Il fut un temps où le nom de Mandela était un souffle, une promesse, un incendie de liberté. L’Afrique du Sud libérée incarnait l’espoir d’un continent réconcilié avec sa dignité.
L’Organisation de l’unité africaine, née en 1963, fit de la lutte contre l’apartheid son combat sacré. Des nations comme le Sénégal, la Tanzanie, l’Algérie ou le Nigeria ouvrirent leurs écoles, leurs frontières et leurs cœurs aux exilés sud-africains, formant des cadres, hébergeant des familles, portant la voix de Mandela jusqu’aux Nations unies. Le peuple africain accueillit ces frères non comme des étrangers, mais comme des enfants de la même terre.
Mais aujourd’hui, que reste-t-il de cette fraternité ? Ce sont les propres ressortissants d’autres pays africains que l’on traque, que l’on expulse en masse, que l’on humilie sur le sol sud-africain. Et ce ne sont pas les fantômes de l’apartheid qui les chassent, mais leurs frères noirs, souvent Zoulous, qui, dans un vertige tragique, reprennent les refrains xénophobes que leurs aînés avaient réduits au silence. Boutiques pillées, familles délogées, corps entassés dans des charters de la honte : tout cela se déroule sous un ciel indifférent.
Où donc se cache la gratitude des libérés ? Pourquoi ceux qui ont tant souffert de la discrimination raciale infligent-ils aujourd’hui à d’autres la même exclusion ? Les causes sont connues, notamment le chômage, les inégalités et le populisme. Toutefois, ce sont les conséquences qui frappent par leur ampleur et leur gravité.
. Ces expulsions sont un séisme politique, une fissure dans l’édifice de l’unité africaine.
Dès lors, une question s’élève, comme un cri : l’Afrique du Sud, en chassant ceux qui hier l’ont libérée, trahit-elle l’héritage sacré de Mandela ? Les conséquences internes, à savoir la déchirure sociale, la fracture communautaire et l’érosion panafricaine, seront d’abord examinées, puis les conséquences externes, à savoir la perte de crédibilité diplomatique, l’instrumentalisation étrangère et l’affaiblissement de la légitimité de l’Afrique à siéger au Conseil de sécurité des Nations unies.
Première partie : une fratrie en cendres
Les expulsions massives sont des blessures ouvertes sur le corps du continent. Elles frappent là où tout devrait être sacré : dans le cœur des communautés, dans la mémoire des luttes partagées. Trois fractures majeures déchirent le tissu social sud-africain.
La première est sociale. Dans les townships, là où la pauvreté est une compagne de chaque instant, la xénophobie est devenue une étrange planche de salut. On accuse l’étranger de voler le pain du travailleur, de prendre la place de l’enfant à l’école. Les migrants, frères venus du Zimbabwe, du Malawi ou du Nigeria, deviennent les boucs émissaires d’une colère sans exutoire. On les chasse, on les brûle, sans voir que dans leurs yeux brille la même détresse. La solidarité ouvrière, si chère aux combattants de l’apartheid, s’effondre. Le lien social, ce fil ténu qui maintient debout une nation, se rompt.
La seconde est communautaire. Les Zoulous, qui furent parmi les plus farouches résistants à l’apartheid, sont aujourd’hui les fers de lance d’une xénophobie brutale. Par une ironie amère, ils empruntent les discours de l’ancien régime, ces discours d’exclusion que leurs aînés avaient vaincus au prix de leur sang. Ils opposent le « nous » au « eux ». Mais le migrant africain n’est pas un étranger ; il est le semblable, le frère. Le chasser, c’est se chasser soi-même. La communauté noire, autrefois unie face à l’oppresseur blanc, se morcelle en tribus rivales. Le rêve de la fraternité noire, incarné par Steve Biko, s’éloigne à l’horizon. La troisième est panafricaine. L’Afrique du Sud, phare de la lutte anti-apartheid, devient le symbole d’un reniement. Les expulsions massives envoient aux autres nations un message terrible : « Nous ne sommes pas vos frères. » Ce message ébranle les fondements de l’unité africaine.
Comment croire encore en l’Union africaine quand l’une de ses nations les plus puissantes érige des murs contre ses alliés ? Le projet panafricain vacille. Les peuples se détournent, les gouvernements échangent des notes de protestation sans effet, et le rêve d’une Afrique unie s’effondre sous le poids de la xénophobie ordinaire.
Ces trois fractures sont le symptôme d’une perte de repères, d’un oubli des valeurs qui ont façonné la lutte pour la liberté. L’Afrique du Sud se coupe de ses racines, de son âme. Mais elles appellent un sursaut, un retour aux sources de la fraternité.
Deuxième partie : l’Afrique en exil sur la scène du monde
Les blessures ne s’arrêtent pas aux frontières. Elles contaminent l’image et la voix de l’Afrique sur la scène internationale. Quatre conséquences majeures fragilisent le continent.
La première est la perte de crédibilité diplomatique. L’Afrique du Sud, conscience morale du continent, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Ses appels à la paix résonnent comme des paroles creuses. Comment condamner les violations des droits humains ailleurs quand on ferme les yeux sur les violences xénophobes chez soi ? Comment plaider pour la liberté de circulation quand on érige des barrages contre ses frères ? La voix sud-africaine s’affaiblit. Et avec elle, c’est toute l’Afrique qui perd en influence.
La seconde est l’instrumentalisation par les puissances étrangères. Les expulsions offrent un terrain de jeu aux forces qui n’attendent que cela pour affaiblir le continent. Occidentaux, puissances émergentes, voisins hostiles observent la fracture comme des vautours guettent une proie blessée. Ils exploitent les divisions, attisent les rivalités. L’Afrique du Sud, affaiblie, devient une proie facile. Et l’Afrique divisée perd sa capacité de négociation.
La troisième est la marginalisation accrue. Alors que le monde se recompose, l’Afrique risque de rester à quai, spectatrice passive. Les expulsions renforcent l’image d’un continent en crise. Les investisseurs hésitent, les partenaires s’éloignent. L’Afrique, qui avait tant promis, se retrouve reléguée au rang de fournisseur de matières premières.
La quatrième, la plus grave, est l’affaiblissement de la légitimité de l’Afrique à revendiquer un siège permanent au Conseil de sécurité. Comment prétendre à ce siège quand les divisions internes et la xénophobie sont étalées au grand jour ? Un siège ne se mendie pas ; il se gagne par l’exemplarité. Les puissances hostiles s’en saisissent : « Comment donner plus de pouvoir à un continent qui ne sait pas gérer ses propres affaires ? » Un siège sans unité est un siège vide. L’Afrique doit d’abord se réconcilier avec elle-même avant de prétendre réconcilier le monde.
Conclusion générale
L’Afrique du Sud, terre de Mandela, sanctuaire de la dignité noire, est le théâtre d’une tragédie silencieuse. Ceux qui furent accueillis en frères sont aujourd’hui chassés comme des étrangers. Les mêmes mains qui brisèrent les chaînes érigent des murs. Cette dérive est une trahison, une fêlure dans l’âme du continent.
Mais au-delà des conséquences politiques, il y a une question plus profonde. L’Afrique peut-elle survivre à ses propres divisions ? L’Afrique du Sud peut-elle se réconcilier avec ses démons ? Les peuples africains retrouveront-ils le chemin de la fraternité ? L’Afrique saura-t-elle transformer cette tragédie en sursaut ?
La réponse est dans le cœur de chaque Africain, dans la volonté de tendre la main à son frère. L’Afrique n’a pas le droit de renoncer. Elle a des forces immenses : sa jeunesse, sa diaspora, sa mémoire. Elle peut encore se relever.
Alors, à ceux qui expulsent, nous demandons : jusqu’à quand ? À nous-mêmes, Africains de toutes les rives, nous demandons : que ferons-nous de notre histoire ? En ferons-nous un tombeau ou un tremplin ?
La réponse est suspendue dans le vent des possibles. Mais une certitude nous habite : l’Afrique mérite d’être un phare, une patrie pour tous ses enfants. Car l’horizon de l’Afrique, c’est l’unité.
Que répondrons-nous demain, quand nos enfants demanderont :« Qu’avez-vous fait de l’héritage de Mandela ? » Puisse notre réponse être digne de leur espérance.
M. El Hadji Amadou Niang, docteur en droit international, est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.
