Aussi bien le ministre du Pétrole que la compagnie australienne Woodside, chacun de son côté et presque sans concertation, ont rendu publics les chiffres de l’exploitation du bloc de Sangomar, et ce qui en est attendu. Des précisions qui, si elles sont prises au sérieux, épargneront au pays beaucoup de débats, et nous permettraient d’avancer, avec le temps et la persévérance, vers une véritable autonomie dans l’exploitation de nos ressources pétrolières, rapporte le Quotidien.
Une allégation fracassante a couru les réseaux sociaux et certains médias qui n’ont pas recouru au fact-checking : l’Etat du Sénégal ne toucherait que 25 francs sur chaque million de francs de pétrole vendu. La formule choc pour bien vendre, sortie d’une logique que des officines auront bien huilée en une décennie d’opposition belliqueuse et un intermède à la station primatorale. Le ministère de l’Energie, du pétrole et des mines a dû sortir de sa réserve pour qualifier, dans un communiqué en date du 4 août, cette assertion de «manifestement erronée» sur le projet pétrolier Sangomar, en rappelant qu’elle ne reposait «sur aucune donnée économique, contractuelle ou comptable». Cette polémique est d’autant plus maladroite et en porte à faux avec la réalité des enjeux que Woodside Energy vient de publier des résultats trimestriels. Ceux-ci confirment la vigueur du gisement et renseignent bien sur le potentiel du gisement sénégalais pour la junior australienne. Le Quotidien a pris le temps d’analyser les chiffres avec la froideur et la lucidité qu’ils méritent, plutôt que de s’engouffrer dans des polémiques non productives.
Une manne bien réelle, mais savamment répartie dans le temps
Le contrat de Sangomar obéit à une architecture de partage de production, ce qui ne surprend personne, ni surtout une certaine imagination sénégalaise. Selon le ministère du Pétrole, le champ a produit au premier trimestre 2026 près de 9 millions de barils, pour une valeur brute estimée à 759, 2 millions de dollars, dont 437 839 barils sont revenus directement à l’Etat, soit environ 21, 37 milliards de francs Cfa. Le ministère insiste, avec raison, sur le fait que cette allocation directe «ne constitue qu’une partie des revenus publics issus du projet», puisqu’elle n’intègre ni la participation économique de Petrosen, fixée à 18%, ni les impôts, taxes, droits et autres prélèvements versés au Trésor. Sur le second trimestre, Woodside a déclaré, de son côté dans son rapport, 763 millions de dollars de revenus tirés de Sangomar, portant le cumul semestriel à 1, 287 milliard de dollars, soit environ 741, 5 milliards de francs Cfa.
L’écart entre cette masse de revenus et la part immédiatement perçue par le Trésor public sénégalais tient à un mécanisme que le ministère a pris le soin d’expliciter : la «récupération accélérée de dépenses engagées avant la décision finale d’investissement». C’est-à-dire que le remboursement, par priorité contractuelle, des colossaux investissements consentis avant même l’extraction de la première goutte de brut est prioritaire à toute opération financière avec les recettes du gisement Sangomar. On se rappelle une intervention de Macky Sall, lors du Forum Msgbc oil and gas tenu à Dakar en 2022, qui mettait en garde contre les spéculations sur les rentrées de ressources, une fois que le premier baril sera produit dans l’offshore sénégalais. La polémique actuelle donne raison au Président-géologue sur plusieurs points.
Ce n’est qu’après cette phase de récupération des coûts, dans les limites fixées par le contrat entre l’Etat sénégalais et l’opérateur Woodside, que le pétrole restant -le «profit oil»- est réparti entre l’Etat et ses partenaires, conformément aux dispositions du Contrat de partage de production pétrolière (Crpp). Ce mécanisme n’a rien d’occulte et est assez rodé dans l’industrie pétro-gazière. On peut comprendre une incompréhension des mécanismes ou un flou face aux chiffres, qu’il faut casser pour faciliter leur compréhension, mais la logique de crier au vol et de jurer qu’il y a scandale dans la gestion des hydrocarbures du Sénégal ne fait sens.
Ce que le Guyana nous enseigne et que l’on doit comprendre à Dakar
Il est une attitude bien sénégalaise de comparer nos malheurs à ceux d’autrui, sans jamais pousser la logique jusqu’au bout. Pour les hydrocarbures, il est fréquent dans le débat public d’aller puiser dans les pires exemples de gestion de ressources naturelles pour faire le procès du modèle de gestion du potentiel pétro-gazier sénégalais. Le cas de Guyana, cité en épouvantail par les mêmes cercles qui dénoncent aujourd’hui Sangomar, mérite d’être analysé en détail. Un rapport de l’Institute for energy economics and financial analysis avait documenté, sur les premières années d’exploitation du gisement de Stabroek, un partage de revenus de 85, 5% pour le consortium mené par ExxonMobil contre seulement 14, 5% pour l’Etat guyanais. Le rapport disproportionné d’une part contre six avait alimenté une indignation légitime dans ce pays au démarrage du projet. Quelques années après, avec une exploitation à plein régime, le discours venant de Guyana est bien différent, avec une inversion totale des paradigmes. Le rapport de force autour du gisement est en train de s’inverser, à mesure que les coûts d’exploration et de développement se trouvent progressivement amortis par le consortium en charge d’exploiter Stabroek. Ce n’est qu’en fin juillet de cette année, après plus d’une décennie d’activités, qu’Exxon et ses partenaires viennent tout juste de finir de recouvrer leurs coûts initiaux, ouvrant la voie à un partage désormais égal du «profit oil» avec l’Etat guyanais. Entretemps, un des architectes de ce deal du côté américain, Rex Tillerson, aura pu entamer une vie de secrétaire d’Etat, démissionner de sa position gouvernementale et s’effacer totalement de la vie publique ainsi que du monde du pétrole, pour que son pari avec la découverte Liza-1 porte des fruits. C’est dire que le temps pour qu’un gisement soit profitable peut être long.
Ce que le Guyana a vécu en une décennie, le Sénégal le vit en mode accéléré avec énormément de garde-fous et de contrôle, en s’inspirant des expériences des autres nations. On a tendance à oublier que notre pays n’a produit son premier baril offshore qu’en juin 2024. Ce n’est que deux années d’existence pétrolière dans le cercle des producteurs, quand des nations comme le Nigeria ou l’Angola comptent leur histoire de producteurs en décennies. On ne peut à la fois se targuer d’être un jeune Etat producteur et exiger d’emblée les résultats financiers d’une Nation pétrolière chevronnée qui a fini d’amortir ses coûts initiaux. La patience n’est pas une vertu que l’on demande à la légère aux peuples qui ont soif de résultats immédiats ; elle est, dans le cas précis des hydrocarbures, une donnée contractuelle, actée avant même la signature des accords.
Une performance industrielle au point
Sur le strict plan opérationnel, ce que Sangomar délivre à Woodside Energy relève, il faut le dire, de la prouesse. Le rapport trimestriel de l’opérateur australien, pour la période close au 30 juin 2026, fait état d’une fiabilité opérationnelle de 99, 3%, pour une production journalière moyenne de 99 000 barils sur une base à 100%, soit une cadence proche du plafond technique de l’installation. Au deuxième trimestre 2026, Sangomar a devancé, en volumes produits, l’ensemble des autres actifs internationaux de Woodside dont Atlantis, Mad Dog et Shenzi. Cela a hissé notre modeste gisement offshore au rang de premier contributeur du portefeuille mondial du groupe australien sur la même période. On ne peut pas cracher sur de tels résultats pour toute personne qui se souvient qu’il y a seulement trois ans, le Sénégal ne figurait sur aucune carte pétrolière sérieuse et qu’il y avait énormément de doute pour que l’offshore sénégalais atteigne un bon rythme de croisière. Voir aujourd’hui ce gisement rivaliser avec des champs matures du golfe du Mexique a de quoi donner du baume au cœur.
Le ministère du Pétrole, dans son rapport de juin, confirme cette trajectoire ascendante avec 17, 9 millions de barils extraits au premier semestre 2026 et un objectif annuel relevé à 31, 6 millions de barils. Depuis juin 2024, 70, 9 millions de barils ont été produits sur le champ Sangomar par le Fpso Léopold Sédar Senghor. Au plan budgétaire, le Document de programmation budgétaire et économique pluriannuel (Dpbep) 2027-2029, présenté par le ministre de l’Economie, Cheikh Diba, le 30 juin, chiffrait à 703, 2 milliards de francs Cfa les recettes fiscales et parafiscales attendues des hydrocarbures sur la période, dont 397, 8 milliards dès 2027. On ne peut pas tourner le dos à de telles ressources et faire la fine bouche. Sur le long terme, les hydrocarbures soutiendront davantage la santé financière du pays.
Il faut le répéter, patiemment, à ceux qui pourraient l’ignorer : le Sénégal découvre le pétrole. Il ne le maîtrise pas encore, il ne le connaît qu’à peine, il en négocie les termes avec la gaucherie compréhensible du néophyte face à des multinationales rodées depuis un siècle à l’art de structurer des contrats en leur faveur. Comparer notre part actuelle de la rente à celle que perçoivent aujourd’hui des producteurs matures, comme la Norvège ou l’Arabie saoudite -qui ont eu des décennies pour réviser leurs codes pétroliers, renforcer leurs administrations fiscales et former des générations d’ingénieurs et de juristes spécialisés- relève soit de la naïveté, soit de la malhonnêteté intellectuelle. On a le défaut de nous voir trop grands dans ce pays, mais, dans certaines industries, l’humilité et la réalité des enjeux prennent le pas sur tout chauvinisme.
Les questions posées par certains observateurs sur la structuration exacte des contrats, sur le rythme de la récupération des coûts, sur la part réelle qui reviendra à Petrosen une fois la phase initiale achevée, demeurent parfaitement légitimes. Toutefois, il faut éviter de laisser prospérer un populisme qui nuit plus qu’il n’aide. On ne bâtit pas une souveraineté pétrolière sur la seule confiance et de grands discours inquisiteurs. L’idée de renégocier des contrats a fini par apparaître comme un mauvais cirque d’un apprenti sorcier sans talent. Plonger dans un nouveau front quant aux retombées ne fera qu’augmenter la frilosité des opérateurs pétroliers et gaziers à se lancer davantage en affaires. Une souveraineté pétrolière se bâtit sur la transparence des chiffres, sur des audits contradictoires, et sur une administration fiscale et douanière suffisamment outillée pour ne rien céder tout en étant conciliante en connaissant les réalités des opérateurs qui misent aussi bien leurs ressources que leur crédibilité.
Sangomar phase 2, ou l’heure de voir plus grand
Le débat le plus pertinent, celui qui devrait mobiliser notre intelligence collective plutôt que nos indignations expresses, se trouve précisément là où Woodside a décidé de porter son regard : la phase 2 du développement de Sangomar. La compagnie australienne l’a confirmé dans son rapport du deuxième trimestre 2026 : «l’évaluation se poursuit en vue d’un éventuel développement de la phase 2, ciblant les réservoirs supérieurs du réservoir S400», avec des discussions en cours avec Petrosen et le gouvernement pour sa mise en œuvre. Il est déjà question de 33 nouveaux puits sous-marins destinés à atteindre un réservoir supplémentaire estimé à 250 millions de barils, pour un investissement pressenti autour de 2, 5 milliards de dollars, soit environ 1442 milliards de francs Cfa au cours actuel. Tous les acteurs sénégalais dans le contenu local piaffent d’impatience de voir ce virage enclenché, après deux années de morosité économique.
L’intérêt de cette seconde phase ne relève pas seulement de l’appétit légitime de voir grossir la part sénégalaise du gâteau. Elle relève d’une logique industrielle imparable, que Woodside elle-même reconnaît : s’appuyer sur l’infrastructure sous-marine existante et sur la capacité déjà installée du Fpso Léopold Sédar Senghor pour réduire drastiquement les coûts marginaux d’exploitation, et donc accélérer d’autant le moment où l’Etat percevra sa pleine part du «profit oil». C’est là, précisément, que se noue l’équation dont nos débats publics se privent trop souvent : plus vite la phase 2 sera négociée, financée et forée, plus vite s’achèvera la phase de récupération des coûts qui, aujourd’hui, alimente tant de suspicions mal fondées. Réclamer davantage de recettes immédiates tout en retardant, par des polémiques stériles, les décisions d’investissement qui permettraient d’accélérer cette même trajectoire, relèverait d’une contradiction que notre pays ne peut plus se permettre.
Les cinéphiles pourraient se rappeler un coup de gueule dans la série Landman, qui aborde les coulisses de l’industrie pétrolière, par le personnage de Monty, un baron du pétrole joué par Jon Hamm. Face à la frilosité des opérateurs pétroliers, du fait des levées de boucliers d’activistes environnementaux, certains industriels réfléchissaient à des alternatives. Monty insultera le tour de table en leur rappelant l’essence même de leur métier, qui est de forer et de produire la ressource dont toute l’humanité a besoin, malgré tous les quolibets et les caricatures d’un monde convaincu que détester les acteurs du pétrole est une vertu. Une logique similaire est à encourager pour l’Etat du Sénégal et ses partenaires dans les projets sérieux qui transformeront à terme ce pays. Les critiques et les procès d’intention seront nombreux, mais il ne faudrait pas perdre de vue que c’est en exploitant des ressources conséquentes qu’on pourra radicalement transformer ce pays.
Il faudra ainsi, au gouvernement, savoir négocier cette phase 2 de Sangomar avec la même fermeté qu’il met à défendre la probité de ses chiffres de l’exploitation. Il faudra à Petrosen gagner en maturité technique et en capacité de codécision, pour ne plus être seulement l’actionnaire minoritaire dans les projets du pays, bien que le challenge soit énorme. En tant que Peuple, il nous faudra apprendre cette leçon d’humilité que Guyana, l’Angola et tant d’autres nations pétrolières ont dû assimiler sur les rentes pétrolières. Les rentes ne se révèlent jamais tout entières au premier baril. C’est une œuvre du temps, de la constance, de la sérénité et du travail. A force de cumuler des pièces de 25 francs sur chaque million, un jour nous serons une Nation riche !
