Le député Tahirou Sarr fait de la communauté guinéenne le bouc émissaire du chômage et de l’insécurité. Les chiffres le démentent, sa stratégie relève du calcul, et ce discours a déjà un coût humain.

Le slogan même de son parti est un aveu. Jël liñu moom : prendre ce qui nous appartient. La formule présuppose un vol avant toute démonstration et laisse à l’auditeur le soin de mettre un visage sur le voleur. Tahirou Sarr s’en charge : c’est le Guinéen, boutiquier, maçon, vendeur de fruits, accusé de faire baisser les salaires, d’accaparer le commerce et de nourrir l’insécurité. Le 8 septembre, quand le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo rappelait à l’Assemblée que nous sommes « tous métissés », le député lui répondait en dénonçant un « surpeuplement d’étrangers ».

Les faits sont têtus. Le recensement de 2023 dénombre 207 791 étrangers, soit 1,1 % de la population. Les Guinéens en représentent 40 %, environ 83 000 personnes, enfants compris. En 2024, le même homme affirmait pourtant à la télévision publique que les étrangers formaient presque la moitié du pays, sans jamais livrer de source. Imputer à 84 000 personnes un chômage élargi de 23,3 % dans un pays de 18 millions relève de l’illusion d’optique. Nos jeunes chôment parce que notre économie crée trop peu d’emplois salariés et qu’une dette proche de 120 % du PIB étrangle l’investissement. Quant à l’insécurité, aucune statistique n’est jamais venue étayer l’accusation.

Qui est étranger, au juste ?

Tahirou Sarr réclame une carte de séjour pour tous les étrangers, sauf les Gambiens. Le critère n’est pas juridique, il est affectif. Regardons pourtant où se loge le poids étranger dans notre économie. La France détient 16 % du stock d’investissements directs, Orange 42 % de la Sonatel, un consortium turc les deux tiers de la société qui exploite l’aéroport Blaise Diagne pour vingt-cinq ans. Ces capitaux posent de vraies questions de partage de la valeur. Si quelque chose devait être « repris », c’est dans ces contrats qu’il faudrait le chercher, et non dans la caisse d’un boutiquier de Pikine.

Et que dire de nos voisins ? Le protocole de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement a été signé en 1979. À Dakar. Le Guinéen de la Médina partage avec nous le pulaar, la foi, les mariages et les généalogies ; le Fouta-Djalon et le Fouta-Toro se répondent depuis des siècles. Dans le même temps, quelque 700 000 Sénégalais vivent à l’étranger, dont 160 000 en France, et nous envoient plus de 2 000 milliards de FCFA par an. Eux se sont intégrés dans des sociétés dont tout les séparait. Chaque argument de Tahirou Sarr leur a été opposé, presque mot pour mot, à Brescia, à Paris ou à Barcelone. Son nationalisme n’a rien de sénégalais : c’est la copie d’un logiciel d’extrême droite européen dont nos émigrés sont les premières cibles.

Un océan bleu électoral

Il faut lire Tahirou Sarr non comme un idéologue, mais comme un entrepreneur politique. Le marché électoral sénégalais est saturé. Les partis classiques s’y disputent le créneau de la respectabilité républicaine et des programmes chiffrés ; le Pastef a préempté tout l’espace de la rupture et de la souveraineté. Entre ces deux blocs, un ancien militant de Rewmi n’avait aucune chance d’exister. Il lui fallait un produit que personne ne vendait : l’identité. Les stratèges appellent cela un océan bleu, un espace sans concurrent où l’on fabrique sa propre demande. C’est précisément le tabou qui rendait le créneau disponible. Un positionnement n’a pas besoin d’être vrai, il lui suffit d’être distinctif.

La méthode est rodée : un chiffre sensationnel, une source jamais livrée, chaque rappel à l’ordre du CNRA retourné en preuve de persécution, l’indignation convertie en audience, l’audience en suffrages. Avec 26 876 voix, soit 0,74 %, il a suffi de la proportionnelle pour entrer à l’Assemblée. Le scandale n’est pas un accident de parcours, c’est le modèle économique. Et ce nationalisme sait se faire souple : en mars dernier, son mouvement soutenait la candidature de Macky Sall à la tête de l’ONU. Un idéologue a des adversaires constants ; un entrepreneur n’a que des opportunités.

Quand les mots finissent par tuer

On aurait tort d’y voir un simple folklore de plateau. En décembre 2025, Baba Abdoulaye Diop, étudiant sénégalais et militant du Pastef, est mort poignardé en France. Le principal suspect, un compatriote surnommé « Baol », est présenté par la presse comme se réclamant du courant nationaliste et tenant des propos xénophobes sur les réseaux sociaux, où la victime recevait des menaces depuis près d’un an. Le parti de Tahirou Sarr a nié qu’il fût l’un de ses membres, et la justice établira les responsabilités. Mais le père du jeune homme a tout dit en une phrase : il a perdu son fils unique à cause du discours irresponsable d’un politicien.

C’est cela, le coût réel de la xénophobie. Elle désigne d’abord l’étranger, puis le compatriote qui le défend, puis le Peul que l’on soupçonne de n’être pas assez sénégalais. L’ivoirité fut à l’origine un concept d’intellectuels et un argument électoral, avant de devenir une guerre. Les autorités ont donc une obligation de vigilance qui dépasse les communiqués. Le CNRA et le Premier ministre ont parlé ; il revient désormais à la justice d’appliquer, dans les médias comme sur TikTok, les textes qui répriment l’incitation à la haine. Contrôler les titres de séjour relève de l’État de droit ; laisser désigner une nationalité à la vindicte publique serait sa démission.

Jël liñu moom ? Soit. Mais ce qu’il nous faut reprendre ne se trouve pas dans la boutique du Guinéen du coin. Il faut le chercher dans nos budgets, nos contrats et nos écoles. C’est le seul combat qui vaille.

Citoyen africain

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