Il n’y a pas que des pleurs ou des pertes, il y a aussi des recettes : sous un hangar de fortune le long de la principale voirie de Bunia, chef-lieu de la province de l’Ituri, s’étale 8 cercueils.

C’est l’atelier de Frank, svelte, cheveux crépus, un pinçon en mains pour reluire davantage ses cercueils qui se vendent mieux que jamais. Les commandes se succèdent à un rythme inédit qu’il n’aurait jamais souhaité connaître.

Depuis plusieurs mois, cette province du nord-est de la République démocratique du Congo est l’épicentre d’une flambée d’Ebola d’une ampleur exceptionnelle. Officiellement, plus de 1 200 cas confirmés et plus de 320 décès ont été recensés fin juin.

Déclarée officiellement le 15 mai, cette dix-septième épidémie d’Ebola enregistrée en RDC circulait pourtant depuis plusieurs semaines. Dans la cité minière de Mongbwalu, à 90 kilomètres de Bunia, sur une route poussiéreuse d’où serait parti le foyer initial, les premiers cas remontent à la fin du mois de mars. Pendant près de deux mois, le virus s’est propagé discrètement à travers villages, familles et structures sanitaires avant d’être identifié.

Ce retard dans la détection a permis à la maladie d’essaimer jusqu’aux provinces voisines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, mais aussi de franchir les frontières vers l’Ouganda. Un médecin contaminé a même été diagnostiqué en France après son retour de RDC.

Dans les rues de Bunia, la menace n’est pas ignorée. Sur la place des Martyrs, François sort d’une pharmacie avec plusieurs flacons de gel hydroalcoolique. Depuis l’apparition du virus, cet habitant a profondément modifié ses habitudes.

« Nous avons arrêté de fréquenter l’église avec ma famille. Nous attendons que la situation s’améliore », confie-t-il à Anadolu.

Comme lui, des milliers d’habitants évitent désormais les rassemblements. Les cérémonies religieuses, les mariages et même certaines réunions familiales ne réunissent plus grand monde. Dans une région où la vie sociale repose largement sur les rencontres communautaires, ce changement est brutal.

Justin, cambiste dans le centre-ville, ne cache pas sa peur. « On nous dit qu’il n’existe ni vaccin ni traitement disponible. Comment ne pas avoir peur ? »

Cette inquiétude se traduit partout par des gestes nouveaux.

Les stations de lavage des mains se sont multipliées devant les commerces. Les chauffeurs de motos transportent moins de passagers. Les poignées de main disparaissent progressivement. « On ne vit plus comme avant », résume Cyprien, habitant de Bunia. « Chaque sortie devient un risque. »

Pour Nathan, étudiant à l’université de Bunia, la prudence est devenue un mode de vie. « Je ne quitte la maison qu’en cas de nécessité absolue. »

Mais derrière cette peur visible se cache un autre défi, plus complexe encore : celui de la méfiance. Le variant Bundibugyo, responsable de l’épidémie actuelle, présente des symptômes moins spectaculaires que la souche Zaïre, plus connue.

Les premiers signes fièvre, diarrhée, fatigue ressemblent à ceux de nombreuses maladies courantes dans la région. Cette particularité entretient le doute.

« Tout symptôme renvoie directement à Ebola chez les médecins comme si le paludisme a disparu ou la typhoïde : fièvre, diarrhée et vomissement », ironise Sophia, habitant d’un quartier populaire de Bunia.

Dans certaines localités, la maladie est encore perçue comme une invention, une malédiction ou une forme de sorcellerie. D’autres accusent les humanitaires d’exagérer la situation pour attirer les financements internationaux. Ces rumeurs compliquent considérablement le travail des équipes médicales et humanitaires.

À Shari, aux portes de Bunia, les conséquences de cette défiance apparaissent avec une particulière brutalité. Sous un soleil écrasant, un petit groupe de volontaires de la Croix-Rouge progresse lentement sur un monticule de terre devenu cimetière.

Entièrement protégés par leurs combinaisons blanches, ils transportent le corps d’un homme décédé la veille. Autour d’eux, des pleurs. Cette fois-ci, la famille a elle-même alerté les secours.

« Aujourd’hui nous doutons de chaque décès », explique un proche du défunt.

« Avant, nous aurions organisé l’enterrement seuls mais grâce à la sensibilisation nous avons compris le danger ».

Ces inhumations dites « dignes et sécurisées » constituent l’un des piliers de la riposte contre Ebola. Elles permettent d’éviter les contaminations liées aux rites funéraires traditionnels, particulièrement à risque puisque le virus demeure extrêmement contagieux après la mort.

En un mois seulement, les équipes de la Croix-Rouge ont procédé à plus de 300 enterrements dans la région. Mais leur mission les expose fréquemment à la colère des populations.

« Le lieu où nous sommes bien accueillis aujourd’hui peut devenir celui où nous serons attaqués demain », explique Alex Lock, responsable de la Croix-Rouge.

Par précaution, chaque intervention est désormais précédée par une mission de reconnaissance destinée à évaluer l’état d’esprit des communautés. Les volontaires sont pourtant issus des mêmes quartiers que les personnes qu’ils assistent. « Certains sont enseignants, d’autres commerçants ou agents de santé », précise Alex Lock.

Cette proximité facilite parfois le dialogue mais ne suffit pas toujours à dissiper les soupçons. David, chef d’équipe, raconte régulièrement devoir répondre aux mêmes accusations. « Certains pensent que nous gagnons des milliers de dollars pour chaque corps enterré. »

La violence est parfois bien réelle. Le corbillard utilisé par son équipe circule désormais avec deux vitres brisées après avoir été caillassé lors d’une précédente intervention.

Dans les centres de traitement, les scènes de détresse se succèdent. Au centre médical Elikya de Bunia, le départ d’un corbillard provoque un déchirement. Deux dames tentent de grimper à bord du corbillard qui emporte le corps de leur proche en présence des ministres de la santé Roger Kamba et de la communication Patrick Muyaya.

« Tu me laisses avec qui ! », hurle une dame complétée par l’autre : « Ebola, qui es-tu ? maudis sois-tu ».

Dans la cour de ce centre de traitement d’Ebola géré par médecins sans frontières, des proches pleurent, d’autres attendent des nouvelles de membres de leur famille hospitalisés.

Face à cette progression du virus, les autorités congolaises ont déployé une série de mesures exceptionnelles. L’aéroport de Bunia a été fermé aux vols commerciaux. Les liaisons aériennes sont désormais limitées aux missions humanitaires, sanitaires ou militaires. Les autorités espèrent ainsi ralentir la propagation de l’épidémie.

Mais cette décision a également provoqué un choc économique. Au marché central de Bunia, de nombreux commerçants observent leurs étals se vider.

Paluku Kanzira, vendeur de pièces automobiles, explique que ses stocks s’épuisent.

« Les produits arrivent habituellement par l’Ouganda. Aujourd’hui, la frontière est fermée et nous n’avons plus de réapprovisionnement. »

Même constat pour Henriette Kikuti, vendeuse d’épices. « Avant, les voyageurs achetaient chez nous avant de prendre l’avion. Aujourd’hui, ils ont disparu. »

Ses recettes quotidiennes ont été divisées par quatre. Les commerçants de poisson, de vêtements ou de produits alimentaires décrivent la même situation. Les habitants limitent leurs déplacements et évitent les lieux fréquentés.

L’économie locale, déjà fragilisée par des années de conflits armés, subit un nouveau choc. L’insécurité constitue d’ailleurs un autre obstacle majeur à la riposte.

Certaines zones de l’est congolais restent sous influence de groupes armés. Les déplacements de populations sont constants. Des milliers de familles vivent dans des camps où les conditions sanitaires sont extrêmement précaires.

Conscient de l’ampleur de la menace, le gouvernement multiplie les initiatives.

À Aru, près de la frontière ougandaise, un laboratoire mobile a été déployé pour accélérer le dépistage. Jusqu’alors, les échantillons devaient parfois parcourir plusieurs centaines de kilomètres avant d’être analysés.

« Les résultats prenaient parfois plus d’une semaine », explique le docteur Moïse Agenun, directeur de l’hôpital général d’Aru.

Grâce au nouveau laboratoire, ce délai a été réduit à moins de 72 heures.

Les autorités congolaises et ougandaises ont également lancé un mécanisme de surveillance transfrontalière. L’objectif est de partager les informations, coordonner les enquêtes sanitaires et limiter les risques de propagation régionale car l’Ouganda en compte déjà une vingtaine des cas dont le premier avait été importé de la RDC.

À Bunia, le ministre de la Santé Roger Kamba a annoncé d’autres mesures d’exception.

La plus spectaculaire concerne la gratuité des soins pour l’ensemble des maladies dans la province de l’Ituri. Le gouvernement espère éviter que les habitants ne renoncent à consulter par manque de moyens financiers.

Des centres spécialisés pour les malades d’Ebola doivent également être renforcés afin d’éviter la saturation des hôpitaux généraux.

Les autorités promettent enfin une indemnisation des familles de soignants décédés ainsi qu’un doublement des primes de risque versées au personnel engagé dans la riposte.

Des efforts considérables, selon Kinshasa et son partenaire l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui à travers sa cheffe régionale Marie-Roseline Belizaire a qualifié la riposte de « robuste », tandis que l’agence de santé publique de l’Union africaine, Africa CDC, a évoqué une réponse « ambitieuse », soutenue par d’importants investissements du gouvernement congolais et de ses partenaires internationaux.

Cinq cents lits supplémentaires ont été annoncés. Plus de 1 300 relais communautaires ont été recrutés pour sensibiliser les populations. Des laboratoires mobiles et des équipements de protection continuent d’être déployés.

Pourtant, malgré ces moyens, le combat reste loin d’être gagné. Le centre de traitement de Mongbwalu approche déjà de la saturation. Plusieurs soignants ont été contaminés. Une dizaine sont morts depuis le début de l’épidémie.

Dans les rues de Bunia, l’inquiétude demeure palpable. Les habitants savent que la bataille contre Ebola ne se joue pas seulement dans les laboratoires, les hôpitaux ou les centres de traitement.

Elle se joue aussi dans les esprits, face aux rumeurs, à la peur et à la défiance. Dans une province meurtrie par les conflits, la pauvreté et les déplacements de population, le virus exploite chaque faille.

Et tandis que les corbillards continuent de sillonner les pistes rouges de l’Ituri, les autorités et les humanitaires redoutent des pics et mettent la pression pour un protocole de vaccin et des traitements.

Kinshasa ne lésine pas sur les moyens : la nuit de lundi à mardi, une riposte de 319 millions USD du gouvernement a été annoncé par le Président Felix Tshisekedi qui a appelé l’ensemble de la population, « à demeurer vigilants, responsables et disciplinés »

Car pour lui, « Ébola n’est ni une rumeur ni une honte. C’est une urgence sanitaire qui exige responsabilité, solidarité et vérité ».

Le Président est d’avis que dans cette épreuve, « notre force résidera dans la confiance, la discipline collective, la solidarité nationale et la capacité de l’État à agir rapidement, efficacement et au plus près des populations ».

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