’apparitions publiques – fut peut-être une sorte d’élégance modeste ou d’ironie silencieuse que je crois être, chez un écrivain, deux formes de la même sagesse ancienne : ne jamais croire son discours, aussi sophistiqué soit-il, plus intelligent que son œuvre.
Il eût été assez difficile, de toutes les façons, d’être plus intelligent que L’aventure ambiguë, l’eût-on écrit. Il y a quelques mois, j’entendais un critique littéraire affirmer qu’un roman trop intelligent finissait toujours par le lasser. Affirmation toute subjective, dont je contestai cependant la cavalière autorité : mentalement, je dressai une liste de romans incontournables, voire canoniques, et qui me paraissaient éclater d’intelligence à chaque page ; liste où L’aventure ambiguë arriva assez rapidement, comme une évidence. Si je devais interroger celle-ci aujourd’hui, je dirais simplement que ce livre a tenté de penser, avant de la condenser sous la forme dramatisée d’une question, l’angoisse existentielle d’un continent, l’Afrique, et, au-delà, de tout individu confronté à la métaphysique d’une rencontre. Que devient-on au contact de l’Autre ? Demeure-t-on le même ou change-t-on nécessairement ? Quel serait alors le prix de cette métamorphose ? Une synthèse harmonieuse est-elle possible, ou n’y a-t-il d’issue que la dépossession et la déréliction ? Quelle serait la forme ou le sens de cette « grande réconciliation » qui clôt le roman ? A quoi faut-il renoncer de soi pour se rapprocher de l’autre ? Ce qu’on gagne au contact d’une culture différente vaut-il ce qu’on perd en l’acquérant ?
Cela fait plusieurs questions, mais la réussite suprême de L’aventure ambiguë demeure de les avoir traduites dans une seule interrogation, impossible à formuler clairement, mais dont on sent qu’elle traverse de part en part Samba Diallo – protagoniste principal de l’histoire (et double transparent de l’auteur) – et, par-delà lui, tout le texte. Je ne dirai pas que L’aventure ambiguë est un roman à thèse, mais c’est indéniablement un roman porté par une idée/une question ample, aussi sensible et concrète qu’elle est conceptuelle et réflexive. Ce roman pense. Peut-être trop – j’y reviendrai plus loin. Son intelligence est celle d’un double contexte politique (le temps du roman : le Sénégal des années 1930, et le temps de la publication : le Sénégal nouvellement indépendant en 1961), mais aussi l’intelligence d’une expérience intime : l’introspection d’un sujet auto-saisi de lui-même, et qui se réfléchit dans une multitude de discours sinon spéculatifs, au moins spéculaires.
De ce point de vue L’aventure ambiguë est un roman philosophique – et il faut entendre ce syntagme au sens le plus strict : il s’agit d’y résoudre une question philosophique ancienne en mettant l’intrigue, les idées et les personnages au service de cette résolution.
Dilemme, conflit, tragique, déchirement, hybridité : nombre de substantifs de l’écartèlement culturel furent utilisés pour commenter l’œuvre. Cette dimension, celle de la dialectique entre altérité et identité, n’est certes pas absente de l’œuvre ; elle en constitue la lancinante ritournelle ; mais contrairement à ce qu’on dit trop souvent, elle ne me semble pas en être le cœur obscur et vivant, la tension suprême : à mes yeux, la grande division qui structure le roman n’est pas entre la culture européenne et la culture africaine, symbolisée dans le texte par la société diallobé, mais entre la transcendance et l’immanence. Autrement dit, un peu grossièrement, entre l’humain et le divin.
Les dernières pages du texte ne parlent que de cela : de l’homme, Samba, tout juste poignardé par le fou, et qui se jette en Dieu (ou dans une « voix » divine) pour s’y anéantir comme dans une mer lumineuse. L’idée d’un Samba Diallo qui meurt dans la tension et l’ambiguïté sans avoir pu choisir me paraît un peu grossière, pour tout dire. La grande affaire du texte est le devenir de l’âme après la mort (il nous est dit, au détour d’une conversation, que Samba Diallo, à Paris, prépare à un moment un exposé sur le Phédon). On sait aussi que Samba Diallo, lors d’un rendez-vous aux airs amoureux, répond ceci à Lucienne : « Je crois que je préfère Dieu à ma mère ». On sait enfin, en lisant la préface que Vincent Monteil apporta au livre, qu’un des titres envisagés par C.H. Kane était « Dieu n’est pas un parent », traduction d’un dicton pulaar rappelant que le Seigneur, comme le dit le père de Samba Diallo, « …n’est commensurable à rien ».
De ce point de vue, L’aventure ambiguë est un roman apologétique, ou mystique.
Je nourris, et depuis longtemps, un certain nombre de réserves sur ce livre. Je le considère comme un texte majeur de la littérature non seulement africaine, mais mondiale. En 2021, on m’a demandé de choisir dix livres qui formeraient ma bibliothèque littéraire idéale : L’aventure ambiguë s’y trouvait. Pourtant, comme roman, et j’insiste sur ce mot de roman, il ne me convainc pas toujours.
J’émettrais tout d’abord une réserve quant à la récurrence du registre élevé du discours. Tous les personnages, quel que soit leur âge ou leur origine sociale, parlent avec une sidérante quoique limpide densité philosophique. On pourrait accepter que Samba Diallo, alors qu’il n’a pas encore dix ans, possède une profondeur de discours et de pensée hors du commun (le contrat du récit repose en effet sur l’idée que, dès l’enfance, on le sache doué d’une maturité émotionnelle et intellectuelle peu ordinaires). Mais si tous, de Maître Thierno à la Grande Royale, du Chevalier au fou, sans parler du groupe parisien, Lucienne, Pierre-Louis, Marc, Adèle, etc., si tous, donc, parlent la plupart du temps dans la même tonalité grave et élevée (bien qu’ils ne disent, heureusement, pas la même chose), le roman pâtit fatalement d’une sorte de style monocorde ; le paradoxe étant qu’il s’agit d’un haut style pour exprimer des pensées élaborées et d’une certaine intensité intérieure. Il n’est pas jusqu’aux scènes « amoureuses » ou « badines » qui ne soient noyées dans cette gravitas mélancolique et dramatique. J’ai relu la scène du café entre Samba Diallo et Lucienne : le dialogue y progresse dans une solennité hiératique. Paradoxe des dialogues dans le roman, d’ailleurs : par eux, nous arrivent les pensées les plus profondes et les méditations les plus vertigineuses ; par eux aussi, apparaît le dispositif (voire la mécanique) du roman : la parole y est mise en scène, et de son exposition, jaillissent souvent des sentences remarquables, mais assez peu « naturelles ».
Je me suis, ensuite, souvent demandé pourquoi la partie parisienne était si courte, comparée à toute la partie du récit (l’entièreté de la première partie et le dernier tiers de la seconde) dont le théâtre est le pays des diallobé. Certes, Samba Diallo est vite « rappelé » par son père, je ne me débarrasse pas de l’impression que l’aventure européenne nous est comme volée, et avec elle, toutes les épreuves de l’initiation sociale d’un jeune homme – la découverte de l’amour, par exemple, ou la formation politique, domaine dont Samba Diallo se méfie, encore qu’il ait quelques idées sur le communisme, la révolution française et l’Histoire. Longtemps crainte, second terme de l’ambiguïté, la traversée européenne de Samba Diallo tourne court et ressemble davantage à une parenthèse qu’à une vraie expérience explorée jusqu’en son fond. J’ai la sensation, là, que Cheikh Hamidou Kane, par volonté ou impossibilité, n’est pas allé au bout de son geste, ou plutôt, qu’il s’est épargné, par le recours à de fréquentes ellipses, les détours narratifs dont un romancier de métier eût fait son miel, trahissant par-là, peut-être, une part de ce que fut la vérité de L’aventure ambiguë : moins la proposition d’un pur romancier que l’essai magnifique, mais imparfaitement coulé dans la forme du roman, d’un remarquable philosophe.
Ces réserves, que j’espère un jour développer dans un essai dédié, n’engagent que moi. J’aimerais qu’on les lise comme un hommage, l’hommage d’un écrivain qui lit sérieusement un de ses plus importants aînés et réfléchit profondément à sa pratique littéraire, et non comme une volonté de critiquer vainement ce texte qui, encore une fois, demeure pour moi fondamental. L’un de mes deux éditeurs, Felwine Sarr, avait remarqué, dès la première version de La plus secrète mémoire des hommes, que l’opposition existentielle qui régnait entre les jumeaux Assane et Ousseynou devait beaucoup à L’aventure ambiguë. Il avait raison.
Du point de vue de mes remarques, en tout cas, L’aventure ambiguë est un roman assez peu romanesque, en fin de compte, ce qui n’enlève rien à sa valeur littéraire
Cheikh Hamidou Kane restera donc dans l’histoire comme l’auteur de L’aventure ambiguë, bien qu’il ait été un administrateur puis un ministre loué et respecté, et qu’en réalité il ait publié deux romans. Les Gardiens du temple (Stock, 1995) trente-quatre ans après son monumental devancier, n’eut pas le même retentissement, même si – ironie de l’histoire, il me paraît plus romanesque. Peu importe, au fond : à certains écrivains, il ne suffit parfois que d’un roman capital pour délivrer l’essentiel de leur vision littéraire et philosophique, non seulement pour leur époque, mais pour celles qui viendraient, de manière à être contemporain de toutes les postérités. Aux côtés de Giuseppe Tommasi de Lampedusa, de Juan Rulfo, de Ralph Ellison, de Silvia Plath ou d’Emily Brontë, entre autres géants, il y aura désormais Cheikh Hamidou Kane.
Qu’il repose en paix.
