La sortie de Cheikh Diba pose une question. Si l’État sait de façon précise que 65 % des subventions bénéficient aux 20 % des consommateurs les plus aisés, pourquoi a-t-il fallu attendre pour prévoir de corriger une anomalie qu’il est capable de mesurer ?
Mardi 1er septembre, en présentant la nouvelle politique économique et financière du Sénégal, Cheikh Diba, le ci-devant ministre de l’Economie, des Finances et du Plan, a répété à deux reprises que « 65 % de la subvention est allouée aux 20 % des consommateurs les plus aisés ». La répétition, loin d’être anodine, souligne l’ampleur de l’injustice et, dans le même temps, légitime la réforme annoncée. Le gouvernement entend sortir progressivement de la subvention généralisée pour se diriger vers un dispositif ciblé sur les ménages vulnérables, les transports collectifs et d’autres activités essentielles.
La déclaration de Cheikh Diba va audelà d’un commentaire sur la réforme des subventions. Elle pose une question. Si l’État sait de façon précise que 65 % des subventions bénéficient aux 20 % des consommateurs les plus aisés, pourquoi a-t-il fallu attendre pour prévoir de corriger une anomalie qu’il est capable de mesurer ?
Le ministre a suffisamment insisté sur ce chiffre pour que l’on s’y arrête, ce qu’il appelle une autre question presque triviale. Qui sont donc ces 20 % ?
Car il ne s’agit pas d’une population invisible, insaisissable ou condamnée à l’anonymat statistique. Si le ministère de l’Economie, des Finances et du Plan est en mesure d’affirmer que les 20 % des consommateurs les plus aisés captent 65 % de l’argent public consacré aux subventions, c’est parce qu’il dispose de données permettant de les identifier, au moins statistiquement. Il sait combien ils consomment, combien la collectivité leur transfère et, surtout, quelle part de l’effort budgétaire leur revient. Alors, pourquoi continuer à subventionner indistinctement une consommation dont on sait qu’elle profite aux plus favorisés ?
On nous présente comme une découverte, ce qui devrait être depuis longtemps une décision publique. Connaître l’incidence sociale d’une dépense n’a d’intérêt que si cette connaissance permet de modifier la dépense. Sinon, le chiffre n’est pas plus qu’une statistique brandie devant les caméras, dépourvue de la vertu élémentaire que l’on attend d’une donnée qui permet d’agir.
Le caractère régressif des subventions énergétiques n’est pas une révélation de septembre 2026. Une étude publiée en 2024 par la Direction générale de la planification et des politiques économiques du ministère de l’Économie avait déjà conclu que les 20 % les plus aisés captaient 41 % des subventions énergétiques, tandis que les 20 % suivants en recevaient 19 %. L’OCDE avait repris cette analyse et confirmé le caractère régressif du dispositif. Il y a donc, dans le chiffre de 65 % avancé le 1er septembre, matière à explication. Pourquoi était-il de 41 % dans l’étude officielle de 2024 et devient-il aujourd’hui 65 % ?
Même si les deux chiffres ne sont pas nécessairement contradictoires, car ils peuvent correspondre des catégories de consommateurs différentes, à des périodes différentes ou à des calculs qui ne mesurent pas exactement la même chose, c’est précisément pour cette raison, que le ministère devait publier la méthode, les données utilisées et l’étendue de ce nouvel indicateur. Une réforme qui rétablit la justice sociale ne peut commencer par une statistique dont le citoyen doit deviner le mode de calcul.
Il faut ajouter que les autorités savent que les subventions énergétiques sont coûteuses et imparfaitement ciblées. Les institutions financières internationales ont recommandé à plusieurs reprises leur suppression ou leur rationalisation, avec des compensations destinées aux ménages vulnérables. Le diagnostic ne manque ni de profondeur ni d’ancienneté. Les chiffres existent, les études existent, les recommandations existent et, si l’on en croit le ministre, les bénéficiaires eux-mêmes sont suffisamment identifiables pour être regroupés dans une catégorie précise représentant 20 % de la population des consommateurs.
Le problème n’est donc pas celui de la connaissance. Il est celui de la décision.
Car, depuis plus de 10 ans, les pouvoirs publics disposent d’un indicateur particulièrement révélateur de l’ampleur de la précarité. La politique des bourses familiales en est une preuve. Institué en 2013, le Programme national de bourses de sécurité familiale ciblait initialement 50 000 ménages, avec une allocation annuelle de 100 000 FCFA, versée trimestriellement. Il s’est progressivement élargi pour atteindre plus de 300 000 bénéficiaires. En janvier 2023, l’allocation trimestrielle est passée de 25 000 à 35 000 FCFA. Le nombre de bénéficiaires a atteint 355 013 au premier trimestre 2026, contre 315 626 en 2022. À l’issue des discussions avec le FMI, le gouvernement a annoncé, le 1er septembre 2026, le doublement de l’enveloppe, qui passera de 70 à 140 milliards de FCFA en 2027. Le nombre de ménages bénéficiaires devrait passer de 500 000 à plus d’un million. Si cette augmentation traduit l’élargissement de la protection sociale, elle témoigne aussi de l’ampleur croissante de la vulnérabilité économique des ménages.
Lorsque le nombre de ménages passe progressivement de quelques dizaines de milliers à plus d’un million, c’est aussi le signe d’une indigence qui ne cesse de gagner du terrain ou, à tout le moins, d’une vulnérabilité économique devenue assez massive pour imposer un changement d’échelle. Derrière les chiffres et les enveloppes budgétaires, il y a des familles dont les revenus ne suffisent plus à garantir les besoins élémentaires. La solidarité nationale, nécessaire et légitime, ne saurait toutefois devenir le substitut permanent d’une politique capable de créer des revenus, des emplois et des conditions de vie dignes.
Voilà que l’on connaît le caractère peu redistributif des subventions généralisées, que l’on mesure leur coût et que l’on recommande leur ciblage. Pourtant, il aura fallu que les finances publiques se retrouvent sous une très grosse pression pour que l’on redécouvre soudain les vertus de la rationalité budgétaire. La justice sociale aurait-elle besoin, pour devenir urgente, que les caisses de l’État sonnent creux ?
Lorsque les ressources publiques permettaient de distribuer largement, l’État pouvait fermer les yeux sur les bénéficiaires réels du système. Maintenant que chaque franc dépensé est scruté, voilà que l’on découvre que la générosité publique avait la fâcheuse habitude de remonter l’échelle sociale au lieu de la descendre. Il aura donc fallu que le robinet commence à manquer d’eau pour que l’on s’avise de regarder où coulait le robinet.
Retirer une subvention à celui qui en profite abusivement est une chose. La réduire pour tous en promettant que les plus vulnérables seront ensuite protégés en est une autre. Entre les deux se trouve une troisième question. L’État saura-t-il atteindre les plus vulnérables qu’il prétend vouloir protéger ?
Supprimer une subvention est une décision budgétaire qui ne devient une politique de justice que si les économies réalisées sont effectivement réorientées vers ceux qui en ont besoin et si la compensation fonctionne avec précision pour empêcher que les ménages modestes ne deviennent les victimes collatérales de la réforme. Autrement, le ciblage risque d’être un très joli mot administratif posé sur une vieille réalité.
Après avoir découvert les 20 % qui en bénéficient trop, il est utile de savoir si l’État connaît avec la même précision les 80 % restants qu’il veut protéger. Parce qu’identifier les bénéficiaires indus est une chose et identifier les bénéficiaires légitimes, les enregistrer, les indemniser et garantir que la compensation arrive jusqu’à eux en est une autre. La première relève de la statistique et la seconde, de l’État.
Le gouvernement annonce qu’il veut faire payer davantage ceux qui ont les moyens de supporter le prix réel de l’énergie. Très bien. Mais alors qu’il commence par nous dire comment il va les identifier, combien ils sont, combien chacun coûte au contribuable et à partir de quel niveau de consommation ou de revenu ils seront considérés comme aisés pour perdre le bénéfice de la subvention. Puisqu’ils représentent 20 %, leur existence ne devrait tout de même pas relever du secret d’État.
À défaut de ces précisions, le risque est qu’au nom d’une subvention qui profiterait aux riches, on finisse par augmenter les prix pour tout le monde. Et les 20 % que l’on prétend combattre continueront de payer la hausse sans sentir la différence, tandis que les 80 % restants découvriront que la justice sociale peut aussi prendre la forme d’une facture plus élevée.
Il faudra donc juger la réforme non en fonction du chiffre de 65 %, mais en fonction de ses conséquences. Si 65 % de la subvention va réellement aux 20 % les plus aisés, la question n’est pas de savoir pourquoi il faut supprimer les subventions. Elle est de savoir pourquoi l’État continue à subventionner ceux qu’il sait être les principaux bénéficiaires. Et surtout, si le ministre sait qui ils sont, qu’attend-il pour les faire sortir du dispositif ?
Une administration qui sait mesurer une injustice mais qui tarde à la corriger ne souffre pas d’un problème d’information, mais d’un problème de décision. Il serait curieux qu’après avoir passé du temps à financer une injustice mesurable, l’État demande aux citoyens de payer le prix de sa propre lenteur. La réforme réussirait alors un tour de force singulier, qui est de taxer les pauvres sous prétexte de ne plus favoriser les riches.

