Entre les tambours du folklore, la chaise vide du CESE et les longues heures de vérification de la CDC, le pays cherche le juste cérémonial de la République, celui qui permet aux hommes de passer sans que l’État ait besoin de théâtraliser sa souveraineté
Longtemps conçue comme un moment de transmission sobre et rigoureusement administratif, la passation de service a changé de nature dans certaines sphères de l’État. Aux formalités destinées à assurer la continuité de l’action publique se mêlent, selon les circonstances, fidélités politiques, ferveur militante, hommages personnels, démonstrations de prestige, mais aussi interminables vérifications administratives. Tantôt transformée en cérémonie où le sortant organise sa sortie de scène et où le nouvel arrivant semble recevoir les clés du royaume, tantôt réduite à une rencontre protocolaire presque privée de son destinataire, comme au CESE entre Aminata Touré et Idrissa Seck, elle peut encore s’étirer durant des heures, à l’image de celle de la Caisse des dépôts et consignations entre Fadilou Keïta et Amadou Lamine Guissé. Le phénomène n’est pourtant pas nouveau, et les rappels à la sobriété formulés au fil des années révèlent une difficulté persistante à préserver la juste mesure d’un rituel qui devrait avant tout consacrer la permanence de l’État.
La passation de service fut d’abord ce qu’indique son intitulé. Elle était un acte de transmission avant d’être un événement. Un ministre, un directeur général ou tout autre responsable quittait une fonction, son successeur en prenait possession et l’administration organisait le passage de relais avec la solennité nécessaire. Les dossiers étaient remis, les responsabilités précisées, les collaborateurs présentés et les obligations attachées à la nouvelle charge, rappelées. Le cérémonial pouvait naturellement comporter son lot d’émotion, de reconnaissance et de cordialité, mais ces manifestations étaient subordonnées à l’exigence supérieure de la continuité du service public.
Cette conception n’a pas résisté partout, à la personnalisation croissante de la vie publique. Progressivement, le responsable sortant est devenu l’objet d’une célébration et l’arrivant, celui d’une démonstration d’enthousiasme. Autour de la cérémonie se sont agrégés militants, proches, sympathisants, et soutiens territoriaux, jusqu’à faire parfois de l’espace administratif une scène de représentation politique. La fonction, qui devait s’effacer derrière l’institution, devient alors, le prolongement d’une personnalité, d’un réseau ou d’un fief.
Les premiers signes
Les prémices de cette évolution ne datent pas d’hier. Sous Abdoulaye Wade déjà, certaines mutations ministérielles suscitaient des réactions qui débordaient largement le cadre administratif. Le cas de Thérèse Coumba Diop, nommée ministre de la Santé et de la Prévention en 2009, en offre une illustration. Lorsque le remaniement de décembre de la même année la fit passer du département de la Santé à celui des Biocarburants et de la Pisciculture, tandis que Modou Diagne Fada lui succédait à la Santé, ses partisans de Joal-Fadiouth manifestèrent publiquement leur mécontentement. Certains arborèrent même des brassards rouges pour dénoncer ce qu’ils considéraient comme une mise à l’écart de leur responsable.
Même s’il convient de ne pas aller au-delà de ce que permet d’établir notre mémoire, cet épisode témoigne de la politisation progressive du rapport aux fonctions gouvernementales et de la manière dont le départ d’un responsable peut être perçu comme une perte pour une communauté politique ou territoriale. La personnalisation de la fonction est devenue le terreau où prospéreront, les formes ultérieures de folklorisation.
La passation devenue scène politique
Quelques années plus tard, sous Macky Sall, la question fut posée avec une netteté particulière. En 2014, après plusieurs incidents observés lors de cérémonies officielles, le chef de l’État demanda à son chef du protocole, Bruno Diatta, d’organiser un séminaire destiné aux membres du gouvernement pour leur rappeler les usages, les coutumes et les convenances attachés à leurs fonctions. La démarche faisait suite à des ratés constatés lors d’une passation entre Mbagnick Ndiaye et Matar Bâ, le premier quittant le département des Sports pour celui de la Culture et de la Communication et le second lui succédant aux Sports. Cette passation fut émaillée de maladresses protocolaires et de propos qui provoquèrent la réaction du chef de l’État. Il voulait désormais que les passations de service se déroulent « sans le folklore et dans le respect strict des règles d’orthodoxie ».
Le rappel avait une portée qui dépassait largement la seule question protocolaire. Une passation n’est pas seulement le moment où un responsable en remplace un autre, mais aussi celui où l’État se donne à voir. La tenue des protagonistes, la nature des propos tenus, la composition de l’assistance et l’ampleur du cérémonial participent tous à la représentation de l’autorité publique. La sobriété n’est pas une coquetterie administrative.
La recommandation n’empêcha pas le phénomène de resurgir. En 2017, la presse s’interrogeait sur la nécessité de « clore le folklore » qui accompagnait certaines passations. Des cérémonies prenaient l’allure de manifestations politiques, avec des militants, et des sympathisants venus soutenir le sortant ou accueillir le nouvel occupant. La frontière entre la transmission d’une charge et la célébration d’un responsable devenait de moins en moins nette.
Le cas du ministère des Sports, en 2022, allait fournir une illustration visible de cette évolution. La passation entre Matar Bâ et Yankhoba Diatara prit une ampleur qui contrastait avec les consignes de sobriété formulées par le chef de l’État. Des militants s’étaient déplacés en nombre, certains venant de Thiès, tandis que le nouveau ministre était arrivé, escorté d’une dizaine de motards. La cérémonie dépassait le strict cadre de la transmission administrative pour prendre les contours d’un événement politique.
La passation à la tête de Dakar Dem Dikk qui s’est déroulée hier en offre une illustration plus brutale. Une vive altercation a éclaté au cours de la cérémonie, faisant rapidement monter la tension dans l’enceinte où devait s’opérer une simple transmission de responsabilités. L’épisode montre jusqu’où peut conduire la personnalisation des fonctions lorsque les enjeux de pouvoir, les fidélités et les susceptibilités prennent le pas sur la dimension institutionnelle du rendez-vous.
La chaise vide au Conseil économique, social et environnemental
Mais réduire l’histoire récente des passations à cette dérive serait incomplète. Le Conseil économique, social et environnemental, en fournit un contre-exemple, tant il est à l’exact opposé du cérémonial expansif. En novembre 2020, après le départ d’Aminata Touré de la présidence de l’institution, Idrissa Seck devait lui succéder. La rencontre attendue entre le sortant et l’entrant ne se produisit pas. Idrissa Seck ne se présenta pas à la cérémonie prévue. Aminata Touré se résolut à déposer ses dossiers et à s’adresser seule à la presse, dans la cour de l’institution, pour une déclaration d’une quinzaine de minutes. Elle prit soin de souligner le caractère administratif du lieu et de ses propos.
L’épisode aurait pu être rangé dans le tiroir des curiosités protocolaires. Mais il prend une autre dimension lorsqu’on se souvient que le CESE avait déjà connu, l’année précédente, une situation comparable. Lorsqu’Aminata Tall avait quitté la présidence au profit d’Aminata Touré, elle avait expliqué que la pratique administrative de l’institution ne prévoyait pas nécessairement une passation entre présidents sortant et entrant. Le secrétaire général, garant de la continuité administrative, devait accueillir le nouveau titulaire et assurer la transition. Le même lieu a donc offert, en l’espace de quelques années, deux images singulières du passage de témoin.
Alors que certaines administrations éprouvent le besoin de faire grand bruit autour d’un changement de titulaire, le CESE a connu une situation où le sortant et l’entrant ne se sont même pas retrouvés autour du rituel attendu. D’un côté, la cérémonie menace de se transformer en théâtre politique. De l’autre, elle se réduit au point de devenir presque une formalité sans véritable rencontre. Entre l’excès de représentation et l’effacement du cérémonial, c’est finalement la fonction même de la passation qui se trouve interrogée.
La Caisse des dépôts et consignations apporte une troisième nuance à cette histoire. La passation entre Fadilou Keïta et Amadou Lamine Guissé n’est ni une démonstration militante ni une cérémonie dépouillée de son destinataire. Organisée à huis clos et placée sous la supervision de l’Inspection générale des Finances, elle a été surtout exceptionnellement longue.
Le marathon à la CDC
Commencée le 5 octobre vers dix heures, elle s’est poursuivie jusqu’à vingt-deux heures, voire vingt-deux heures quarante-cinq selon certains comptes rendus. Elle a repris le mardi 6 octobre et ne s’est finalement achevée que dans la nuit du mardi au mercredi 7 octobre, à 00 h 20. Cette situation ne relève pas du chapitre des passations folklorisées. Ici, ce n’est pas l’apparat qui a dilaté le cérémonial, mais la matière administrative.
Cette différence est importante. Si une passation peut être dévoyée par excès de spectacle, elle peut aussi s’allonger parce que la transmission des responsabilités, des documents et des engagements est particulièrement complexe. Dans le premier cas, l’institution s’efface derrière les individus. Dans le second cas, elle est au contraire confrontée à la nécessité de documenter avec précision ce qui change de mains. Confondre ces deux situations reviendrait à reprocher à la rigueur administrative ce qui relève en réalité d’une exigence de vérification.
C’est précisément dans cette histoire contrastée que prend place le rappel à l’ordre de 2026. Il ne s’agit pas d’une découverte tardive du problème. Depuis plusieurs années, les autorités ont périodiquement rappelé aux responsables publics la nécessité de préserver la discipline protocolaire et la dignité attachée aux charges de l’État. La véritable sobriété ne signifie pas qu’il faille bannir toute émotion des cérémonies de transmission. Un responsable qui quitte une fonction peut susciter de la reconnaissance, de même qu’un nouveau titulaire peut être accueilli avec chaleur. Ce qui importe, c’est que la dimension humaine ne finisse pas par absorber la dimension institutionnelle. L’administration peut être conviviale sans devenir militante, solennelle sans être compassée et reconnaissante sans tomber dans la célébration personnelle. Une passation réussie n’est donc ni celle qui rassemble le plus de monde, ni celle qui produit le plus de bruit, ni même celle qui s’achève le plus rapidement. Elle est celle qui permet à une institution de changer de responsable sans donner le sentiment qu’elle change de propriétaire.
Entre les tambours du folklore, la chaise vide du CESE et les longues heures de vérification de la CDC, le pays cherche le juste cérémonial de la République, celui qui permet aux hommes de passer sans que l’État ait besoin de théâtraliser sa souveraineté, pour confirmer sa pérennité. Son existence est en effet, déjà validée par la continuité des services qu’il garantit en arrière-plan.
