Le Sénégal hérité de la colonisation s’est évertué à nous diviser au nom de clivages interconfrériques totalement étrangers à l’esprit de l’islam. Notre religion ne saurait cautionner cette balkanisation qui dresse de véritables murs de Berlin entre les Turuq (voies spirituelles). Cet islam de façade, porté par de pseudo-représentants de Tariqa en compétition perpétuelle, n’est pas le nôtre. Il n’est que le reflet de clans massés de part et d’autre d’une frontière invisible, cherchant en vain à nourrir des égos gargantuesques. L’«homo-senegalensis-religiosus Tariqatus» moderne a assassiné l’âme de notre religion en trahissant le véritable message des maîtres soufis, qui étaient tout sauf des chefs d’écuries de lutte. Depuis près d’une décennie, la même polémique revient de manière cyclique, installant une gêne et un mal-être profonds chez toute âme éprise de la beauté de la voie spirituelle.
Nos maîtres, les valeureux Cheikhs Seydi El Hadji Malick Sy et El Hadji Abdoulaye Niass (qu’Allah soit satisfait d’eux), n’ont jamais été en compétition et n’ont jamais cherché à l’être. Leur relation a toujours incarné la cordialité et la complémentarité dans la préservation de leur héritage commun.
Les liens séculaires entre ces deux hommes de Dieu se sont véritablement noués au Djolof. Leurs familles respectives, celles de Sayyid Ousmane Sy et de Sayyid Mouhamad Niass (qu’Allah soit satisfait d’eux), font partie, aux côtés de Mame Mor Anta Saly Mbacké, de l’imam Serigne Samba Toucouleur et de Serigne Mass Ka, des figures illustres ayant rejoint Maba Diakhou Bâ dans le Saloum lors de son appel au Djihad. Ils ont combattu côte à côte pour faire face à l’animisme et à l’oppression coloniale, tout en instaurant l’islam et ses hautes valeurs morales.
Le premier membre de la famille niassène à aller à la rencontre de Seydi El Hadji Malick Sy fut vraisemblablement Cheikh Mouhamad Khalifa Niass (Mame Khalifa). Autour de l’an 1902, alors qu’il séjournait à Saint-Louis chez Serigne Ahmad Ndiaye Mabeye (Ra), il entendit parler de la présence, dans la ville, de l’érudit et Khalife de Seydi Ahmad Tidjani. Il décida alors de lui rendre visite dans le sud de l’île. Seydi El Hadji Malick, fidèle à sa courtoisie légendaire, l’invita à passer quelques jours à ses côtés. En guise de remerciement, Mame Khalifa Niass lui rendit un vibrant hommage poétique dans son célèbre panégyrique Nilnal Maram, où il écrivit :
«Il n’a d’autre défaut que l’immensité de sa générosité,
Qui fait oublier jusqu’à ses propres proches, tant il guide vers la plus droite des voies.»
Le second contact s’établit entre El Hadji Abdoulaye Niass (le père de Mame Khalifa) et Seydi El Hadji Malick. La rencontre eut lieu au village de Thiamène Cayor, à quelques encablures de Tivaouane, où El Hadji Abdoulaye s’était installé à son retour de Fès. Le Cheikh Seydi El Hadji Malick Sy s’y rendit brièvement avant d’inviter son hôte chez lui, à Tivaouane, vers la fin du mois de janvier 1911.
Le motif principal de cette rencontre reposait sur un dépôt hautement spirituel. Un mois plus tôt, en décembre 1910 à Tanger, le grand Cadi de la Tariqa, Cheikh Ahmad Soukeyridj, avait confié une mission à El Hadji Abdoulaye Niass : remettre à Maodo un dépôt sacré. Il s’agissait en réalité d’un arcane ultra-secret de la Tariqa, composé de codes en lettres (huruf) non retranscriptibles, dont la transmission purement orale est réservée à l’élite de la confrérie. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agissait nullement d’une Ijaza (autorisation formelle), comme beaucoup tentent de le faire croire, car l’Ijaza itlaq (autorisation illimitée) octro­yée par Soukeyridj à El Hadji Malick datait déjà de 1908, soit deux ans avant la visite de El Hadji Abdoulaye Niass.
Cette transmission est d’ailleurs explicitement mentionnée par Seydi El Hadji Malick Sy dans son ouvrage Ifham al-munkir al-jani (Réduction au silence du dénégateur) en ces termes : «Il m’a été apporté par El Hadji Abdoulaye ibn Mouhamad des huruf (lettres faisant allusion au secret), qu’Allah le rétribue.»
Le Cadi Cheikh Soukeyridj évoque également cet épisode dans son livre Taj al-ra’ous, à travers un poème faisant l’éloge des deux maîtres :
«Et à travers Abdallah, j’ai étendu deux mains de faveur au Sénégal.
D’une main, je lui ai donné le gage et l’autorisation (ijaza),
Une autorisation illimitée (moutlaqa), avec certitude.
De l’autre, je serre spirituellement la main de mon être cher,
En son absence, par une introduction divine.
En effet, je le remercie et je remercie Malik,
Pour l’expansion de l’excellence spirituelle (ihsan) dans leur pays.
Al-Hajj Malik Sy, fils de Outhman, de qui je suis satisfait,
Partage ainsi avec lui (al-Hajj Abdallah) ces louanges.»
La visite de El Hadji Abdoulaye à Tivaouane n’avait donc pour but ni de parfaire une éducation spirituelle prétendument incomplète ni de transmettre une Ijaza. Elle n’a pas non plus duré sept mois, contrairement aux affirmations des zélés de tous bords. Le séjour s’est étendu de la mi-janvier (probablement autour du 20) jusqu’à la fin du mois de février 1911, soit une quarantaine de jours tout au plus. Il convient aussi de noter que El Hadji Abdoulaye a aussi séjourné durant cette période chez son ami Madiama Doki Diop à Tivaouane.
Deux raisons majeures expliquent la longueur de ce séjour. La première est que Maodo souhaitait ardemment l’installation définitive de Mame Aladji au Sénégal, ce dernier vivant alors en Gambie, colonie britannique. A cette fin, Maodo engagea à ses propres frais le célèbre avocat saint-louisien Maître François Carpot. Ce dernier mena une médiation fructueuse auprès du Gouverneur William Merlaud-Ponty, comme en atteste une correspondance datée du 24 janvier 1911. En attendant l’approbation des autorités coloniales, El Hadji Abdoulaye Niass demeurait chez El Hadji Malick, ce qui constituait un gage de respectabilité et de calme aux yeux du colonisateur. Il ne faut pas confondre cette démarche avec son autorisation de retour obtenue en 1908 grâce à El Hadji Aly Bitèye, après ses démêlés avec l’administrateur Victor Allys, qui avait fait incendier sa mosquée en 1900 (l’année de naissance de son fils Cheikh Ibrahima Niass, Ra).
La seconde raison réside dans le fait que El Hadji Abdoulaye Niass avait personnellement connu le père de Seydi El Hadji Malick Sy, Seydi Ousmane ibn Mouadh, à l’époque du Djolof. Maodo, qui n’avait pas connu son père, cherchait à en savoir plus sur sa vie, mais surtout sur les circonstances de son assassinat. El Hadji Abdoulaye était un témoin privilégié, au fait du complot jadis ourdi contre le père de Maodo. Les deux érudits eurent de longues discussions à ce sujet. El Hadji Abdoulaye l’informa des motifs réels de cette cabale et de l’identité de ses principaux instigateurs, avant de consigner ce récit dans un long pamphlet tout en exhortant au pardon. L’éminent Serigne Cheikh Tidjani Sy Al Maktoum confirme d’ailleurs ces faits dans son ouvrage L’inconnu de la Nation sénégalaise, dédié à l’hagiographie de Shaykh Sayyid El Hadji Malick Sy (Ra) : «Je me suis appuyé sur des paroles envoyées par l’éminent érudit El Hadji Abdallah Niass à l’imam El Hadji Malick Sy afin de lui fournir les informations relatives aux circonstances du décès de son père Sayyid Usmân Sy Ibn Mu’âdh…»
Pendant son séjour, El Hadji Abdoulaye fut désigné pour diriger les prières et dispenser les enseignements à la mosquée ; un honneur et une marque de déférence mutuelle d’usage à l’époque entre grands maîtres. Le poème Ata Habibi, composé par Seydi El Hadji Malick Sy à l’occasion de l’arrivée de El Hadji Abdoulaye à Tivaouane, témoigne de cette profonde affection réciproque :
«Mon bien-aimé est venu de Fès, mon Seigneur soit loué !
Il est venu porteur du parfum des zéphyrs célestes.
Il est venu, et le musc a imprégné nos demeures,
Annonçant la bonne nouvelle à toutes les créatures.
Sauve-nous, Seigneur, du doute et des tourments,
Et guéris par cette douce intimité nos privations passées…
Notre Seigneur, accorde-nous par son intercession un cœur de certitude,
Et préserve-nous des regards jaloux, du rejet et des insufflations diaboliques.»
Mame Khalifa Niass, qui avait assisté à ces moments de grâce, répondit à cette politesse par un second poème (après celui de Saint-Louis), intitulé Youghti wa Yamdahu :
«Il est celui qui loua le revenant de Fès,
El Hadji Malick, protecteur des hommes contre tout égarement.
Par ses exhortations, il purifia la religion de ce qui l’entachait ;
Et par sa science, il délivra les hommes de l’ignorance.»
Une fois les objectifs de ce séjour atteints au début du mois de mars 1911, El Hadji Abdoulaye Niass s’installa définitivement à Kaolack grâce à la bienveillance et aux soins de El Hadji Malick Sy. Ce dernier chargea expressément son muqaddam (représentant), El Hadji Abdou Hamid Kane, d’assister Mame Aladji. Le Commandant Brocard l’établit formellement à Kaolack, dans un quartier que El Hadji Abdoulaye baptisa Lewna (ce qui signifie «le licite»). Très attaché à la pureté de cette terre, il tint plus tard à racheter personnellement le terrain pour la somme de 2000 francs français de l’époque, afin de s’assurer que sa demeure et celle de sa famille reposent sur un bien strictement licite.
Plus qu’une simple amitié, c’est un véritable pacte de collaboration et de défense mutuelle au sein de la Tariqa qui s’est scellé entre Maodo et Mame Aladji. Cette alliance s’est immédiatement traduite dans le quotidien de leurs communautés respectives : ainsi, les nombreux disciples de El Hadji Abdoulaye Niass résidant aux alentours de Tivaouane convergeaient tout naturellement vers la cité de Maodo pour y célébrer le Mawlid (la commémoration de la naissance du Prophète). De la même manière, les fidèles de El Hadji Malick Sy établis dans le Saloum se rendaient à Léona Niassène pour célébrer le Mawlid.
L’histoire retient d’ailleurs l’exemple mémorable de Serigne Ahmad Diagne Dahira. Ayant reçu à Foundiougne le cadeau d’une valise remplie de vêtements, il fit le voyage jusqu’à Tivaouane pour l’offrir à Maodo. Dans un élan de pure élégance spirituelle, El Hadji Malick Sy lui demanda de rebrousser chemin et de porter ce présent à El Hadji Abdoulaye Niass, lui rappelant que Foundiougne était géographiquement bien plus proche de Léona Niassène que de Tivaouane. Tant d’exemples de cordialité et de respect mutuel unissaient ces deux géants de la Tidjaniyya, témoignant d’une époque où l’égo s’effaçait totalement devant la grandeur de la mission divine.
Il est impératif que la nouvelle génération d’hommes et de femmes de notre pays s’approprie l’histoire de nos érudits et de nos grandes figures. C’est à ce prix que nous consoliderons notre foi et notre identité nationale, tout en barrant la route aux conflits stériles. Ces tensions sont l’œuvre de forces obscures aux desseins inavoués, qui ne cherchent qu’à semer le chaos et à imposer un islam soumis au nouvel ordre mondial. Seydi El Hadji Malick Sy et El Hadji Abdoulaye Niass font la fierté de l’islam. Envers eux, nous avons un devoir éternel de mémoire et de gratitude. A travers leurs vies intimement liées, ils nous ont légué des valeurs fondamentales : la quête intarissable du savoir, le travail méthodique, l’engagement communautaire, le militantisme rigoureux et, par-dessus tout, l’éducation et l’éveil des consciences.
Mawlaya Idrissa Dioum
Auteur & Chercheur
Nayloul Maram (Cercle d’études autour de la vie et
l’oeuvre de Khalifa El Hadji Mouhamad Niass)

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