Huit ans déjà. Huit ans que Samir Amin nous a quittés, un 12 août 2018. Et pourtant, son œuvre n’a jamais été aussi vivante. Alors que le monde vacille entre guerres commerciales, replis protectionnistes et inégalités sociales vertigineuses, la pensée de ce Franco-Egyptien, théoricien majeur du Sud global, résonne comme une prophétie lucide. En voici les raisons.
1. «Centre contre périphérie» : une grille de lecture toujours juste
Dès les années 1970, Samir Amin posait une évidence que les économistes orthodoxes refusaient de voir : le capitalisme est un système mondial structurellement inégal. Il n’y a pas d’un côté des pays «développés» et de l’autre des pays «retardataires» qui finiront par rattraper leur retard. Il y a un centre -qui concentre la technologie, la finance, l’innovation et la valeur ajoutée- et une périphérie -cantonnée à l’extraction de matières premières, à la main-d’œuvre bon marché et à la consommation de produits finis.
Cette relation n’est pas accidentelle. Elle est l’ossature même du système. Le sous-développement n’est pas un simple retard, mais un produit actif des relations inégales d’échange. La richesse créée en périphérie est captée par le centre. Aujourd’hui, les monopoles technologiques, financiers et militaires restent concentrés au Nord. Les pays du Sud demeurent dépendants et vulnérables. Amin avait raison.
2. L’échange inégal : un mécanisme qui n’a pas pris une ride
Amin a théorisé ce qu’il appelait «l’échange inégal» : les termes de l’échange entre centre et périphérie sont systématiquement défavorables aux pays dominés. Les politiques d’ajustement structurel, la dette et l’ouverture forcée des marchés n’ont fait qu’aggraver cette inégalité.
Regardez le Sénégal aujourd’hui. Plus d’un demi-siècle après la publication du Monde des affaires sénégalais, l’ouvrage de Samir Amin demeure d’une «actualité troublante». Le système bancaire sénégalais reste «extraverti et averse au risque», privilégiant la sécurité du capital étranger plutôt que l’investissement productif national. La dette souveraine dépasse 75% du Pib. Sans finance nationale, il ne peut exister de capitalisme national autonome. Amin l’avait écrit il y a cinquante ans. Amin avait raison.
3. L’eurocentrisme : une idéologie toujours dominante
Amin a été l’un des premiers à introduire le concept d’eurocentrisme. Pour lui, l’Occident prétend être le lieu nécessaire de maturation du capitalisme, comme s’il existait un modèle universel de développement. Cette idéologie n’est pas la somme des préjugés occidentaux : elle est une dimension essentielle de la culture moderne.
Aujourd’hui, les modèles de développement continuent d’être importés, les politiques économiques conçues à partir d’idéologies à la mode, déconnectées des structures réelles des économies nationales. Amin déconstruisait ce mythe d’un développement universel. Il montrait que le développement du centre se fait au détriment de la périphérie. Amin avait raison.
4. La déconnexion : une stratégie visionnaire
Face à cette domination structurelle, Amin proposait une voie : la déconnexion stratégique. Une rupture partielle avec le capitalisme mondial, pour construire des trajectoires de développement autonomes. Ce n’était pas un repli autarcique, mais une stratégie proactive de souveraineté économique.
Aujourd’hui, la «démondialisation» que nous observons est tout autre : elle résulte de replis défensifs des économies du Nord face aux crises. Pendant ce temps, des voix s’élèvent pour rappeler l’urgence de projets souverains, pensés par nous-mêmes, pour nous-mêmes. «Il n’y a pas de développement possible sans industrialisation», martelait Amin. Les Etats africains doivent «tout revoir» dans leurs politiques de développement. Amin avait raison.
5. L’implosion du capitalisme : sous nos yeux
Dans L’Implosion du capitalisme contemporain, Amin annonçait la fin d’un système. Pour lui, le capitalisme contemporain en état d’implosion n’a plus rien à offrir aux peuples. Ce n’est pas seulement le capitalisme qui a changé de nature : la bourgeoisie a perdu sa figure physique historique pour muter en une masse abstraite. La périphérie est condamnée au repli.
Regardez le monde en 2026 : conflits armés, tensions politiques, guerres commerciales, montée du protectionnisme. Le système est en crise. Amin l’avait annoncé.
6. Les migrations : une prémonition tragique
Vers 2013, Amin confiait à un militant : «Ne te fatigue pas trop. Les phénomènes migratoires vont aller crescendo car les capitalistes ont accaparé toutes les ressources.» A l’époque, des vagues de jeunes Africains prenaient la direction de l’Europe dans des embarcations de fortune.
Cinq ans plus tard, le drame migratoire a gagné en intensité. Et il ne cesse de s’aggraver. Le phénomène migratoire, expliquait Amin, est une conséquence directe du capitalisme des monopoles généralisés, qui a pris le contrôle des systèmes productifs mondiaux. Amin avait raison.
Alors, en ce jour anniversaire, relisons Samir Amin. Non par nostalgie. Mais parce que, comme l’écrit l’économiste Chérif Salif Sy, ignorer son œuvre revient à penser l’économie sans mémoire, donc sans boussole. Parce que le développement est un rapport de force historique. Parce que la souveraineté économique ne se décrète pas : elle se construit par une rupture avec les mécanismes de reproduction de la dépendance.
Samir Amin nous a quittés. Mais sa pensée, elle, ne cesse de nous parler. Et elle a raison.
Dr Cheikh GUEYE
Secrétaire permanent du Rasa (Rapport Alternatif sur l’Afrique)
