Toute crise de liquidité oblige à choisir qui sera payé d’abord. Le Sénégal a choisi. Le créancier obligataire peut fermer l’accès. L’entreprise de BTP, elle, ne peut que faire faillite en silence
Au 29 juin 2026, l’État du Sénégal avait levé 1 595 milliards de FCFA sur le marché régional des titres publics depuis le début de l’année. Sur la même période, il avait remboursé 850 milliards de capital et versé 138 milliards d’intérêts. Il doit, dans le même temps, près de 1 400 milliards à ses propres entreprises, selon la Confédération nationale des employeurs du Sénégal. Un État qui emprunte à 6 % l’épargne de la sous-région pour rembourser ses créanciers financiers, tout en laissant impayées les factures des PME qui ont construit ses routes et fourni ses administrations, a fait un choix. Il ne l’a jamais énoncé. C’est pourtant le choix le plus lourd de la politique économique sénégalaise du moment.
La dette intérieure n’est pas un sujet technique réservé aux directions du Trésor. Elle est la dette dont l’économie réelle porte immédiatement le poids, sans intermédiation, sans délai, sans possibilité de renégociation. Le fournisseur de l’État n’a ni agence de notation pour plaider sa cause, ni club de créanciers pour organiser un rééchelonnement. Il attend, il emprunte pour attendre, et il ferme.
Une hiérarchie de créanciers qui ne dit pas son nom
Toute crise de liquidité oblige à choisir qui sera payé d’abord. Le Sénégal a choisi. Le 13 mars 2026, il a honoré une échéance de 485 millions de dollars sur ses eurobonds, écartant le défaut que plusieurs analystes annonçaient. Cette décision a un coût, et ce coût a été supporté par les entreprises nationales.
La comparaison des ordres de grandeur est cruelle. La loi de finances 2026 inscrit 300 milliards de FCFA pour apurer les arriérés intérieurs, sur un besoin de financement global de 6 075 milliards. Face à cela, 4 307 milliards sont consacrés au seul amortissement de la dette financière. L’État consacre ainsi quatorze fois plus au remboursement de ses créanciers financiers qu’à l’apurement de ce qu’il doit à son tissu productif. L’enveloppe de 300 milliards ne couvre qu’un cinquième environ des 1 400 milliards que le patronat réclame. La ligne budgétaire existe : c’est un progrès, car elle reconnaît officiellement le passif. Elle le reconnaît au cinquième de son montant.
Cette hiérarchie n’est pas absurde du point de vue de l’État. Le créancier obligataire peut fermer l’accès au marché, déclencher une dégradation de notation, précipiter le défaut. L’entreprise de BTP, elle, ne peut que faire faillite en silence. On paie d’abord celui qui peut nuire. La rationalité de court terme est impeccable. Elle est aussi le meilleur moyen d’éteindre la base productive au nom de la préservation de la signature.
L’éviction n’est plus un concept, c’est une opération de caisse
Le mécanisme par lequel le financement de l’État réduit celui des entreprises est bien connu des manuels. Ce qui l’est moins, c’est qu’au Sénégal il opère désormais deux fois sur le même acteur, et dans le même sens.
Une banque de la place détient des titres du Trésor sénégalais qui rapportent entre 5 et 6,75 % selon les maturités, adossés à une signature souveraine. La même banque est sollicitée par une entreprise de travaux publics qui attend depuis dix-huit mois le règlement d’un marché de l’État, et qui demande un découvert pour payer ses salaires. Le rendement est incertain : la garantie est une créance sur le même État qui ne paie pas. Aucun comité de crédit ne choisira le second dossier. L’épargne nationale finance donc l’État contre l’entreprise, alors même que celle-ci est en difficulté parce que l’État ne l’a pas payée.
Le paradoxe se referme ici : l’arriéré public fabrique le besoin de crédit, et l’emprunt public assèche celui disponible. L’État est simultanément la cause de la demande et l’obstacle à l’offre. Il n’y a pas d’éviction plus efficace.
Ce que l’arriéré révèle de la structure productive
On peut lire cette crise comme un accident de trésorerie. Ce serait passer à côté de ce qu’elle enseigne. Le secteur privé sénégalais est composé à 90 % de PME et d’activités informelles, assure plus de 40 % des emplois salariés et produit près de 37 % de la valeur ajoutée nationale. Une part considérable de ce tissu vit de la commande publique. Ce n’est pas un hasard, c’est le résultat de quarante ans de développement où l’investissement public a tenu lieu de politique industrielle. On a bâti un secteur privé dont le principal client est l’État, et dont la survie dépend donc de la trésorerie du Trésor.
Un tissu productif adossé à la commande publique n’est pas un tissu productif : c’est un prolongement du budget sous statut privé. Il en partage les cycles, il en subit les crises, il n’a pas de marché propre pour amortir le choc quand la dépense se contracte. La crise des arriérés n’expose pas seulement une défaillance de paiement. Elle expose la faiblesse d’une incorporation productive qui n’a jamais eu d’autre débouché que l’État lui-même
C’est pourquoi l’apurement, si nécessaire soit-il, ne règle rien à lui seul. Payer les 1 400 milliards remettrait les entreprises à flot ; cela ne changerait pas le fait que le prochain resserrement budgétaire les remettra au même endroit. Une économie où la survie du secteur privé dépend du calendrier de décaissement du Trésor est une économie sans autonomie productive, quel que soit le discours qu’on tient sur la souveraineté.
Le coût de ce qui ne se voit pas
La dette extérieure a ses gardiens. Le FMI en surveille la trajectoire, les agences la notent, la Cour des comptes en a audité les dissimulations, la presse en publie les échéances. Longtemps, la dette intérieure n’avait ni chiffre officiel, ni cadre prudentiel, ni instrument de suivi. Elle était hors des ratios de convergence, elle ne figurait pas dans les stratégies d’endettement, et elle ne déclenchait aucune alerte. Un passif qui n’est pas mesuré ne contraint personne : c’est précisément ce qui le rend commode, et dangereux.
Le risque désormais nommé par les organisations patronales est celui d’une crise de liquidité généralisée au second semestre 2026, où le défaut de l’entreprise sur son banquier prendrait le relais du défaut de l’État sur son fournisseur. La contagion irait alors du bilan des PME vers celui des banques, et de là vers un système financier régional où les titres sénégalais sont largement détenus. Ce qui a commencé comme un retard de paiement finirait en risque systémique.
Le principe
Un État peut suspendre ses paiements à ses fournisseurs sans qu’aucun tribunal ne le condamne, sans qu’aucune agence ne le dégrade, sans qu’aucun créancier ne se manifeste. C’est là toute la tentation. C’est aussi la mesure exacte de ce que vaut sa parole. La solvabilité d’un État se lit dans ce qu’il rembourse sous la contrainte ; sa crédibilité se lit dans ce qu’il paie quand rien ne l’y oblige.
