L’histoire du football sénégalais s’écrit aussi par ses migrations. Chaque génération de Lions a eu sa terre promise, ce championnat où elle est allée se forger, gagner en exposition et revenir plus forte au pays. Après la France, après l’Angleterre, un nouvel eldorado semble s’ouvrir : l’Arabie Saoudite. Et la question mérite d’être posée sans détour, avec toute la prudence qu’elle impose : ce nouveau désert doré fera-t-il grandir la Tanière, ou précipiter a-t-il son déclin ? s’interroge Dsport
Le temps de la France, le temps des fondations
Jusqu’à la fin des années 90, le chemin était tout tracé. Le championnat de France était the place to be pour tout talent sénégalais qui voulait percer. Il y a eu quelques francs-tireurs, un Souleymane Sané en Allemagne, quelques passages par la Belgique ou la Suisse, mais la Ligue 1 restait la voie royale. C’est dans ce creuset français que s’est bâtie une génération devenue historique : celle qui allait mener le Sénégal jusqu’en finale de la CAN et en quarts de finale du Mondial 2002. La France, à l’époque, n’était pas seulement une destination sportive. Elle était une école de compétitivité.
Le basculement anglais, ou la conquête de l’Afrique
Le tournant s’est joué en pleine Coupe du monde 2002, quand El Hadj Diouf a signé à Liverpool au beau milieu du tournoi. Toute une Tanière lui a emboîté le pas : Amdy Faye, Bouba Diop, Henri Camara, Khalilou Fadiga, Diagne Faye, Aliou Cissé… Tous se sont retrouvés en Premier League. L’engouement post-JO 2012, où le Sénégal avait brillé à Londres, est venu confirmer une tendance devenue durable. L’Angleterre est ainsi devenue la terre d’accueil de l’élite sénégalaise, et ses représentants y ont été, et continuent d’y être, de très grands ambassadeurs dans le championnat le plus réputé du monde. Demba Ba, Papiss Demba Cissé, Édouard Mendy, Sadio Mané, Gana Guèye, Cheikhou Kouyaté, et aujourd’hui encore Ismaïla Sarr et Iliman Ndiaye, y ont tous laissé leur empreinte. Et cette conquête sportive s’est doublée d’une conquête continentale : c’est en dominant l’Angleterre que le Sénégal a fini par dominer l’Afrique, jusqu’à cette première étoile tant attendue.
Le mirage saoudien
Depuis ce sacre continental, un nouveau basculement semble s’amorcer. L’Arabie Saoudite est en train de devenir, à son tour, la destination de choix, l’eldorado version pétrodollars des Lions. Édouard Mendy, Kalidou Koulibaly et Sadio Mané en ont été les éclaireurs, trois piliers de la sélection partis ouvrir la voie. Ils viennent d’être rejoints par Idrissa Gana Guèye (transfert pas encore officialisé), Malang Sarr, Abdoulaye Seck, Clayton Diandy, Abdou Diallo et Dion Lopy. Et le mouvement est loin d’être terminé : les Saoudiens approchent et harcèlent désormais Pape Guèye, Bamba Dieng et Iliman Ndiaye. Le Sénégal est même aujourd’hui capable d’aligner un onze complet de joueurs évoluant en Arabie Saoudite. Un fait qui, à lui seul, mesure l’ampleur du phénomène.
Le fond du problème : le niveau
Reste une interrogation de fond, celle qui devrait occuper les nuits du prochain sélectionneur bien plus que les émoluments saoudiens de ses cadres. Quand les Lions évoluaient en France, cela les a rendus compétitifs jusqu’à cette finale de CAN et ces quarts de Mondial. Quand ils ont conquis l’Angleterre, ils ont, dans le même mouvement, conquis l’Afrique. Le championnat saoudien, aussi généreux soit-il financièrement, offre-t-il la même densité de compétition, le même rythme, la même exigence hebdomadaire qui a façonné ces deux âges d’or ? À la dernière CAN, Sadio Mané et Édouard Mendy étaient encore au niveau. Mais qu’en sera-t-il si, demain, la moitié de l’équipe évolue dans ce championnat ?
Une tendance qui pourrait faire école
L’inquiétude ne s’arrête pas aux cadres actuels. Ces derniers départs pourraient bien inciter de jeunes pousses comme Pape Matar Sarr, Lamine Camara ou Ibrahim Mbaye à suivre le même chemin, séduits par des propositions financières qu’aucun championnat européen ne peut égaler à leur âge. Il y a quelques années encore, les sélectionneurs bannissaient purement et simplement les joueurs évoluant en Arabie Saoudite des convocations. Certains ont depuis mis de l’eau dans leur bissap. Pas tous, cependant. Et c’est peut-être là que se jouera la suite : le futur sélectionneur des Lions pourrait bien avoir, lui aussi, son mot à dire sur cet eldorado qui n’en est peut-être pas un.
